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Text on one page: Few Medium Many
Sa mère tint à le mettre au lit elle-même. Mais,
comme elle sortait, il sauta donner un tour à la serrure, il
prétexta qu'il s'enfermait pour qu'on ne vînt pas le déranger; et
il criait bonsoir! à demain, petite mère! d'une voix de
caresse, tout en promettant de ne faire qu'un somme. Il ne se
recoucha pas, le teint clair, les yeux vifs, se rhabillant sans
bruit, puis attendant, immobile sur une chaise. Quand on sonna
le dîner, il guetta le comte Muffat qui se dirigeait vers le
salon. Dix minutes plus tard, certain de n'être pas vu, il fila
lestement par la fenêtre, en s'aidant d'un tuyau de descente; sa
chambre, située au premier étage, donnait sur le derrière de la
maison. Il s'était jeté dans un massif, il sortit du parc et
galopa à travers champs, du côté de la Choue, le ventre vide, le
coeur sautant d'émotion. La nuit venait, une petite pluie fine
commençait à tomber.

C'était bien le soir que Nana devait arriver à la Mignotte.
Depuis que Steiner lui avait, au mois de mai, acheté cette maison
de campagne, elle était prise de temps à autre d'une telle envie
de s'y installer, qu'elle en pleurait; mais, chaque fois,
Bordenave refusait le moindre congé, la renvoyait à septembre,
sous prétexte qu'il n'entendait pas la remplacer par une
doublure, même pour un soir, en temps d'Exposition. Vers la fin
d'août, il parla d'octobre. Nana, furieuse, déclara qu'elle
serait à la Mignotte le 15 septembre. Même, pour braver
Bordenave, elle invitait en sa présence un tas de gens. Une
après-midi, comme Muffat, à qui elle résistait savamment, la
suppliait chez elle, secoué de frissons, elle promit enfin d'être
gentille, mais là-bas; et, à lui aussi, elle indiqua le 15.
Puis, le 12, un besoin la prit de filer tout de suite, seule avec
Zoé. Peut-être Bordenave, prévenu, allait-il trouver un moyen de
la retenir. Cela l'égayait de le planter là, en lui envoyant un
bulletin de son docteur. Quand l'idée d'arriver la première à la
Mignotte, d'y vivre deux jours, sans que personne le sût, fut
entrée dans sa cervelle, elle bouscula Zoé pour les malles, la
poussa dans un fiacre, où, très attendrie, elle lui demanda
pardon en l'embrassant. Ce fut seulement au buffet de la gare
qu'elle songea à prévenir Steiner par une lettre. Elle le priait
d'attendre le surlendemain pour la rejoindre, s'il voulait la
retrouver bien fraîche. Et, sautant à un autre projet, elle fit
une seconde lettre, où elle suppliait sa tante d'amener
immédiatement le petit Louis. Ça ferait tant de bien à bébé! et
comme on s'amuserait ensemble sous les arbres! De Paris à
Orléans, en wagon, elle ne parla que de ça, les yeux humides,
mêlant les fleurs, les oiseaux et son enfant, dans une soudaine
crise de maternité.

La Mignotte se trouvait à plus de trois lieues. Nana perdit une
heure pour louer une voiture, une immense calèche délabrée qui
roulait lentement avec un bruit de ferraille. Elle s'était tout
de suite emparée du cocher, un petit vieux taciturne qu'elle
accablait de questions. Est-ce qu'il avait souvent passé devant
la Mignotte? Alors, c'était derrière ce coteau? Ça devait être
plein d'arbres, n'est-ce pas? Et la maison, se voyait-elle de
loin? Le petit vieux répondait par des grognements. Dans la
calèche, Nana dansait d'impatience; tandis que Zoé, fâchée
d'avoir quitté Paris si vite, se tenait raide et maussade. Le
cheval s'étant arrêté court, la jeune femme crut qu'on arrivait.
Elle passa la tête par la portière, elle demanda:

-- Hein! nous y sommes?

Pour toute réponse, le cocher avait fouetté le cheval, qui monta
péniblement une côte. Nana contemplait avec ravissement la
plaine immense sous le ciel gris, où de gros nuages
s'amoncelaient.

-- Oh! regarde donc, Zoé, en voilà de l'herbe! Est-ce que c'est
du blé, tout ça?... Mon Dieu! que c'est joli!

-- On voit bien que madame n'est pas de la campagne, finit par
dire la bonne d'un air pincé. Moi, je l'ai trop connue, la
campagne, quand j'étais chez mon dentiste, qui avait une maison à
Bougival... Avec ça, il fait froid, ce soir. C'est humide, par
ici.

On passait sous des arbres. Nana flairait l'odeur des feuilles
comme un jeune chien. Brusquement, à un détour de la route, elle
aperçut le coin d'une habitation, dans les branches. C'était
peut-être là; et elle entama une conversation avec le cocher, qui
disait toujours non, d'un branlement de tête. Puis, comme on
descendait l'autre pente du coteau, il se contenta d'allonger son
fouet, en murmurant:

-- Tenez, là-bas.

Elle se leva, passa le corps entier par la portière.

-- Où donc? où donc? criait-elle, pâle, ne voyant rien encore.

Enfin, elle distingua un bout de mur. Alors, ce furent de petits
cris, de petits sauts, tout un emportement de femme débordée par
une émotion vive.

-- Zoé, je vois, je vois!... Mets-toi de l'autre côté... Oh! il
y a, sur le toit, une terrasse avec des briques. C'est une
serre, là-bas! Mais c'est très vaste... Oh! que je suis
contente! Regarde donc, Zoé, regarde donc!

