A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 10 000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
Des gaietés jetaient une flamme, des yeux rieurs, des
dents blanches entrevues, le reflet des candélabres brûlant dans
un verre de champagne. On plaisantait très haut, on gesticulait,
au milieu des questions restées sans réponse, des appels jetés
d'un bout de la pièce à l'autre. Mais c'étaient les garçons qui
faisaient le plus de bruit, croyant être dans les corridors de
leur restaurant, se bousculant, servant les glaces et le dessert
avec des exclamations gutturales.

-- Mes enfants, cria Bordenave, vous savez que nous jouons
demain... Méfiez-vous! pas trop de champagne!

-- Moi, disait Foucarmont, j'ai bu de tous les vins imaginables
dans les cinq parties du monde... Oh! des liquides
extraordinaires, des alcools à vous tuer un homme raide... Eh
bien! ça ne m'a jamais rien fait. Je ne peux pas me griser.
J'ai essayé, je ne peux pas.

Il était très pâle, très froid, renversé contre le dossier de sa
chaise, et buvant toujours.

-- N'importe, murmura Louise Violaine, finis, tu en as assez...
Ce serait drôle, s'il me fallait te soigner le reste de la nuit.

Une griserie mettait aux joues de Lucy Stewart les flammes rouges
des poitrinaires, tandis que Rose Mignon se faisait tendre, les
yeux humides. Tatan Néné, étourdie d'avoir trop mangé, riait
vaguement à sa bêtise. Les autres, Blanche, Caroline, Simonne,
Maria, parlaient toutes ensemble, racontant leurs affaires, une
dispute avec leur cocher, un projet de partie à la campagne, des
histoires compliquées d'amants volés et rendus. Mais un jeune
homme, près de Georges, ayant voulu embrasser Léa de Horn, reçut
une tape avec un: «Dites donc, vous! lâchez-moi!» plein d'une
belle indignation; et Georges, très gris, très excité par la vue
de Nana, hésita devant une idée qu'il mûrissait gravement, celle
de se mettre à quatre pattes, sous la table, et d'aller se
blottir à ses pieds, ainsi qu'un petit chien. Personne ne
l'aurait vu, il y serait resté bien sage. Puis, sur la prière de
Léa, Daguenet ayant dit au jeune homme de se tenir tranquille,
Georges, tout d'un coup, éprouva un gros chagrin, comme si l'on
venait de le gronder lui-même; c'était bête, c'était triste, il
n'y avait plus rien de bon. Daguenet pourtant plaisantait, le
forçait à avaler un grand verre d'eau, en lui demandant ce qu'il
ferait, s'il se trouvait seul avec une femme, puisque trois
verres de champagne le flanquaient par terre.

-- Tenez, reprit Foucarmont, à La Havane, ils font une eau-de-vie
avec une baie sauvage; on croirait avaler du feu... Eh bien!
j'en ai bu un soir plus d'un litre. Ça ne m'a rien fait... Plus
fort que ça, un autre jour, sur les côtes de Coromandel, des
sauvages nous ont donné je ne sais quel mélange de poivre et de
vitriol; ça ne m'a rien fait... Je ne peux pas me griser.

Depuis un instant, la figure de la Faloise, en face, lui
déplaisait. Il ricanait, il lançait des mots désagréables. La
Faloise, dont la tête tournait, se remuait beaucoup, en se
serrant contre Gaga. Mais une inquiétude avait achevé de
l'agiter: on venait de lui prendre son mouchoir, il réclamait son
mouchoir avec l'entêtement de l'ivresse, interrogeant ses
voisins, se baissant pour regarder sous les sièges et sous les
pieds. Et, comme Gaga tâchait de le tranquilliser:

-- C'est stupide, murmura-t-il; il y a, au coin, mes initiales et
ma couronne... Ça peut me compromettre.

-- Dites donc, monsieur Falamoise, Lamafoise, Mafaloise! cria
Foucarmont, qui trouva très spirituel de défigurer ainsi à
l'infini le nom du jeune homme.

