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Text on one page: Few Medium Many
Que se passe-t-il? Voilà des
années que je n'ai pu vous réunir, et vous tombez tous à la
fois... Oh! je ne me plains pas.

On ajouta un couvert. Fauchery se trouvait près de la comtesse
Sabine, qui le surprenait par sa gaieté vive, elle qu'il avait
vue si languissante, dans le salon sévère de la rue Miromesnil.
Daguenet, assis à la gauche d'Estelle, paraissait au contraire
inquiet du voisinage de cette grande fille muette, dont les
coudes pointus lui étaient désagréables. Muffat et Chouard
avaient échangé un regard sournois. Cependant, Vandeuvres
poussait la plaisanterie de son prochain mariage.

-- A propos de dame, finit par lui dire madame Hugon, j'ai une
nouvelle voisine que vous devez connaître.

Et elle nomma Nana. Vandeuvres affecta le plus vif étonnement.

-- Comment! la propriété de Nana est près d'ici!

Fauchery et Daguenet, également, se récrièrent. Le marquis de
Chouard mangeait un blanc de volaille, sans paraître comprendre.
Pas un des hommes n'avait eu un sourire.

-- Sans doute, reprit la vieille dame, et même cette personne est
arrivée hier soir à la Mignotte, comme je le disais. J'ai appris
ça ce matin par le jardinier.

Du coup, ces messieurs ne purent cacher une très réelle surprise.
Tous levèrent la tête. Eh quoi! Nana était arrivée! Mais ils
ne l'attendaient que le lendemain, ils croyaient la devancer!
Seul, Georges resta les cils baissés, regardant son verre, d'un
air las. Depuis le commencement du déjeuner, il semblait dormir,
les yeux ouverts, vaguement souriant.

-- Est-ce que tu souffres toujours, mon Zizi? lui demanda sa
mère, dont le regard ne le quittait pas.

Il tressaillit, il répondit en rougissant que ça allait tout à
fait bien; et il gardait sa mine noyée et gourmande encore de
fille qui a trop dansé.

-- Qu'as-tu donc là, au cou? reprit madame Hugon, effrayée.
C'est tout rouge.

Il se troubla et balbutia. Il ne savait pas, il n'avait rien au
cou. Puis, remontant son col de chemise:

-- Ah! oui, c'est une bête qui m'a piqué.

Le marquis de Chouard avait jeté un coup d'oeil oblique sur la
petite rougeur. Muffat, lui aussi, regarda Georges. On achevait
de déjeuner, en réglant des projets d'excursion. Fauchery était
de plus en plus remué par les rires de la comtesse Sabine. Comme
il lui passait une assiette de fruits, leurs mains se touchèrent;
et elle le regarda une seconde d'un regard si noir, qu'il pensa
de nouveau à cette confidence reçue un soir d'ivresse. Puis,
elle n'était plus la même, quelque chose s'accusait davantage en
elle, sa robe de foulard gris, molle à ses épaules, mettait un
abandon dans son élégance fine et nerveuse.

Au sortir de table, Daguenet resta en arrière avec Fauchery, pour
plaisanter crûment sur Estelle, «un joli balai à coller dans les
bras d'un homme». Pourtant, il devint sérieux, lorsque le
journaliste lui eut dit le chiffre de la dot: quatre cent mille
francs.

-- Et la mère? demanda Fauchery. Hein! très chic!

-- Oh! celle-là, tant qu'elle voudrait!... Mais pas moyen, mon
bon!

-- Bah! est-ce qu'on sait!... Il faudrait voir.