La voiture s'était arrêtée devant la grille. Une petite porte
s'ouvrit, et le jardinier, un grand sec, parut sa casquette à la
main. Nana voulut retrouver sa dignité, car le cocher déjà
semblait rire en dedans, avec ses lèvres cousues. Elle se retint
pour ne pas courir, écouta le jardinier, très bavard celui-là,
qui priait madame d'excuser le désordre, attendu qu'il avait
seulement reçu la lettre de madame le matin; mais, malgré ses
efforts, elle était enlevée de terre, elle marchait si vite que
Zoé ne pouvait la suivre. Au bout de l'allée, elle s'arrêta un
instant, pour embrasser la maison d'un coup d'oeil. C'était un
grand pavillon de style italien, flanqué d'une autre construction
plus petite, qu'un riche Anglais avait fait bâtir, après deux ans
de séjour à Naples, et dont il s'était dégoûté tout de suite.

-- Je vais faire visiter à madame, dit le jardinier.

Mais elle l'avait devancé, elle lui criait de ne pas se déranger,
qu'elle visiterait elle-même, qu'elle aimait mieux ça. Et, sans
ôter son chapeau, elle se lança dans les pièces, appelant Zoé,
lui jetant des réflexions d'un bout à l'autre des couloirs,
emplissant de ses cris et de ses rires le vide de cette maison
inhabitée depuis de longs mois. D'abord, le vestibule: un peu
humide, mais ça ne faisait rien, on n'y couchait pas. Très chic,
le salon, avec ses fenêtres ouvertes sur une pelouse; seulement,
le meuble rouge était affreux, elle changerait ça. Quant à la
salle à manger, hein! la belle salle à manger! et quelles noces
on donnerait à Paris, si l'on avait une salle à manger de cette
taille! Comme elle montait au premier étage, elle se souvint
qu'elle n'avait pas vu la cuisine; elle redescendit en
s'exclamant, Zoé dut s'émerveiller sur la beauté de l'évier et
sur la grandeur de l'âtre, où l'on aurait fait rôtir un mouton.
Lorsqu'elle fut remontée, sa chambre surtout l'enthousiasma, une
chambre qu'un tapissier d'Orléans avait tendue de cretonne Louis
XVI, rose tendre. Ah bien! on devait joliment dormir là-dedans!
un vrai nid de pensionnaire! Ensuite quatre ou cinq chambres
d'amis, puis des greniers magnifiques; c'était très commode pour
les malles. Zoé, rechignant, jetant un coup d'oeil froid dans
chaque pièce, s'attardait derrière madame. Elle la regarda
disparaître en haut de l'échelle raide des greniers. Merci!
elle n'avait pas envie de se casser les jambes. Mais une voix
lui arriva, lointaine, comme soufflée dans un tuyau de cheminée.

-- Zoé! Zoé! où es-tu? monte donc!... Oh! tu n'as pas idée...
C'est féerique!

Zoé monta en grognant. Elle trouva madame sur le toit,
s'appuyant à la rampe de briques, regardant le vallon qui
s'élargissait au loin. L'horizon était immense; mais des vapeurs
grises le noyaient, un vent terrible chassait de fines gouttes de
pluie. Nana devait tenir son chapeau à deux mains pour qu'il ne
fût pas enlevé, tandis que ses jupes flottaient avec des
claquements de drapeau.

-- Ah! non, par exemple! dit Zoé en retirant tout de suite son
nez. Madame va être emportée... Quel chien de temps!

Madame n'entendait pas. La tête penchée, elle regardait la
propriété, au-dessous d'elle. Il y avait sept ou huit arpents,
enclos de murs. Alors, la vue du potager la prit tout entière.
Elle se précipita, bouscula la femme de chambre dans l'escalier,
en bégayant:

-- C'est plein de choux!... Oh! des choux gros comme ça!... Et
des salades, de l'oseille, des oignons, et de tout! Viens vite.

La pluie tombait plus fort. Elle ouvrit son ombrelle de soie
blanche, courut dans les allées.

-- Madame va prendre du mal! criait Zoé, restée tranquillement
sous la marquise du perron.

Mais Madame voulait voir. A chaque nouvelle découverte,
c'étaient des exclamations.

-- Zoé, des épinards! Viens donc!... Oh! des artichauts! Ils
sont drôles. Ça fleurit donc, les artichauts?... Tiens!
qu'est-ce que c'est que ça? Je ne connais pas ça... Viens donc,
Zoé, tu sais peut-être.

La femme de chambre ne bougeait pas. Il fallait vraiment que
madame fût enragée. Maintenant l'eau tombait à torrents, la
petite ombrelle de soie blanche était déjà toute noire; et elle
ne couvrait pas madame, dont la jupe ruisselait. Cela ne la
dérangeait guère. Elle visitait sous l'averse le potager et le
fruitier, s'arrêtant à chaque arbre, se penchant sur chaque
planche de légumes. Puis, elle courut jeter un coup d'oeil au
fond du puits, souleva un châssis pour regarder ce qu'il y avait
dessous, s'absorba dans la contemplation d'une énorme citrouille.
Son besoin était de suivre toutes les allées, de prendre une
possession immédiate de ces choses, dont elle avait rêvé
autrefois, quand elle traînait ses savates d'ouvrière sur le pavé
de Paris. La pluie redoublait, elle ne la sentait pas, désolée
seulement de ce que le jour tombait. Elle ne voyait plus clair,
elle touchait avec les doigts, pour se rendre compte. Tout à
coup, dans le crépuscule, elle distingua des fraises. Alors, son
enfance éclata.

-- Des fraises! des fraises! Il y en a, je les sens!... Zoé,
une assiette!



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