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Text on one page: Few Medium Many
C'était toujours la sortie du bal du
ministère. Fauchery demanda en plaisantant si le ministre
n'allait pas venir. Mais Nana, vexée, répondit que le ministre
allait chez des gens qui ne la valaient certainement pas. Ce
qu'elle ne disait point, c'était une espérance dont elle était
prise: celle de voir entrer le comte Muffat, parmi cette queue de
monde. Il pouvait s'être ravisé. Tout en causant avec Rose,
elle guettait la porte.

Cinq heures sonnèrent. On ne dansait plus. Les joueurs seuls
s'entêtaient. Labordette avait cédé sa place, les femmes étaient
revenues dans le salon. Une somnolence de veille prolongée s'y
alourdissait, sous la lumière trouble des lampes, dont les mèches
charbonnées rougissaient les globes. Ces dames en étaient à
l'heure de mélancolie vague où elles éprouvaient le besoin de
raconter leur histoire. Blanche de Sivry parlait de son
grand-père, le général, tandis que Clarisse inventait un roman,
un duc qui l'avait séduite chez son oncle, où il venait chasser
le sanglier; et toutes deux, le dos tourné, haussaient les
épaules, en demandant s'il était Dieu possible de conter des
blagues pareilles. Quant à Lucy Stewart, elle avouait
tranquillement son origine, elle parlait volontiers de sa
jeunesse, lorsque son père, le graisseur du chemin de fer du
Nord, la régalait le dimanche d'un chausson aux pommes.

-- Oh! que je vous dise! cria brusquement la petite Maria Blond.
Il y a, en face de chez moi, un monsieur, un Russe, enfin un
homme excessivement riche. Voilà qu'hier je reçois un panier de
fruits, mais un panier de fruits! des pêches énormes, des
raisins gros comme ça, enfin quelque chose d'extraordinaire dans
cette saison... Et au milieu six billets de mille... C'était le
Russe... Naturellement, j'ai tout renvoyé. Mais ça m'a fait un
peu mal au coeur, pour les fruits!

Ces dames se regardèrent en pinçant les lèvres. A son âge, la
petite Maria Blond avait un joli toupet. Avec ça que de
pareilles histoires arrivaient à des traînées de son espèce!
C'étaient, entre elles, des mépris profonds. Elles jalousaient
surtout Lucy, furieuses de ses trois princes. Depuis que Lucy,
chaque matin, faisait à cheval une promenade au Bois, ce qui
l'avait lancée, toutes montaient à cheval, une rage les tenait.

Le jour allait paraître. Nana détourna les yeux de la porte,
perdant espoir. On s'ennuyait à crever. Rose Mignon avait
refusé de chanter la Pantoufle, pelotonnée sur un canapé, où elle
causait bas avec Fauchery, en attendant Mignon qui gagnait déjà
une cinquantaine de louis à Vandeuvres. Un monsieur gras, décoré
et de mine sérieuse, venait bien de réciter le _Sacrifice
d'Abraham_, en patois d'Alsace; quand Dieu jure, il dit: «Sacré
nom de moi!» et Isaac répond toujours: «Oui, papa!» Seulement,
personne n'ayant compris, le morceau avait paru stupide. On ne
savait que faire pour être gai, pour finir follement la nuit. Un
instant, Labordette imagina de dénoncer les femmes à l'oreille de
la Faloise, qui allait rôder autour de chacune, regardant si elle
n'avait pas son mouchoir dans le cou. Puis, comme des bouteilles
de champagne restaient sur le buffet, les jeunes gens s'étaient
remis à boire. Ils s'appelaient, s'excitaient; mais une ivresse
morne, d'une bêtise à pleurer, envahissait le salon,
invinciblement. Alors, le petit blondin, celui qui portait un
des grands noms de France, à bout d'invention, désespéré de ne
rien trouver de drôle, eut une idée: il emporta sa bouteille de
champagne et acheva de la vider dans le piano. Tous les autres
se tordirent.