On ne devait pas sortir ce jour-là. La pluie tombait encore par
averses. Georges s'était hâté de disparaître, enfermé à double
tour dans sa chambre. Ces messieurs évitèrent de s'expliquer
entre eux, tout en n'étant pas dupes des raisons qui les
réunissaient. Vandeuvres, très maltraité par le jeu, avait eu
réellement l'idée de se mettre au vert; et il comptait sur le
voisinage d'une amie pour l'empêcher de trop s'ennuyer.
Fauchery, profitant des vacances que lui donnait Rose, alors très
occupée, se proposait de traiter d'une seconde chronique avec
Nana, dans le cas où la campagne les attendrirait tous les deux.
Daguenet, qui la boudait depuis Steiner, songeait à renouer, à
ramasser quelques douceurs, si l'occasion se présentait. Quant
au marquis de Chouard, il guettait son heure. Mais, parmi ces
hommes suivant à la trace Vénus, mal débarbouillée de son rouge,
Muffat était le plus ardent, le plus tourmenté par des sensations
nouvelles de désir, de peur et de colère, qui se battaient dans
son être bouleversé. Lui, avait une promesse formelle, Nana
l'attendait. Pourquoi donc était-elle partie deux jours plus
tôt? Il résolut de se rendre à la Mignotte, le soir même, après
le dîner.

Le soir, comme le comte sortait du parc, Georges s'enfuit
derrière lui. Il le laissa suivre la route de Gumières, traversa
la Choue, tomba chez Nana, essoufflé, enragé, avec des larmes
plein les yeux. Ah! il avait bien compris, ce vieux qui était
en route venait pour un rendez-vous. Nana, stupéfaite de cette
scène de jalousie, toute remuée de voir comment tournaient les
choses, le prit dans ses bras, le consola du mieux qu'elle put.
Mais non, il se trompait, elle n'attendait personne; si le
monsieur venait, ce n'était pas sa faute. Ce Zizi, quelle grosse
bête, de se causer tant de bile pour rien! Sur la tête de son
enfant, elle n'aimait que son Georges. Et elle le baisait, et
elle essuyait ses larmes.

-- Écoute, tu vas voir que tout est pour toi, reprit-elle, quand
il fut plus calme. Steiner est arrivé, il est là-haut...
Celui-là, mon chéri, tu sais que je ne puis pas le mettre à la
porte.

-- Oui, je sais, je ne parle pas de celui-là, murmura le petit.

-- Eh bien! je l'ai collé dans la chambre du fond, en lui
racontant que je suis malade. Il défait sa malle... Puisque
personne ne t'a aperçu, monte vite te cacher dans ma chambre, et
attends-moi.

Georges lui sauta au cou. C'était donc vrai, elle l'aimait un
peu! Alors, comme hier? ils éteindraient la lampe, ils
resteraient dans le noir jusqu'au jour. Puis, à un coup de
sonnette, il fila légèrement. En haut, dans la chambre, il
enleva tout de suite ses souliers pour ne pas faire de bruit;
puis, il se cacha par terre, derrière un rideau, attendant d'un
air sage.

Nana reçut le comte Muffat, encore secouée, prise d'une certaine
gêne. Elle lui avait promis, elle aurait même voulu tenir sa
parole, parce que cet homme lui semblait sérieux. Mais, en
vérité, qui se serait douté des histoires de la veille? ce
voyage, cette maison qu'elle ne connaissait pas, ce petit qui
arrivait tout mouillé, et comme ça lui avait paru bon, et comme
ce serait gentil de continuer! Tant pis pour le monsieur!
Depuis trois mois, elle le faisait poser, jouant à la femme comme
il faut, afin de l'allumer davantage. Eh bien! il poserait
encore, il s'en irait, si ça ne lui plaisait pas. Elle aurait
plutôt tout lâché, que de tromper Georges.

Le comte s'était assis de l'air cérémonieux d'un voisin de
campagne en visite. Ses mains seules avaient un tremblement.
Dans cette nature sanguine, restée vierge, le désir, fouetté par
la savante tactique de Nana, déterminait à la longue de terribles
ravages. Cet homme si grave, ce chambellan qui traversait d'un
pas digne les salons des Tuileries, mordait la nuit son traversin
et sanglotait, exaspéré, évoquant toujours la même image
sensuelle. Mais, cette fois, il était résolu d'en finir. Le
long de la route, dans la grande paix du crépuscule, il avait
rêvé des brutalités. Et, tout de suite, après les premières
paroles, il voulut saisir Nana, à deux mains.