Mais la Faloise se fâcha. Il parla de ses ancêtres en bégayant.
Il menaça d'envoyer une carafe à la tête de Foucarmont. Le comte
de Vandeuvres dut intervenir pour lui assurer que Foucarmont
était très drôle. Tout le monde riait, en effet. Cela ébranla
le jeune homme ahuri, qui voulut bien se rasseoir; et il mangeait
avec une obéissance d'enfant, lorsque son cousin lui ordonnait de
manger, en grossissant la voix. Gaga l'avait repris contre elle;
seulement, de temps à autre, il jetait sur les convives des
regards sournois et anxieux, cherchant toujours son mouchoir.

Alors, Foucarmont, en veine d'esprit, attaqua Labordette, à
travers toute la table. Louise Violaine tâchait de le faire
taire, parce que, disait-elle, quand il était comme ça taquin
avec les autres, ça finissait toujours mal pour elle. Il avait
trouvé une plaisanterie qui consistait à appeler Labordette
«madame»; elle devait l'amuser beaucoup, il la répétait, tandis
que Labordette, tranquillement, haussait les épaules, en disant
chaque fois:

-- Taisez-vous donc, mon cher, c'est bête.

Mais, comme Foucarmont continuait et arrivait aux insultes, sans
qu'on sût pourquoi, il cessa de lui répondre, il s'adressa au
comte de Vandeuvres.

-- Monsieur, faites taire votre ami... Je ne veux pas me fâcher.

A deux reprises, il s'était battu. On le saluait, on l'admettait
partout. Ce fut un soulèvement général contre Foucarmont. La
table s'égayait, le trouvant très spirituel; mais ce n'était pas
une raison pour gâter la nuit. Vandeuvres, dont le fin visage se
cuivrait, exigea qu'il rendît son sexe à Labordette. Les autres
hommes, Mignon, Steiner, Bordenave, très lancés, intervinrent
aussi, criant, couvrant sa voix. Et seul, le vieux monsieur,
qu'on oubliait près de Nana, gardait son grand air, son sourire
las et muet, en suivant de ses yeux pâles cette débâcle du
dessert.

-- Mon petit chat, si nous prenions le café ici? dit Bordenave.
On est très bien.

Nana ne répondit pas tout de suite. Depuis le commencement du
souper, elle ne semblait plus chez elle. Tout ce monde l'avait
noyée et étourdie, appelant les garçons, parlant haut, se mettant
à l'aise, comme si l'on était au restaurant. Elle-même oubliait
son rôle de maîtresse de maison, ne s'occupait que du gros
Steiner, qui crevait d'apoplexie à son côté. Elle l'écoutait,
refusant encore de la tête, avec son rire provocant de blonde
grasse. Le champagne qu'elle avait bu la faisait toute rose, la
bouche humide, les yeux luisants; et le banquier offrait
davantage, à chaque mouvement câlin de ses épaules, aux légers
renflements voluptueux de son cou, lorsqu'elle tournait la tête.
Il voyait là, près de l'oreille, un petit coin délicat, un satin
qui le rendait fou. Par moments, Nana, dérangée, se rappelait
ses convives, cherchant à être aimable, pour montrer qu'elle
savait recevoir. Vers la fin du souper, elle était très grise;
ça la désolait, le champagne la grisait tout de suite. Alors,
une idée l'exaspéra. C'était une saleté que ces dames voulaient
lui faire en se conduisant mal chez elle. Oh! elle voyait
clair! Lucy avait cligné l'oeil pour pousser Foucarmont contre
Labordette, tandis que Rose, Caroline et les autres excitaient
ces messieurs. Maintenant, le bousin était à ne pas s'entendre,
histoire de dire qu'on pouvait tout se permettre, quand on
soupait chez Nana. Eh bien! ils allaient voir. Elle avait beau
être grise, elle était encore la plus chic et la plus comme il
faut.

-- Mon petit chat, reprit Bordenave, dis donc de servir le café
ici... J'aime mieux ça, à cause de ma jambe.

Mais Nana s'était levée brutalement, en murmurant aux oreilles de
Steiner et du vieux monsieur stupéfaits:

-- C'est bien fait, ça m'apprendra à inviter du sale monde.