-- Tiens! demanda avec étonnement Tatan Néné qui l'avait aperçu,
pourquoi donc met-il du champagne dans le piano?

-- Comment! ma fille, tu ne sais pas ça? répondit Labordette
gravement. Il n'y a rien de bon comme le champagne pour les
pianos. Ça leur donne du son.

-- Ah! murmura Tatan Néné convaincue.

Et, comme on riait, elle se fâcha. Est-ce qu'elle savait! On
l'embrouillait toujours.

Ça se gâtait, décidément. La nuit menaçait de finir d'une façon
malpropre. Dans un coin, Maria Blond s'était empoignée avec Léa
de Horn qu'elle accusait de coucher avec des gens pas assez
riches; et elles en venaient aux gros mots, en s'attrapant sur
leurs figures. Lucy, qui était laide, les fit taire. Ça ne
signifiait rien la figure, il fallait être bien faite. Plus
loin, sur un canapé, un attaché d'ambassade avait passé un bras à
la taille de Simonne, qu'il tâchait de baiser au cou; mais
Simonne, éreintée, maussade, le repoussait chaque fois avec des
«Tu m'embêtes!» et de grands coups d'éventail sur la figure.
Aucune, d'ailleurs, ne voulait qu'on la touchât. Est-ce qu'on
les prenait pour des filles? Cependant, Gaga, qui avait rattrapé
la Faloise, le tenait presque sur ses genoux; tandis que
Clarisse, entre deux messieurs, disparaissait, secouée d'un rire
nerveux de femme qu'on chatouille. Autour du piano, le petit jeu
continuait, dans un coup de folie bête; on se poussait, chacun
voulait y verser son fond de bouteille. C'était simple et
gentil.

-- Tiens! mon vieux, bois un coup... Diantre! il a soif, ce
piano!... Attention! en voici encore une; il ne faut rien
perdre.

Nana, le dos tourné, ne les voyait pas. Elle se rabattait
décidément sur le gros Steiner, assis près d'elle. Tant pis!
c'était la faute de ce Muffat, qui n'avait pas voulu. Dans sa
robe de foulard blanc, légère et chiffonnée comme une chemise,
avec sa pointe d'ivresse qui la pâlissait, les yeux battus, elle
s'offrait de son air tranquille de bonne fille. Les roses de son
chignon et de son corsage s'étaient effeuillées; il ne restait
que les queues. Mais Steiner retira vivement la main de ses
jupes, où il venait de rencontrer les épingles mises par Georges.
Quelques gouttes de sang parurent. Une tomba sur la robe et la
tacha.

-- Maintenant, c'est signé, dit Nana sérieusement.

Le jour grandissait. Une lueur louche, d'une affreuse tristesse,
entrait par les fenêtres. Alors, le départ commença, une
débandade pleine de malaise et d'aigreur. Caroline Héquet,
fâchée d'avoir perdu sa nuit, dit qu'il était temps de s'en
aller, si l'on ne voulait pas assister à de jolies choses. Rose
faisait une moue de femme compromise. C'était toujours ainsi,
avec ces filles; elles ne savaient pas se tenir, elles se
montraient dégoûtantes à leurs débuts. Et Mignon ayant nettoyé
Vandeuvres, le ménage partit, sans s'inquiéter de Steiner, après
avoir invité de nouveau Fauchery pour le lendemain. Lucy, alors,
refusa de se laisser reconduire par le journaliste, qu'elle
renvoya tout haut à sa cabotine. Du coup, Rose, qui s'était
retournée, répondit par un «Sale grue!» entre les dents. Mais,
déjà, Mignon, paternel dans les querelles de femmes, expérimenté
et supérieur, l'avait poussée dehors, en la priant de finir.
Derrière eux, Lucy, toute seule, descendit royalement l'escalier.
Puis, ce fut la Faloise que Gaga dut emmener, malade, sanglotant
comme un enfant, appelant Clarisse, filée depuis longtemps avec
ses deux messieurs. Simonne aussi avait disparu. Il ne restait
plus que Tatan, Léa et Maria, dont Labordette voulut bien se
charger, complaisamment.

