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Il parut surpris.

-- Comment! demanda-t-il, tu connais le comte Muffat de Beuville?

-- Oh! depuis longtemps, répondit Hector. Les Muffat avaient une
propriété près de la nôtre. Je vais souvent chez eux... Le
comte est avec sa femme et son beau-père, le marquis de Chouard.

Et, par vanité, heureux de l'étonnement de son cousin, il appuya
sur des détails: le marquis était conseiller d'État, le comte
venait d'être nommé chambellan de l'impératrice. Fauchery, qui
avait pris sa jumelle, regardait la comtesse, une brune à la peau
blanche, potelée, avec de beaux yeux noirs.

-- Tu me présenteras pendant un entracte, finit-il par dire. Je
me suis déjà rencontré avec le comte, mais je voudrais aller à
leurs mardis.

Des chuts! énergiques partirent des galeries supérieures.
L'ouverture était commencée, on entrait encore. Des
retardataires forçaient des rangées entières de spectateurs à se
lever, les portes des loges battaient, de grosses voix se
querellaient dans les couloirs. Et le bruit des conversations ne
cessait pas, pareil au piaillement d'une nuée de moineaux
bavards, lorsque le jour tombe. C'était une confusion, un
fouillis de têtes et de bras qui s'agitaient, les uns s'asseyant
et cherchant leurs aises, les autres s'entêtant à rester debout,
pour jeter un dernier coup d'oeil. Le cri: «Assis! assis!»
sortit violemment des profondeurs obscures du parterre. Un
frisson avait couru: enfin on allait donc connaître cette fameuse
Nana, dont Paris s'occupait depuis huit jours!

Peu à peu, cependant, les conversations tombaient, mollement,
avec des reprises de voix grasses. Et, au milieu de ce murmure
pâmé, de ces soupirs mourants, l'orchestre éclatait en petites
notes vives, une valse dont le rythme canaille avait le rire
d'une polissonnerie. Le public, chatouillé, souriait déjà. Mais
la claque, aux premiers bancs du parterre, tapa furieusement des
mains. Le rideau se levait.

-- Tiens! dit la Faloise, qui causait toujours, il y a un
monsieur avec Lucy.

Il regardait l'avant-scène de balcon, à droite, dont Caroline et
Lucy occupaient le devant. Dans le fond, on apercevait la face
digne de la mère de Caroline et le profil d'un grand garçon, à
belle chevelure blonde, d'une tenue irréprochable.

-- Vois donc, répétait la Faloise avec insistance, il y a un
monsieur.

Fauchery se décida à diriger sa jumelle vers l'avant-scène. Mais
il se détourna tout de suite.

-- Oh! c'est Labordette, murmura-t-il d'une voix insouciante,
comme si la présence de ce monsieur devait être pour tout le
monde naturelle et sans conséquence.

Derrière eux, on cria: «Silence!» Ils durent se taire.
Maintenant, une immobilité frappait la salle, des nappes de
têtes, droites et attentives, montaient de l'orchestre à
l'amphithéâtre. Le premier acte de la _Blonde Vénus_ se passait
dans l'Olympe, un Olympe de carton, avec des nuées pour coulisses
et le trône de Jupiter à droite. C'étaient d'abord Iris et
Ganymède, aidés d'une troupe de serviteurs célestes, qui
chantaient un choeur en disposant les sièges des dieux pour le
conseil. De nouveau, les bravos réglés de la claque partirent
tout seuls; le public, un peu dépaysé, attendait. Cependant, la
Faloise avait applaudi Clarisse Besnus, une des petites femmes de
Bordenave, qui jouait Iris, en bleu tendre, une grande écharpe
aux sept couleurs nouée à la taille.

-- Tu sais qu'elle retire sa chemise pour mettre ça, dit-il à
Fauchery, de façon à être entendu. Nous avons essayé ça, ce
matin... On voyait sa chemise sous les bras et dans le dos.

Mais un léger frémissement agita la salle. Rose Mignon venait
d'entrer, en Diane. Bien qu'elle n'eût ni la taille ni la figure
du rôle, maigre et noire, d'une laideur adorable de gamin
parisien, elle parut charmante, comme une raillerie même du
personnage. Son air d'entrée, des paroles bêtes à pleurer, où
elle se plaignait de Mars, qui était en train de la lâcher pour
Vénus, fut chanté avec une réserve pudique, si pleine de
sous-entendus égrillards, que le public s'échauffa. Le mari et
Steiner, coude à coude, riaient complaisamment. Et toute la
salle éclata, lorsque Prullière, cet acteur si aimé, se montra en
général, un Mars de la Courtille, empanaché d'un plumet géant,
traînant un sabre qui lui arrivait à l'épaule. Lui, avait assez
de Diane; elle faisait trop sa poire. Alors, Diane jurait de le
surveiller et de se venger. Le duo se terminait par une
tyrolienne bouffonne, que Prullière enleva très drôlement, d'une
voix de matou irrité. Il avait une fatuité amusante de jeune
premier en bonne fortune, et roulait des yeux de bravache, qui
soulevaient des rires aigus de femme, dans les loges.

