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Text on one page: Few Medium Many
Mais Clarisse surtout fut maligne. Elle se
méfiait de la Faloise. En effet, il était encore là, dans la
loge, en compagnie des messieurs qui s'entêtaient sur les chaises
de madame Bron. Tous tendaient le nez. Alors, elle passa raide,
derrière une amie. Ces messieurs clignaient les paupières,
ahuris par cette dégringolade de jupes tourbillonnant au pied de
l'étroit escalier, désespérés d'attendre depuis si longtemps,
pour les voir ainsi s'envoler toutes, sans en reconnaître une
seule. La portée des chats noirs dormait sur la toile cirée,
contre le ventre de la mère, béate et les pattes élargies;
pendant que le gros chat rouge, assis à l'autre bout de la table,
la queue allongée, regardait de ses yeux jaunes les femmes se
sauver.

-- Si Son Altesse veut bien passer par ici, dit Bordenave, au bas
de l'escalier, en indiquant le couloir.

Quelques figurantes s'y poussaient encore. Le prince suivait
Nana. Muffat et le marquis venaient derrière. C'était un long
boyau, pris entre le théâtre et la maison voisine, une sorte de
ruelle étranglée qu'on avait couverte d'une toiture en pente, où
s'ouvraient des châssis vitrés. Une humidité suintait des
murailles. Les pas sonnaient sur le sol dallé, comme dans un
souterrain. Il y avait là un encombrement de grenier, un établi
sur lequel le concierge donnait un coup de rabot aux décors, un
empilement de barrières de bois, qu'on posait le soir à la porte,
pour maintenir la queue. Nana dut relever sa robe en passant
devant une borne-fontaine, dont le robinet mal fermé inondait les
dalles. Dans le vestibule, on se salua. Et, quand Bordenave fut
seul, il résuma son jugement sur le prince par un haussement
d'épaules, plein d'une dédaigneuse philosophie.

-- Il est un peu mufe tout de même, dit-il sans s'expliquer
davantage à Fauchery, que Rose Mignon emmenait avec son mari,
pour les réconcilier chez elle.

Muffat se trouva seul sur le trottoir. Son Altesse venait
tranquillement de faire monter Nana dans sa voiture. Le marquis
avait filé derrière Satin et son figurant, excité, se contentant
à suivre ces deux vices, avec le vague espoir de quelque
complaisance. Alors, Muffat, la tête en feu, voulut rentrer à
pied. Tout combat avait cessé en lui. Un flot de vie nouvelle
noyait ses idées et ses croyances de quarante années. Pendant
qu'il longeait les boulevards, le roulement des dernières
voitures l'assourdissait du nom de Nana, les becs de gaz
faisaient danser devant ses yeux des nudités, les bras souples,
les épaules blanches de Nana; et il sentait qu'elle le possédait,
il aurait tout renié, tout vendu, pour l'avoir une heure, le soir
même.

C'était sa jeunesse qui s'éveillait enfin, une puberté goulue
d'adolescent, brûlant tout à coup dans sa froideur de catholique
et dans sa dignité d'homme mûr.





VI




Le comte Muffat, accompagné de sa femme et de sa fille, était
arrivé de la veille aux Fondettes, où madame Hugon, qui s'y
trouvait seule avec son fils Georges, les avait invités à venir
passer huit jours. La maison, bâtie vers la fin du dix-septième
siècle, s'élevait au milieu d'un immense enclos carré, sans un
ornement; mais le jardin avait des ombrages magnifiques, une
suite de bassins aux eaux courantes, alimentés par des sources.
C'était, le long de la route d'Orléans à Paris, comme un flot de
verdure, un bouquet d'arbres, rompant la monotonie de ce pays
plat, où des cultures se déroulaient à l'infini.

A onze heures, lorsque le second coup de cloche pour le déjeuner
eut réuni tout le monde, madame Hugon, avec son bon sourire
maternel, posa deux gros baisers sur les joues de Sabine, en
disant:

-- Tu sais, à la campagne, c'est mon habitude... Ça me rajeunit
de vingt ans, de te voir ici... As-tu bien dormi dans ton
ancienne chambre?

Puis, sans attendre la réponse, se tournant vers Estelle:

-- Et cette petite n'a fait qu'un somme, elle aussi?...
Embrasse-moi, mon enfant.

On s'était assis dans la vaste salle à manger, dont les fenêtres
donnaient sur le parc. Mais on occupait un bout seulement de la
grande table, où l'on se serrait pour être plus ensemble.
Sabine, très gaie, rappelait ses souvenirs de jeunesse, qui
venaient d'être éveillés: des mois passés aux Fondettes, de
longues promenades, une chute dans un bassin par un soir d'été,
un vieux roman de chevalerie découvert sur une armoire et lu en
hiver, devant un feu de sarments. Et Georges, qui n'avait pas
revu la comtesse depuis quelques mois, la trouvait drôle, avec
quelque chose de changé dans la figure; tandis que cette perche
d'Estelle, au contraire, semblait plus effacée encore, muette et
gauche.

Comme on mangeait des oeufs à la coque et des côtelettes, très
simplement, madame Hugon se lamenta en femme de ménage, racontant
que les bouchers devenaient impossibles; elle prenait tout à
Orléans, on ne lui apportait jamais les morceaux qu'elle
demandait. D'ailleurs, si ses hôtes mangeaient mal, c'était leur
faute: ils venaient trop tard dans la saison.

-- Ça n'a pas de bon sens, dit-elle. Je vous attends depuis le
mois de juin, et nous sommes à la mi-septembre... Aussi, vous
voyez, ce n'est pas joli.

