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Text on one page: Few Medium Many
Mais elle
n'avait jamais vu les hommes.

-- Ma chère, dit Vandeuvres, monsieur est un officier de marine de
mes amis, monsieur de Foucarmont, que j'ai invité.

Foucarmont salua, très à l'aise, ajoutant:

-- Et je me suis permis d'amener un de mes amis.

-- Ah! parfait, parfait, dit Nana. Asseyez-vous... Voyons,
Clarisse, recule-toi un peu. Vous êtes très au large, là-bas...
Là, avec de la bonne volonté...

On se serra encore, Foucarmont et Louise obtinrent pour eux deux
un petit bout de la table; mais l'ami dut rester à distance de
son couvert; il mangeait, les bras allongés entre les épaules de
ses voisins. Les garçons enlevaient les assiettes à potage, des
crépinettes de lapereaux aux truffes et des niokys au parmesan
circulaient. Bordenave ameuta toute la table, en racontant qu'il
avait eu un instant l'idée d'amener Prullière, Fontan et le vieux
Bosc. Nana était devenue digne; elle dit sèchement qu'elle les
aurait joliment reçus. Si elle avait voulu avoir ses camarades,
elle se serait bien chargée de les inviter elle-même. Non, non,
pas de cabotins. Le vieux Bosc était toujours gris; Prullière se
gobait trop; quant à Fontan, il se rendait insupportable en
société, avec ses éclats de voix et ses bêtises. Puis,
voyez-vous, les cabotins étaient toujours déplacés, lorsqu'ils se
trouvaient parmi ces messieurs.

-- Oui, oui, c'est vrai, déclara Mignon.

Autour de la table, ces messieurs, en habit et en cravate
blanche, étaient très corrects, avec leurs visages blêmes, d'une
distinction que la fatigue affinait encore. Le vieux monsieur
avait des gestes lents, un sourire fin, comme s'il eût présidé un
congrès de diplomates. Vandeuvres semblait être chez la comtesse
Muffat, d'une exquise politesse pour ses voisines. Le matin
encore, Nana le disait à sa tante: en hommes, on ne pouvait pas
avoir mieux; tous nobles ou tous riches; enfin, des hommes chic.
Et, quant aux dames, elles se tenaient très bien. Quelques-unes,
Blanche, Léa, Louise, étaient venues décolletées; seule, Gaga en
montrait peut-être un peu trop, d'autant plus qu'à son âge elle
aurait mieux fait de n'en pas montrer du tout. Maintenant qu'on
finissait par se caser, les rires et les plaisanteries tombaient.
Georges songeait qu'il avait assisté à des dîners plus gais, chez
des bourgeois d'Orléans. On causait à peine, les hommes qui ne
se connaissaient pas se regardaient, les femmes restaient
tranquilles; et c'était surtout là le grand étonnement de
Georges. Il les trouvait «popote», il avait cru qu'on allait
s'embrasser tout de suite.

On servait les relevés, une carpe du Rhin à la Chambord et une
selle de chevreuil à l'anglaise, lorsque Blanche dit tout haut:

-- Lucy, ma chère, j'ai rencontré votre Ollivier, dimanche...
Comme il a grandi!

-- Dame! il a dix-huit ans, répondit Lucy; ça ne me rajeunit
guère... Il est reparti hier pour son école.

Son fils Ollivier, dont elle parlait avec fierté, était élève à
l'école de marine. Alors, on causa des enfants. Toutes ces
dames s'attendrissaient. Nana dit ses grandes joies: son bébé,
le petit Louis, était maintenant chez sa tante, qui l'amenait
chaque matin, vers onze heures; et elle le prenait dans son lit,
où il jouait avec Lulu, son griffon. C'était à mourir de rire de
les voir tous les deux se fourrer sous la couverture, au fond.
On n'avait pas idée comme Louiset était déjà fûté.

-- Oh! hier, j'ai passé une journée! raconta à son tour Rose
Mignon. Imaginez-vous que j'étais allée chercher Charles et
Henri à leur pensionnat; et il a fallu absolument les mener le
soir au théâtre... Ils sautaient, ils tapaient leurs petites
mains: «Nous verrons jouer maman! nous verrons jouer maman!...»
Oh! un train, un train!

Mignon souriait complaisamment, les yeux humides de tendresse
paternelle.

-- Et, à la représentation, continua-t-il, ils étaient si drôles,
sérieux comme des hommes, mangeant Rose du regard, me demandant
pourquoi maman avait comme ça les jambes nues...

Toute la table se mit à rire. Mignon triomphait, flatté dans son
orgueil de père. Il adorait les petits, une seule préoccupation
le tenait, grossir leur fortune en administrant, avec une
rigidité d'intendant fidèle, l'argent que gagnait Rose au théâtre
et ailleurs. Quand il l'avait épousée, chef d'orchestre dans le
café-concert où elle chantait, ils s'aimaient passionnément.
Aujourd'hui, ils restaient bons amis. C'était réglé entre eux:
elle, travaillait le plus qu'elle pouvait, de tout son talent et
de toute sa beauté; lui, avait lâché son violon pour mieux
veiller sur ses succès d'artiste et de femme. On n'aurait pas
trouvé un ménage plus bourgeois ni plus uni.

-- Quel âge a l'aîné? demanda Vandeuvres.

-- Henri a neuf ans, répondit Mignon. Oh! mais c'est un
gaillard!