Puis, elle indiqua du geste la porte de la salle à manger, et
ajouta tout haut:

-- Vous savez, si vous voulez du café, il y en a là.

On quitta la table, on se poussa vers la salle à manger, sans
remarquer la colère de Nana. Et il ne resta bientôt plus dans le
salon que Bordenave, se tenant aux murs, avançant avec
précaution, pestant contre ces sacrées femmes, qui se fichaient
de papa, maintenant qu'elles étaient pleines. Derrière lui, les
garçons enlevaient déjà le couvert, sous les ordres du maître
d'hôtel, lancés à voix haute. Ils se précipitaient, se
bousculaient, faisant disparaître la table comme un décor de
féerie, au coup de sifflet du maître machiniste. Ces dames et
ces messieurs devaient revenir au salon, après avoir pris le
café.

-- Fichtre! il fait moins chaud ici, dit Gaga avec un léger
frisson, en entrant dans la salle à manger.

La fenêtre de cette pièce était restée ouverte. Deux lampes
éclairaient la table, où le café se trouvait servi, avec des
liqueurs. Il n'y avait pas de chaises, on but le café debout,
pendant que le brouhaha des garçons, à côté, augmentait encore.
Nana avait disparu. Mais personne ne s'inquiétait de son
absence. On se passait parfaitement d'elle, chacun se servant,
fouillant dans les tiroirs du buffet, pour chercher des petites
cuillers, qui manquaient. Plusieurs groupes s'étaient formés;
les personnes, séparées durant le souper, se rapprochaient; et
l'on échangeait des regards, des rires significatifs, des mots
qui résumaient les situations.

-- N'est-ce pas, Auguste, dit Rose Mignon, que monsieur Fauchery
devrait venir déjeuner un de ces jours?

Mignon, qui jouait avec la chaîne de sa montre, couva une seconde
le journaliste de ses yeux sévères. Rose était folle. En bon
administrateur, il mettrait ordre à ce gaspillage. Pour un
article, soit; mais ensuite porte close. Cependant, comme il
connaissait la mauvaise tête de sa femme, et qu'il avait pour
règle de lui permettre paternellement une bêtise, lorsqu'il le
fallait, il répondit en se faisant aimable:

-- Certainement, je serai très heureux... Venez donc demain,
monsieur Fauchery.

Lucy Stewart, en train de causer avec Steiner et Blanche,
entendit cette invitation. Elle haussa la voix, disant au
banquier:

-- C'est une rage qu'elles ont toutes. Il y en a une qui m'a volé
jusqu'à mon chien... Voyons, mon cher, est-ce ma faute si vous
la lâchez?

Rose tourna la tête. Elle buvait son café à petites gorgées,
elle regardait Steiner fixement, très pâle; et toute la colère
contenue de son abandon passa dans ses yeux comme une flamme.
Elle voyait plus clair que Mignon; c'était bête d'avoir voulu
recommencer l'affaire de Jonquier, ces machines-là ne
réussissaient pas deux fois. Tant pis! elle aurait Fauchery,
elle s'en toquait depuis le souper; et si Mignon n'était pas
content, ça lui apprendrait.

-- Vous n'allez pas vous battre?



Pages: | Prev | | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | | 19 | | 20 | | 21 | | 22 | | 23 | | 24 | | 25 | | 26 | | 27 | | 28 | | 29 | | 30 | | 31 | | 32 | | 33 | | 34 | | 35 | | 36 | | 37 | | 38 | | 39 | | 40 | | 41 | | 42 | | 43 | | 44 | | 45 | | 46 | | 47 | | 48 | | 49 | | 50 | | 51 | | 52 | | 53 | | 54 | | 55 | | 56 | | 57 | | 58 | | 59 | | 60 | | 61 | | 62 | | 63 | | 64 | | 65 | | 66 | | 67 | | 68 | | 69 | | 70 | | 71 | | 72 | | 73 | | 74 | | 75 | | 76 | | 77 | | 78 | | 79 | | 80 | | 81 | | 82 | | 83 | | 84 | | 85 | | 86 | | 87 | | 88 | | Next |

N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.