D'un geste, elle montrait les arbres de la pelouse qui
commençaient à jaunir. Le temps était couvert, une vapeur
bleuâtre noyait les lointains, dans une douceur et une paix
mélancoliques.

-- Oh! j'attends du monde, continua-t-elle, ce sera plus gai...
D'abord, deux messieurs que Georges a invités, monsieur Fauchery
et monsieur Daguenet; vous les connaissez, n'est-ce pas?...
Puis, monsieur de Vandeuvres qui me promet depuis cinq ans; cette
année, il se décidera peut-être.

-- Ah bien! dit la comtesse en riant, si nous n'avons que
monsieur de Vandeuvres! Il est trop occupé.

-- Et Philippe? demanda Muffat.

-- Philippe a demandé un congé, répondit la vieille dame, mais
vous ne serez sans doute plus aux Fondettes, quand il arrivera.

On servait le café. La conversation était tombée sur Paris, et
le nom de Steiner fut prononcé. Ce nom arracha un léger cri à
madame Hugon.

-- A propos, dit-elle, monsieur Steiner, c'est bien ce gros
monsieur que j'ai rencontré un soir chez vous, un banquier,
n'est-ce pas?... En voilà un vilain homme! Est-ce qu'il n'a pas
acheté une propriété pour une actrice, à une lieue d'ici, là-bas,
derrière la Choue, du côté de Gumières! Tout le pays est
scandalisé... Saviez-vous cela, mon ami?

-- Pas du tout, répondit Muffat. Ah! Steiner a acheté une
campagne dans les environs!

Georges, en entendant sa mère aborder ce sujet, avait baissé le
nez dans sa tasse; mais il le releva et regarda le comte, étonné
de sa réponse. Pourquoi mentait-il si carrément? De son côté,
le comte, ayant remarqué le mouvement du jeune homme, lui jeta un
coup d'oeil de défiance. Madame Hugon continuait à donner des
détails: la campagne s'appelait la Mignotte; il fallait remonter
la Choue jusqu'à Gumières pour traverser sur un pont, ce qui
allongeait le chemin de deux bons kilomètres; autrement, on se
mouillait les pieds et on risquait un plongeon.

-- Et comment se nomme l'actrice? demanda la comtesse.

-- Ah! on me l'a dit pourtant, murmura la vieille dame. Georges,
tu étais là, ce matin, quand le jardinier nous a parlé...

Georges eut l'air de fouiller sa mémoire. Muffat attendait, en
faisant tourner une petite cuiller entre ses doigts. Alors, la
comtesse s'adressant à ce dernier:

-- Est-ce que monsieur Steiner n'est pas avec cette chanteuse des
Variétés, cette Nana?

-- Nana, c'est bien ça, une horreur! cria madame Hugon qui se
fâchait. Et on l'attend à la Mignotte. Moi, je sais tout par le
jardinier... N'est-ce pas? Georges, le jardinier disait qu'on
l'attendait ce soir.

Le comte eut un léger tressaillement de surprise. Mais Georges
répondait avec vivacité:

-- Oh! maman, le jardinier parlait sans savoir... Tout à
l'heure, le cocher disait le contraire: on n'attend personne à la
Mignotte avant après-demain.

Il tâchait de prendre un air naturel, en étudiant du coin de
l'oeil l'effet de ses paroles sur le comte. Celui-ci tournait de
nouveau sa petite cuiller, comme rassuré. La comtesse, les yeux
perdus sur les lointains bleuâtres du parc, semblait n'être plus
à la conversation, suivant avec l'ombre d'un sourire une pensée
secrète, éveillée subitement en elle; tandis que, raide sur sa
chaise, Estelle avait écouté ce qu'on disait de Nana, sans qu'un
trait de son blanc visage de vierge eût bougé.

-- Mon Dieu! murmura après un silence madame Hugon, retrouvant sa
bonhomie, j'ai tort de me fâcher. Il faut bien que tout le monde
vive... Si nous rencontrons cette dame sur la route, nous en
serons quittes pour ne pas la saluer.

Et, comme on quittait la table, elle gronda encore la comtesse
Sabine de s'être tant fait désirer, cette année-là. Mais la
comtesse se défendait, rejetait leurs retards sur son mari; deux
fois, à la veille de partir, les malles fermées, il avait donné
contre-ordre, en parlant d'affaires urgentes; puis, il s'était
décidé tout d'un coup, au moment où le voyage semblait enterré.
Alors, la vieille dame raconta que Georges lui avait de même
annoncé son arrivée à deux reprises, sans paraître, et qu'il
était tombé l'avant-veille aux Fondettes, lorsqu'elle ne comptait
plus sur lui. On venait de descendre au jardin. Les deux
hommes, à droite et à gauche de ces dames, les écoutaient,
silencieux, faisant le gros dos.

-- N'importe, dit madame Hugon, en mettant des baisers sur les
cheveux blonds de son fils, Zizi est bien gentil d'être venu
s'enfermer à la campagne avec sa mère... Ce bon Zizi, il ne
m'oublie pas!

L'après-midi, elle éprouva une inquiétude. Georges, qui tout de
suite, au sortir de table, s'était plaint d'une lourdeur de tête,
parut peu à peu envahi par une migraine atroce. Vers quatre
heures, il voulut monter se coucher, c'était le seul remède;
quand il aurait dormi jusqu'au lendemain, il se porterait
parfaitement. Sa mère tint à le mettre au lit elle-même. Mais,
comme elle sortait, il sauta donner un tour à la serrure, il
prétexta qu'il s'enfermait pour qu'on ne vînt pas le déranger; et
il criait bonsoir!



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