Puis, il plaisanta Steiner, qui n'aimait pas les enfants; et il
lui disait d'un air de tranquille audace, que, s'il était père,
il gâcherait moins bêtement sa fortune. Tout en parlant, il
guettait le banquier par-dessus les épaules de Blanche, pour voir
si ça se faisait avec Nana. Mais, depuis quelques minutes, Rose
et Fauchery, qui causaient de très près, l'agaçaient. Rose,
peut-être, n'allait pas perdre son temps à une pareille sottise.
Dans ces cas-là, par exemple, il se mettait en travers. Et, les
mains belles, un diamant au petit doigt, il achevait un filet de
chevreuil.

D'ailleurs, la conversation sur les enfants continuait. La
Faloise, empli de trouble par le voisinage de Gaga, lui demandait
des nouvelles de sa fille, qu'il avait eu le plaisir d'apercevoir
avec elle aux Variétés. Lili se portait bien, mais elle était
encore si gamine! Il resta surpris en apprenant que Lili entrait
dans sa dix-neuvième année. Gaga devint à ses yeux plus
imposante. Et, comme il cherchait à savoir pourquoi elle n'avait
pas amené Lili:

-- Oh! non, non, jamais! dit-elle d'un air pincé. Il n'y a pas
trois mois qu'elle a voulu absolument sortir du pensionnat...
Moi je rêvais de la marier tout de suite... Mais elle m'aime
tant, j'ai dû la reprendre, ah! bien contre mon gré.

Ses paupières bleuies, aux cils brûlés, clignotaient, tandis
qu'elle parlait de l'établissement de sa demoiselle. Si, à son
âge, elle n'avait pas mis un sou de côté, travaillant toujours,
ayant encore des hommes, surtout de très jeunes, dont elle aurait
pu être la grand-mère, c'était vraiment qu'un bon mariage valait
mieux. Elle se pencha vers la Faloise, qui rougit sous l'énorme
épaule nue et plâtrée dont elle l'écrasait.

-- Vous savez, murmura-t-elle, si elle y passe, ce ne sera pas ma
faute... Mais on est si drôle, quand on est jeune!

Un grand mouvement avait lieu autour de la table. Les garçons
s'empressaient. Après les relevés, les entrées venaient de
paraître: des poulardes à la maréchale, des filets de sole sauce
ravigote et des escalopes de foie gras. Le maître d'hôtel, qui
avait fait verser jusque-là du Meursault, offrait du Chambertin
et du Léoville. Dans le léger brouhaha du changement de service,
Georges, de plus en plus étonné, demanda à Daguenet si toutes ces
dames avaient comme ça des enfants; et celui-ci, amusé par cette
question, lui donna des détails. Lucy Stewart était fille d'un
graisseur d'origine anglaise, employé à la gare du Nord;
trente-neuf ans, une tête de cheval, mais adorable, phtisique et
ne mourant jamais; la plus chic de ces dames, trois princes et un
duc. Caroline Héquet, née à Bordeaux, d'un petit employé mort de
honte, avait la bonne chance de posséder pour mère une femme de
tête, qui, après l'avoir maudite, s'était remise avec elle, au
bout d'un an de réflexion, voulant au moins lui sauver une
fortune; la fille, âgée de vingt-cinq ans, très froide, passait
pour une des plus belles femmes qu'on pût avoir, à un prix qui ne
variait pas; la mère, pleine d'ordre, tenait les livres, une
comptabilité sévère des recettes et des dépenses, menait toute la
maison de l'étroit logement qu'elle habitait deux étages plus
haut, et où elle avait installé un atelier de couturières, pour
les robes et le linge. Quant à Blanche de Sivry, de son vrai nom
Jacqueline Baudu, elle venait d'un village près d'Amiens;
magnifique personne, bête et menteuse, se disant petite-fille
d'un général et n'avouant pas ses trente-deux ans; très goûtée
des Russes, à cause de son embonpoint. Puis, rapidement,
Daguenet ajouta un mot sur les autres: Clarisse Besnus, ramenée
comme bonne de Saint-Aubin-sur-Mer par une dame dont le mari
l'avait lancée; Simonne Cabiroche, fille d'un marchand de meubles
du faubourg Saint-Antoine, élevée dans un grand pensionnat pour
être institutrice; et Maria Blond, et Louise Violaine, et Léa de
Horn, toutes poussées sur le pavé parisien, sans compter Tatan
Néné, qui avait gardé les vaches jusqu'à vingt ans, dans la
Champagne pouilleuse. Georges écoutait, regardant ces dames,
étourdi et excité par ce déballage brutal, fait crûment à son
oreille; pendant que, derrière lui, les garçons répétaient, d'une
voix respectueuse:

-- Poulardes à la maréchale... Filets de sole sauce ravigote...

-- Mon cher, dit Daguenet qui lui imposait son expérience, ne
prenez pas de poisson, ça ne vaut rien à cette heure-ci... Et
contentez-vous du Léoville, il est moins traître.

Une chaleur montait des candélabres, des plats promenés, de la
table entière où trente-huit personnes s'étouffaient; et les
garçons, s'oubliant, couraient sur le tapis, qui se tachait de
graisse. Pourtant, le souper ne s'égayait guère. Ces dames
chipotaient, laissant la moitié des viandes. Tatan Néné seule
mangeait de tout, gloutonnement. A cette heure avancée de la
nuit, il n'y avait là que des faims nerveuses, des caprices
d'estomacs détraqués. Près de Nana, le vieux monsieur refusait
tous les plats qu'on lui présentait; il avait seulement pris une
cuillerée de potage; et, silencieux devant son assiette vide, il
regardait. On bâillait avec discrétion. Par moments, des
paupières se fermaient, des visages devenaient terreux; c'était
crevant, comme toujours, selon le mot de Vandeuvres. Ces
soupers-là, pour être drôles, ne devaient pas être propres.
Autrement, si on le faisait à la vertu, au bon genre, autant
manger dans le monde, où l'on ne s'ennuyait pas davantage.



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