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Text on one page: Few Medium Many
dit Bordenave au banquier, vous l'avez rencontrée
hier, dans mon cabinet.

-- Ah! c'était elle, s'écria Steiner. Je m'en doutais.
Seulement, je sortais comme elle entrait, je l'ai à peine
entrevue.

Mignon écoutait, les paupières baissées, faisant tourner
nerveusement à son doigt un gros diamant. Il avait compris qu'il
s'agissait de Nana. Puis, comme Bordenave donnait de sa
débutante un portrait qui mettait une flamme dans les yeux du
banquier, il finit par intervenir.

-- Laissez donc, mon cher, une roulure! Le public va joliment la
reconduire... Steiner, mon petit, vous savez que ma femme vous
attend dans sa loge.

Il voulut le reprendre. Mais Steiner refusait de quitter
Bordenave. Devant eux, une queue s'écrasait au contrôle, un
tapage de voix montait, dans lequel le nom de Nana sonnait avec
la vivacité chantante de ses deux syllabes. Les hommes qui se
plantaient devant les affiches, l'épelaient à voix haute;
d'autres le jetaient en passant, sur un ton d'interrogation;
tandis que les femmes, inquiètes et souriantes, le répétaient
doucement, d'un air de surprise. Personne ne connaissait Nana.
D'où Nana tombait-elle? Et des histoires couraient, des
plaisanteries chuchotées d'oreille à oreille. C'était une
caresse que ce nom, un petit nom dont la familiarité allait à
toutes les bouches. Rien qu'à le prononcer ainsi, la foule
s'égayait et devenait bon enfant. Une fièvre de curiosité
poussait le monde, cette curiosité de Paris qui a la violence
d'un accès de folie chaude. On voulait voir Nana. Une dame eut
le volant de sa robe arraché, un monsieur perdit son chapeau.

-- Ah! vous m'en demandez trop! cria Bordenave qu'une vingtaine
d'hommes assiégeaient de questions. Vous allez la voir... Je
file, on a besoin de moi.

Il disparut, enchanté d'avoir allumé son public. Mignon haussait
les épaules, en rappelant à Steiner que Rose l'attendait pour lui
montrer son costume du premier acte.

-- Tiens! Lucy, là-bas, qui descend de voiture, dit la Faloise à
Fauchery.

C'était Lucy Stewart, en effet, une petite femme laide, d'une
quarantaine d'années, le cou trop long, la face maigre, tirée,
avec une bouche épaisse, mais si vive, si gracieuse, qu'elle
avait un grand charme. Elle amenait Caroline Héquet et sa mère.
Caroline d'une beauté froide, la mère très digne, l'air empaillé.

-- Tu viens avec nous, je t'ai réservé une place, dit-elle à
Fauchery.

-- Ah! non, par exemple! pour ne rien voir! répondit-il. J'ai
un fauteuil, j'aime mieux être à l'orchestre.

Lucy se fâcha. Est-ce qu'il n'osait pas se montrer avec elle?
Puis, calmée brusquement, sautant à un autre sujet:

-- Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu connaissais Nana?

-- Nana! je ne l'ai jamais vue.

-- Bien vrai?... On m'a juré que tu avais couché avec.

Mais, devant eux, Mignon, un doigt aux lèvres, leur faisait signe
de se taire. Et, sur une question de Lucy, il montra un jeune
homme qui passait, en murmurant:

-- Le greluchon de Nana.

Tous le regardèrent. Il était gentil. Fauchery le reconnut:
c'était Daguenet, un garçon qui avait mangé trois cent mille
francs avec les femmes, et qui, maintenant, bibelotait à la
Bourse, pour leur payer des bouquets et des dîners de temps à
autre. Lucy lui trouva de beaux yeux.

-- Ah! voilà Blanche! cria-t-elle. C'est elle qui m'a dit que
tu avais couché avec Nana.

Blanche de Sivry, une grosse fille blonde dont le joli visage
s'empâtait, arrivait en compagnie d'un homme fluet, très soigné,
d'une grande distinction.

-- Le comte Xavier de Vandeuvres, souffla Fauchery à l'oreille de
la Faloise.

Le comte échangea une poignée de main avec le journaliste, tandis
qu'une vive explication avait lieu entre Blanche et Lucy. Elles
bouchaient le passage de leurs jupes chargées de volants, l'une
en bleu, l'autre en rose, et le nom de Nana revenait sur leurs
lèvres, si aigu, que le monde les écoutait. Le comte de
Vandeuvres emmena Blanche. Mais, à présent, comme un écho, Nana
sonnait aux quatre coins du vestibule sur un ton plus haut, dans
un désir accru par l'attente. On ne commençait donc pas? Les
hommes tiraient leurs montres, des retardataires sautaient de
leurs voitures avant qu'elles fussent arrêtées, des groupes
quittaient le trottoir, où les promeneurs, lentement,
traversaient la nappe de gaz restée vide, en allongeant le cou
pour voir dans le théâtre. Un gamin qui arrivait en sifflant, se
planta devant une affiche, à la porte; puis, il cria: «Ohé!
Nana!» d'une voix de rogomme, et poursuivit son chemin, déhanché,
traînant ses savates. Un rire avait couru. Des messieurs très
bien répétèrent: «Nana, ohé! Nana!» On s'écrasait, une querelle
éclatait au contrôle, une clameur grandissait, faite du
bourdonnement des voix appelant Nana, exigeant Nana, dans un de
ces coups d'esprit bête et de brutale sensualité qui passent sur
les foules.

