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Text on one page: Few Medium Many
Voyez donc, Barillot. Je
parie qu'on vient d'ouvrir une fenêtre... Vrai, on peut crever
ici!

Barillot jura qu'il avait tout fermé lui-même. Peut-être y
avait-il des carreaux cassés. Les artistes se plaignaient
toujours des courants d'air. Dans la chaleur lourde du gaz, des
coups de froid passaient, un vrai nid à fluxions de poitrine,
comme disait Fontan.

-- Je voudrais vous voir décolleté, continua Nana, qui se fâchait.

-- Chut! murmura Bordenave.

En scène, Rose détaillait si finement une phrase de son duo, que
des bravos couvrirent l'orchestre. Nana se tut, la face
sérieuse. Cependant, le comte se risquait dans une rue, lorsque
Barillot l'arrêta, en l'avertissant qu'il y avait là une
découverte. Il voyait le décor à l'envers et de biais, le
derrière des châssis consolidés par une épaisse couche de
vieilles affiches, puis un coin de la scène, la caverne de l'Etna
creusée dans une mine d'argent, avec la forge de Vulcain, au
fond. Les herses descendues incendiaient le paillon appliqué à
larges coups de pinceau. Des portants à verres bleus et à verres
rouges, par une opposition calculée, ménageaient un flamboiement
de brasier; tandis que, par terre, au troisième plan, des
traînées de gaz couraient, pour détacher une barre de roches
noires. Et là, sur un praticable incliné en pente douce, au
milieu de ces gouttes de lumière pareilles à des lampions posés
dans l'herbe, un soir de fête publique, la vieille madame
Drouard, qui jouait Junon, était assise, aveuglée et somnolente,
attendant son entrée.

Mais il y eut un mouvement. Simonne, en train d'écouter une
histoire de Clarisse, laissa échapper:

-- Tiens! la Tricon!

C'était la Tricon, en effet, avec ses anglaises et sa tournure de
comtesse qui court les avoués. Quand elle aperçut Nana, elle
marcha droit à elle.

-- Non, dit celle-ci, après un échange rapide de paroles. Pas
maintenant.

La vieille dame resta grave. Prullière, en passant, lui donna
une poignée de main. Deux petites figurantes la contemplaient
avec émotion. Elle, un moment, parut hésitante. Puis, elle
appela Simonne d'un geste. Et l'échange rapide de paroles
recommença.

-- Oui, dit enfin Simonne. Dans une demi-heure.

Mais, comme elle remontait à sa loge, madame Bron, qui se
promenait de nouveau avec des lettres, lui en remit une.
Bordenave, baissant la voix, reprochait furieusement à la
concierge d'avoir laissé passer la Tricon; cette femme! juste ce
soir-là! ça l'indignait, à cause de Son Altesse. Madame Bron,
depuis trente ans dans le théâtre, répondit sur un ton d'aigreur.
Est-ce qu'elle savait? La Tricon faisait des affaires avec
toutes ces dames; vingt fois monsieur le directeur l'avait
rencontrée sans rien dire. Et, pendant que Bordenave mâchait de
gros mots, la Tricon, tranquille, examinait fixement le prince,
en femme qui pèse un homme d'un regard. Un sourire éclaira son
visage jaune. Puis, elle s'en alla, d'un pas lent, au milieu des
petites femmes respectueuses.

-- Tout de suite, n'est-ce pas? dit-elle en se retournant vers
Simonne.

Simonne semblait fort ennuyée. La lettre était d'un jeune homme
auquel elle avait promis pour le soir. Elle remit à madame Bron
un billet griffonné: «Pas possible ce soir, mon chéri, je suis
prise.» Mais elle restait inquiète; ce jeune homme allait
peut-être l'attendre quand même. Comme elle n'était pas du
troisième acte, elle voulait partir tout de suite. Alors, elle
pria Clarisse d'aller voir. Celle-ci entrait seulement en scène
vers la fin de l'acte. Elle descendit, pendant que Simonne
remontait un instant à la loge qu'elles occupaient en commun.

En bas, dans la buvette de madame Bron, un figurant, chargé du
rôle de Pluton, buvait seul, drapé d'une grande robe rouge à
flammes d'or. Le petit commerce de la concierge avait dû bien
marcher, car le trou de cave, sous l'escalier, était tout humide
des rinçures de verre répandues. Clarisse releva sa tunique
d'Iris, qui traînait sur les marches grasses. Mais elle s'arrêta
prudemment, elle se contenta d'allonger la tête, au tournant de
l'escalier, pour jeter un coup d'oeil dans la loge. Et elle
avait eu du flair. Est-ce que cet idiot de la Faloise n'était
pas encore là, sur la même chaise, entre la table et le poêle!
Il avait fait mine de filer devant Simonne, puis il était revenu.
D'ailleurs, la loge était toujours pleine de messieurs, gantés,
corrects, l'air soumis et patient. Tous attendaient, en se
regardant avec gravité. Il n'y avait plus sur la table que les
assiettes sales, madame Bron venait de distribuer les derniers
bouquets; seule une rose tombée se fanait, près de la chatte
noire, qui s'était couchée en rond, tandis que les petits chats
exécutaient des courses folles, des galops féroces, entre les
jambes des messieurs. Clarisse eut un instant l'envie de
flanquer la Faloise dehors. Ce crétin-là n'aimait pas les bêtes;
ça le complétait. Il rentrait les coudes, à cause de la chatte,
pour ne pas la toucher.

-- Il va te pincer, méfie-toi! dit Pluton, un farceur, qui
remontait en s'essuyant les lèvres d'un revers de main.