-- C'est que je n'ai pas du tout envie de dormir! répétait Nana.
Il faudrait faire quelque chose.

Elle regardait le ciel à travers les vitres, un ciel livide où
couraient des nuages couleur de suie. Il était six heures. En
face, de l'autre côté du boulevard Haussmann, les maisons, encore
endormies, découpaient leurs toitures humides dans le petit jour;
tandis que, sur la chaussée déserte, une troupe de balayeurs
passaient avec le bruit de leurs sabots. Et, devant ce réveil
navré de Paris, elle se trouvait prise d'un attendrissement de
jeune fille, d'un besoin de campagne, d'idylle, de quelque chose
de doux et de blanc.

-- Oh! vous ne savez pas? dit-elle en revenant à Steiner, vous
allez me mener au bois de Boulogne, et nous boirons du lait.

Une joie d'enfant la faisait battre des mains. Sans attendre la
réponse du banquier, qui consentait naturellement, ennuyé au fond
et rêvant autre chose, elle courut jeter une pelisse sur ses
épaules. Dans le salon, il n'y avait plus, avec Steiner, que la
bande des jeunes gens; mais, ayant égoutté dans le piano jusqu'au
fond des verres, ils parlaient de s'en aller, lorsqu'un d'eux
accourut triomphalement, tenant à la main une dernière bouteille,
qu'il rapportait de l'office.

-- Attendez! attendez! cria-t-il, une bouteille de
chartreuse!... Là, il avait besoin de chartreuse; ça va le
remettre... Et maintenant, mes enfants, filons. Nous sommes
idiots.

Dans le cabinet de toilette, Nana dut réveiller Zoé, qui s'était
assoupie sur une chaise. Le gaz brûlait. Zoé frissonna, aida
madame à mettre son chapeau et sa pelisse.

-- Enfin, ça y est, j'ai fait ce que tu voulais, dit Nana qui la
tutoya, dans un élan d'expansion, soulagée d'avoir pris un parti.
Tu avais raison, autant le banquier qu'un autre.

La bonne était maussade, engourdie encore. Elle grogna que
madame aurait dû se décider le premier soir. Puis, comme elle la
suivait dans la chambre, elle lui demanda ce qu'elle devait faire
de ces deux-là. Bordenave ronflait toujours. Georges, qui était
venu sournoisement enfoncer la tête dans un oreiller, avait fini
par s'y endormir, avec son léger souffle de chérubin. Nana
répondit qu'on les laissât dormir. Mais elle s'attendrit de
nouveau, en voyant entrer Daguenet; il la guettait de la cuisine,
il avait l'air bien triste.

-- Voyons, mon Mimi, sois raisonnable, dit-elle en le prenant dans
ses bras, en le baisant avec toutes sortes de câlineries. Il n'y
a rien de changé, tu sais que c'est toujours mon Mimi que
j'adore... N'est-ce pas? il le fallait... Je te jure, ce sera
encore plus gentil. Viens demain, nous conviendrons des
heures... Vite, embrasse-moi comme tu m'aimes... Oh! plus
fort, plus fort que ça!

Et elle s'échappa, elle rejoignit Steiner, heureuse, reprise par
son idée de boire du lait. Dans l'appartement vide, le comte de
Vandeuvres demeurait seul avec l'homme décoré qui avait récité le
Sacrifice d'Abraham, tous deux cloués à la table de jeu, ne
sachant plus où ils étaient, ne voyant pas le plein jour; tandis
que Blanche avait pris le parti de se coucher sur un canapé, pour
tâcher de dormir.

-- Ah!



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