Mais, au-dessus du vacarme, la sonnette de l'entracte se fit
entendre. Une rumeur gagna jusqu'au boulevard: «On a sonné, on a
sonné»; et ce fut une bousculade, chacun voulait passer, tandis
que les employés du contrôle se multipliaient. Mignon, l'air
inquiet, reprit enfin Steiner, qui n'était pas allé voir le
costume de Rose. Au premier tintement, la Faloise avait fendu la
foule, en entraînant Fauchery, pour ne pas manquer l'ouverture.
Cet empressement du public irrita Lucy Stewart. En voilà de
grossiers personnages, qui poussaient les femmes! Elle resta la
dernière, avec Caroline Héquet et sa mère. Le vestibule était
vide; au fond, le boulevard gardait son ronflement prolongé.

-- Comme si c'était toujours drôle, leurs pièces! répétait Lucy,
en montant l'escalier.

Dans la salle, Fauchery et la Faloise, devant leurs fauteuils,
regardaient de nouveau. Maintenant, la salle resplendissait. De
hautes flammes de gaz allumaient le grand lustre de cristal d'un
ruissellement de feux jaunes et roses, qui se brisaient du cintre
au parterre en une pluie de clarté. Les velours grenat des
sièges se moiraient de laque, tandis que les ors luisaient et que
les ornements vert tendre en adoucissaient l'éclat, sous les
peintures trop crues du plafond. Haussée, la rampe, dans une
nappe brusque de lumière, incendiait le rideau, dont la lourde
draperie de pourpre avait une richesse de palais fabuleux, jurant
avec la pauvreté du cadre, où des lézardes montraient le plâtre
sous la dorure. Il faisait déjà chaud. A leurs pupitres, les
musiciens accordaient leurs instruments, avec des trilles légers
de flûte, des soupirs étouffés de cor, des voix chantantes de
violon, qui s'envolaient au milieu du brouhaha grandissant des
voix. Tous les spectateurs parlaient, se poussaient, se
casaient, dans l'assaut donné aux places; et la bousculade des
couloirs était si rude, que chaque porte lâchait péniblement un
flot de monde, intarissable. C'étaient des signes d'appel, des
froissements d'étoffe, un défilé de jupes et de coiffures,
coupées par le noir d'un habit ou d'une redingote. Pourtant, les
rangées de fauteuils s'emplissaient peu à peu; une toilette
claire se détachait, une tête au fin profil baissait son chignon,
où courait l'éclair d'un bijou. Dans une loge, un coin d'épaule
nue avait une blancheur de soie. D'autres femmes, tranquilles,
s'éventaient avec langueur, en suivant du regard les poussées de
la foule; pendant que de jeunes messieurs, debout à l'orchestre,
le gilet largement ouvert, un gardénia à la boutonnière,
braquaient leurs jumelles du bout de leurs doigts gantés.

Alors, les deux cousins cherchèrent les figures de connaissance.
Mignon et Steiner étaient ensemble, dans une baignoire, les
poignets appuyés sur le velours de la rampe, côte à côte.
Blanche de Sivry semblait occuper à elle seule une avant-scène du
rez-de-chaussée. Mais la Faloise examina surtout Daguenet, qui
avait un fauteuil d'orchestre, deux rangs en avant du sien. Près
de lui, un tout jeune homme, de dix-sept ans au plus, quelque
échappé de collège, ouvrait très grands ses beaux yeux de
chérubin. Fauchery eut un sourire en le regardant.

-- Quelle est donc cette dame, au balcon? demanda tout à coup la
Faloise. Celle qui a une jeune fille en bleu près d'elle.

Il indiquait une grosse femme, sanglée dans son corset, une
ancienne blonde devenue blanche et teinte en jaune, dont la
figure ronde, rougie par le fard, se boursouflait sous une pluie
de petits frissons enfantins.

-- C'est Gaga, répondit simplement Fauchery.

Et, comme ce nom semblait ahurir son cousin, il ajouta:

-- Tu ne connais pas Gaga?... Elle a fait les délices des
premières années du règne de Louis-Philippe. Maintenant, elle
traîne partout sa fille avec elle.

La Faloise n'eut pas un regard pour la jeune fille. La vue de
Gaga l'émotionnait, ses yeux ne la quittaient plus; il la
trouvait encore très bien, mais il n'osa pas le dire.

Cependant, le chef d'orchestre levait son archet, les musiciens
attaquaient l'ouverture. On entrait toujours, l'agitation et le
tapage croissaient. Parmi ce public spécial des premières
représentations, qui ne changeait pas, il y avait des coins
d'intimité où l'on se retrouvait en souriant. Des habitués, le
chapeau sur la tête, à l'aise et familiers, échangeaient des
saluts. Paris était là, le Paris des lettres, de la finance et
du plaisir, beaucoup de journalistes, quelques écrivains, des
hommes de Bourse, plus de filles que de femmes honnêtes; monde
singulièrement mêlé, fait de tous les génies, gâté par tous les
vices, où la même fatigue et la même fièvre passaient sur les
visages. Fauchery, que son cousin questionnait, lui montra les
loges des journaux et des cercles, puis il nomma les critiques
dramatiques, un maigre, l'air desséché, avec de minces lèvres
méchantes, et surtout un gros, de mine bon enfant, se laissant
aller sur l'épaule de sa voisine, une ingénue qu'il couvait d'un
oeil paternel et tendre.

Mais il s'interrompit, en voyant la Faloise saluer des personnes
qui occupaient une loge de face. Il parut surpris.

-- Comment! demanda-t-il, tu connais le comte Muffat de Beuville?

-- Oh! depuis longtemps, répondit Hector.



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