Alors, Clarisse lâcha l'idée de faire une scène à la Faloise.
Elle avait vu madame Bron remettre la lettre au jeune homme de
Simonne. Celui-ci était allé la lire sous le bec de gaz du
vestibule. «Pas possible ce soir, mon chéri, je suis prise.» Et,
paisiblement, habitué à la phrase sans doute, il avait disparu.
Au moins en voilà un qui savait se conduire! Ce n'était pas
comme les autres, ceux qui s'entêtaient là, sur les chaises
dépaillées de madame Bron, dans cette grande lanterne vitrée, où
l'on cuisait et qui ne sentait guère bon. Fallait-il que ça tint
les hommes! Clarisse remonta, dégoûtée; elle traversa la scène,
elle grimpa lestement les trois étages de l'escalier des loges,
pour rendre réponse à Simonne.

Sur le théâtre, le prince, s'écartant, parlait à Nana. Il ne
l'avait pas quittée, il la couvait de ses yeux demi-clos. Nana,
sans le regarder, souriante, disait oui, d'un signe de tête.
Mais, brusquement, le comte Muffat obéit à une poussée de tout
son être; il lâcha Bordenave qui lui donnait des détails sur la
manoeuvre des treuils et des tambours, et s'approcha pour rompre
cet entretien. Nana leva les yeux, lui sourit comme elle
souriait à Son Altesse. Cependant, elle avait toujours une
oreille tendue, guettant la réplique.

-- Le troisième acte est le plus court, je crois, disait le
prince, gêné par la présence du comte.

Elle ne répondit pas, la face changée, tout d'un coup à son
affaire. D'un rapide mouvement des épaules, elle avait fait
glisser sa fourrure, que madame Jules, debout derrière elle,
reçut dans ses bras. Et, nue, après avoir porté les deux mains à
sa chevelure, comme pour l'assujettir, elle entra en scène.

-- Chut! chut! souffla Bordenave.

Le comte et le prince étaient restés surpris. Au milieu du grand
silence, un soupir profond, une lointaine rumeur de foule,
montait. Chaque soir, le même effet se produisait à l'entrée de
Vénus, dans sa nudité de déesse. Alors, Muffat voulut voir; il
appliqua l'oeil à un trou. Au-delà de l'arc de cercle
éblouissant de la rampe, la salle paraissait sombre, comme emplie
d'une fumée rousse; et, sur ce fond neutre, où les rangées de
visages mettaient une pâleur brouillée, Nana se détachait en
blanc, grandie, bouchant les loges, du balcon au cintre. Il
l'apercevait de dos, les reins tendus, les bras ouverts; tandis
que, par terre, au ras de ses pieds, la tête du souffleur, une
tête de vieil homme, était posée comme coupée, avec un air pauvre
et honnête. A certaines phrases de son morceau d'entrée, des
ondulations semblaient partir de son cou, descendre à sa taille,
expirer au bord traînant de sa tunique. Quand elle eut poussé la
dernière note au milieu d'une tempête de bravos, elle salua, les
gazes volantes, sa chevelure touchant ses reins, dans le
raccourci de l'échine. Et, en la voyant ainsi, pliée et les
hanches élargies, venir à reculons vers le trou par lequel il la
regardait, le comte se releva, très pâle. La scène avait
disparu, il n'apercevait plus que l'envers du décor, le bariolage
des vieilles affiches, collées dans tous les sens. Sur le
praticable, parmi les traînées de gaz, l'Olympe entier avait
rejoint madame Drouard, qui sommeillait. Ils attendaient la fin
de l'acte, Bosc et Fontan assis à terre, le menton sur les
genoux, Prullière s'étirant et bâillant avant d'entrer en scène,
tous éteints, les yeux rouges, pressés d'aller se coucher.

A ce moment, Fauchery qui rôdait du côté jardin, depuis que
Bordenave lui avait interdit le côté cour, s'accrocha au comte
pour se donner une contenance, en offrant de lui montrer les
loges. Muffat, qu'une mollesse croissante laissait sans volonté,
finit par suivre le journaliste, après avoir cherché des yeux le
marquis de Chouard, qui n'était plus là. Il éprouvait à la fois
un soulagement et une inquiétude, en quittant ces coulisses d'où
il entendait Nana chanter.

Déjà Fauchery le précédait dans l'escalier, que des tambours de
bois fermaient au premier étage et au second. C'était un de ces
escaliers de maison louche, comme le comte Muffat en avait vu
dans ses tournées de membre du bureau de bienfaisance, nu et
délabré, badigeonné de jaune, avec des marches usées par la
dégringolade des pieds, et une rampe de fer que le frottement des
mains avait polie. A chaque palier, au ras du sol, une fenêtre
basse mettait un enfoncement carré de soupirail. Dans des
lanternes scellées aux murs, des flammes de gaz brûlaient,
éclairant crûment cette misère, dégageant une chaleur qui montait
et s'amassait sous la spirale étroite des étages.

En arrivant au pied de l'escalier, le comte avait senti de
nouveau un souffle ardent lui tomber sur la nuque, cette odeur de
femme descendue des loges, dans un flot de lumière et de bruit;
et, maintenant, à chaque marche qu'il montait, le musc des
poudres, les aigreurs des vinaigres de toilette le chauffaient,
l'étourdissaient davantage. Au premier, deux corridors
s'enfonçaient, tournaient brusquement, avec des portes d'hôtel
meublé suspect, peintes en jaune, portant de gros numéros blancs;
par terre, les carreaux, descellés, faisaient des bosses, dans le
tassement de la vieille maison.



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