-- Non, non, prenez garde, dit-elle simplement, sans se fâcher,
avec un sourire.

Il la rattrapa, les dents serrées; puis, comme elle se débattait,
il fut grossier, il lui rappela crûment qu'il venait coucher.
Elle, toujours souriante, embarrassée pourtant, lui tenait les
mains. Elle le tutoya, afin d'adoucir son refus.

-- Voyons, chéri, tiens-toi tranquille... Vrai, je ne peux pas...
Steiner est là-haut.

Mais il était fou; jamais elle n'avait vu un homme dans un état
pareil. La peur la prenait; elle lui mit les doigts sur la
bouche, pour étouffer les cris qu'il laissait échapper; et,
baissant la voix, elle le suppliait de se taire, de la lâcher.
Steiner descendait. C'était stupide, à la fin! Quand Steiner
entra, il entendit Nana, mollement allongée au fond de son
fauteuil, qui disait:

-- Moi, j'adore la campagne...

Elle tourna la tête, s'interrompant.

-- Chéri, c'est monsieur le comte Muffat qui a vu de la lumière,
en se promenant, et qui est entré nous souhaiter la bienvenue.

Les deux hommes se serrèrent la main. Muffat demeura un instant
sans parler, la face dans l'ombre. Steiner paraissait maussade.
On causa de Paris; les affaires ne marchaient pas, il y avait eu
à la Bourse des abominations. Au bout d'un quart d'heure, Muffat
prit congé. Et, comme la jeune femme l'accompagnait, il demanda,
sans l'obtenir, un rendez-vous pour la nuit suivante. Steiner,
presque aussitôt, monta se coucher, en grognant contre les
éternels bobos des filles. Enfin, les deux vieux étaient
emballés! Lorsqu'elle put le rejoindre, Nana trouva Georges
toujours bien sage, derrière son rideau. La chambre était noire.
Il l'avait fait tomber par terre, assise près de lui, et ils
jouaient ensemble à se rouler, s'arrêtant, étouffant leurs rires
sous des baisers, lorsqu'ils donnaient contre un meuble un coup
de leurs pieds nus. Au loin, sur la route de Gumières, le comte
Muffat s'en allait lentement, son chapeau à la main, baignant sa
tête brûlante dans la fraîcheur et le silence de la nuit.

Alors, les jours suivants, la vie fut adorable. Nana, entre les
bras du petit, retrouvait ses quinze ans. C'était, sous la
caresse de cette enfance, une fleur d'amour refleurissant chez
elle, dans l'habitude et le dégoût de l'homme. Il lui venait des
rougeurs subites, un émoi qui la laissait frissonnante, un besoin
de rire et de pleurer, toute une virginité inquiète, traversée de
désirs, dont elle restait honteuse. Jamais elle n'avait éprouvé
cela. La campagne la trempait de tendresse. Etant petite,
longtemps elle avait souhaité vivre dans un pré, avec une chèvre,
parce qu'un jour, sur le talus des fortifications, elle avait vu
une chèvre qui bêlait, attachée à un pieu. Maintenant, cette
propriété, toute cette terre à elle, la gonflait d'une émotion
débordante, tant ses ambitions se trouvaient dépassées. Elle
était ramenée aux sensations neuves d'une gamine; et le soir,
lorsque, étourdie par sa journée vécue au grand air, grisée de
l'odeur des feuilles, elle montait rejoindre son Zizi, caché
derrière le rideau, ça lui semblait une escapade de pensionnaire
en vacances, un amour avec un petit cousin qu'elle devait
épouser, tremblante au moindre bruit, redoutant que ses parents
ne l'entendissent, goûtant les tâtonnements délicieux et les
voluptueuses épouvantes d'une première faute.

Nana eut, à ce moment, des fantaisies de fille sentimentale.
Elle regardait la lune pendant des heures.



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