Puis, le public redevint froid; les scènes suivantes furent
trouvées ennuyeuses. C'est à peine si le vieux Bosc, un Jupiter
imbécile, la tête écrasée sous une couronne immense, dérida un
instant le public, lorsqu'il eut une querelle de ménage avec
Junon, à propos du compte de leur cuisinière. Le défilé des
dieux, Neptune, Pluton, Minerve et les autres, faillit même tout
gâter. On s'impatientait, un murmure inquiétant grandissait
lentement, les spectacteurs se désintéressaient et regardaient
dans la salle. Lucy riait avec Labordette; le comte de
Vandeuvres allongeait la tête, derrière les fortes épaules de
Blanche; tandis que Fauchery, du coin de l'oeil, examinait les
Muffat, le comte très grave, comme s'il n'avait pas compris, la
comtesse vaguement souriante, les yeux perdus, rêvant. Mais,
brusquement, dans ce malaise, les applaudissements de la claque
crépitèrent avec la régularité d'un feu de peloton. On se tourna
vers la scène. Était-ce Nana enfin? Cette Nana se faisait bien
attendre.

C'était une députation de mortels, que Ganymède et Iris avaient
introduite, des bourgeois respectables, tous maris trompés et
venant présenter au maître des dieux une plainte contre Vénus,
qui enflammait vraiment leurs femmes de trop d'ardeurs. Le
choeur, sur un ton dolent et naïf, coupé de silences pleins
d'aveux, amusa beaucoup. Un mot fit le tour de la salle: «Le
choeur des cocus, le choeur des cocus»; et le mot devait rester,
on cria «bis». Les têtes des choristes étaient drôles, on leur
trouvait une figure à ça, un gros surtout, la face ronde comme
une lune. Cependant, Vulcain arrivait, furieux, demandant sa
femme, filée depuis trois jours. Le choeur reprenait, implorant
Vulcain, le dieu des cocus. Ce personnage de Vulcain était joué
par Fontan, un comique d'un talent canaille et original, qui
avait un déhanchement d'une fantaisie folle, en forgeron de
village, la perruque flambante, les bras nus, tatoués de coeurs
percés de flèches. Une voix de femme laissa échapper, très haut:
«Ah! qu'il est laid!»; et toutes riaient en applaudissant.

Une scène, ensuite, sembla interminable. Jupiter n'en finissait
pas d'assembler le conseil des dieux, pour lui soumettre la
requête des maris trompés. Et toujours pas de Nana! On gardait
donc Nana pour le baisser du rideau? Une attente si prolongée
avait fini par irriter le public. Les murmures recommençaient.

-- Ça va mal, dit Mignon radieux à Steiner. Un joli attrapage,
vous allez voir!

A ce moment, les nuées, au fond, s'écartèrent, et Vénus parut.
Nana, très grande, très forte pour ses dix-huit ans, dans sa
tunique blanche de déesse, ses longs cheveux blonds simplement
dénoués sur les épaules, descendit vers la rampe avec un aplomb
tranquille, en riant au public. Et elle entama son grand air:

Lorsque Vénus rôde le soir...

Dès le second vers, on se regardait dans la salle. Était-ce une
plaisanterie, quelque gageure de Bordenave? Jamais on n'avait
entendu une voix aussi fausse, menée avec moins de méthode. Son
directeur la jugeait bien, elle chantait comme une seringue. Et
elle ne savait même pas se tenir en scène, elle jetait les mains
en avant, dans un balancement de tout son corps, qu'on trouva peu
convenable et disgracieux. Des oh! oh! s'élevaient déjà du
parterre et des petites places, on sifflotait, lorsqu'une voix de
jeune coq en train de muer, aux fauteuils d'orchestre, lança avec
conviction:

-- Très chic!

Toute la salle regarda. C'était le chérubin, l'échappé de
collège, ses beaux yeux écarquillés, sa face blonde enflammée par
la vue de Nana. Quand il vit le monde se tourner vers lui, il
devint très rouge d'avoir ainsi parlé haut, sans le vouloir.
Daguenet, son voisin, l'examinait avec un sourire, le public
riait, comme désarmé et ne songeant plus à siffler; tandis que
les jeunes messieurs en gants blancs, empoignés eux aussi par le
galbe de Nana, se pâmaient, applaudissaient.

-- C'est ça, très bien! bravo!

Nana, cependant, en voyant rire la salle, s'était mise à rire.
La gaieté redoubla. Elle était drôle tout de même, cette belle
fille. Son rire lui creusait un amour de petit trou dans le
menton. Elle attendait, pas gênée, familière, entrant tout de
suite de plain-pied avec le public, ayant l'air de dire elle-même
d'un clignement d'yeux qu'elle n'avait pas de talent pour deux
liards, mais que ça ne faisait rien, qu'elle avait autre chose.
Et, après avoir adressé au chef d'orchestre un geste qui
signifiait: «Allons-y, mon bonhomme!» elle commença le second
couplet:

A minuit, c'est Vénus qui passe...

C'était toujours la même voix vinaigrée, mais à présent elle
grattait si bien le public au bon endroit, qu'elle lui tirait par
moments un léger frisson. Nana avait gardé son rire, qui
éclairait sa petite bouche rouge et luisait dans ses grands yeux,
d'un bleu très clair. A certains vers un peu vifs, une friandise
retroussait son nez dont les ailes roses battaient, pendant
qu'une flamme passait sur ses joues. Elle continuait à se
balancer, ne sachant faire que ça. Et on ne trouvait plus ça
vilain du tout, au contraire; les hommes braquaient leurs
jumelles. Comme elle terminait le couplet, la voix lui manqua
complètement, elle comprit qu'elle n'irait jamais au bout.
Alors, sans s'inquiéter, elle donna un coup de hanche qui dessina
une rondeur sous la mince tunique, tandis que, la taille pliée,
la gorge renversée, elle tendait les bras.



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