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Text on one page: Few Medium Many
Des applaudissements
éclatèrent. Tout de suite, elle s'était tournée, remontant,
faisant voir sa nuque où des cheveux roux mettaient comme une
toison de bête; et les applaudissements devinrent furieux.

La fin de l'acte fut plus froide. Vulcain voulait gifler Vénus.
Les dieux tenaient conseil et décidaient qu'ils iraient procéder
à une enquête sur la terre, avant de satisfaire les maris
trompés. C'était là que Diane, surprenant des mots tendres entre
Vénus et Mars, jurait de ne pas les quitter des yeux pendant le
voyage. Il y avait aussi une scène où l'Amour, joué par une
gamine de douze ans, répondait à toutes les questions: «Oui,
maman... Non, maman», d'un ton pleurnicheur, les doigts dans le
nez. Puis, Jupiter, avec la sévérité d'un maître qui se fâche,
enfermait l'Amour dans un cabinet noir, en lui donnant à
conjuguer vingt fois le verbe «J'aime». On goûta davantage le
finale, un choeur que la troupe et l'orchestre enlevèrent très
brillamment. Mais, le rideau baissé, la claque tâcha vainement
d'obtenir un rappel, tout le monde, debout, se dirigeait déjà
vers les portes.

On piétinait, on se bousculait, serré entre les rangs des
fauteuils, échangeant ses impressions. Un même mot courait:

-- C'est idiot.

Un critique disait qu'il faudrait joliment couper là-dedans. La
pièce importait peu, d'ailleurs; on causait surtout de Nana.
Fauchery et la Faloise, sortis des premiers, se rencontrèrent
dans le couloir de l'orchestre avec Steiner et Mignon. On
étouffait dans ce boyau, étroit et écrasé comme une galerie de
mine, que des lampes à gaz éclairaient. Ils restèrent un instant
au pied de l'escalier de droite, protégés par le retour de la
rampe. Les spectateurs des petites places descendaient avec un
bruit continu de gros souliers, le flot des habits noirs passait,
tandis qu'une ouvreuse faisait tous ses efforts pour protéger
contre les poussées une chaise, sur laquelle elle avait empilé
des vêtements.

-- Mais je la connais! cria Steiner, dès qu'il aperçut Fauchery.
Pour sûr, je l'ai vue quelque part... Au Casino, je crois, et
elle s'y est fait ramasser, tant elle était soûle.

-- Moi, je ne sais plus au juste, dit le journaliste; je suis
comme vous, je l'ai certainement rencontrée...

Il baissa la voix et ajouta en riant:

-- Chez la Tricon, peut-être.

-- Parbleu! dans un sale endroit, déclara Mignon, qui semblait
exaspéré. C'est dégoûtant que le public accueille comme ça la
première salope venue. Il n'y aura bientôt plus d'honnêtes
femmes au théâtre... Oui, je finirai par défendre à Rose de
jouer.

Fauchery ne put s'empêcher de sourire. Cependant, la
dégringolade des gros souliers sur les marches ne cessait pas, un
petit homme en casquette disait d'une voix traînante:

-- Oh! là, là, elle est rien boulotte! Y a de quoi manger.

Dans le couloir, deux jeunes gens, frisés au petit fer, très
corrects avec leurs cols cassés, se querellaient. L'un répétait
le mot: Infecte! infecte! sans donner de raison; l'autre
répondait par le mot: Épatante! épatante! dédaigneux aussi de
tout argument.

La Faloise la trouvait très bien; il risqua seulement qu'elle
serait mieux, si elle cultivait sa voix. Alors, Steiner, qui
n'écoutait plus, parut s'éveiller en sursaut. Il fallait
attendre, d'ailleurs. Peut-être que tout se gâterait aux actes
suivants. Le public avait montré de la complaisance, mais
certainement il n'était pas encore empoigné. Mignon jurait que
la pièce ne finirait pas, et comme Fauchery et la Faloise les
quittaient pour monter au foyer, il prit le bras de Steiner, il
se poussa contre son épaule, en lui soufflant dans l'oreille:

-- Mon cher, vous allez voir le costume de ma femme, au second
acte... Il est d'un cochon!

En haut, dans le foyer, trois lustres de cristal brûlaient avec
une vive lumière. Les deux cousins hésitèrent un instant; la
porte vitrée, rabattue, laissait voir, d'un bout à l'autre de la
galerie, une houle de têtes que deux courants emportaient dans un
continuel remous. Pourtant, ils entrèrent. Cinq ou six groupes
d'hommes, causant très fort et gesticulant, s'entêtaient au
milieu des bourrades; les autres marchaient par files, tournant
sur leurs talons qui battaient le parquet ciré. A droite et à
gauche, entre des colonnes de marbre jaspé, des femmes, assises
sur des banquettes de velours rouge, regardaient le flot passer
d'un air las, comme alanguies par la chaleur; et, derrière elles,
dans de hautes glaces, on voyait leurs chignons. Au fond, devant
le buffet, un homme à gros ventre buvait un verre de sirop.

Mais Fauchery, pour respirer, était allé sur le balcon. La
Faloise, qui étudiait des photographies d'actrices, dans des
cadres alternant avec les glaces, entre les colonnes, finit par
le suivre. On venait d'éteindre la rampe de gaz, au fronton du
théâtre. Il faisait noir et très frais sur le balcon, qui leur
sembla vide. Seul, un jeune homme, enveloppé d'ombre, accoudé à
la balustrade de pierre, dans la baie de droite, fumait une
cigarette, dont la braise luisait. Fauchery reconnut Daguenet.
Ils se serrèrent la main.

-- Que faites-vous donc là, mon cher? demanda le journaliste.
Vous vous cachez dans les petits coins, vous qui ne quittez pas
l'orchestre, les jours de première.

-- Mais je fume, vous voyez, répondit Daguenet.

Alors, Fauchery, pour l'embarrasser:

-- Eh bien! que pensez-vous de la débutante?... On la traite
assez mal dans les couloirs.

-- Oh! murmura Daguenet, des hommes dont elle n'aura pas voulu!

Ce fut tout son jugement sur le talent de Nana. La Faloise se
penchait, regardant le boulevard. En face, les fenêtres d'un
hôtel et d'un cercle étaient vivement éclairées; tandis que, sur
le trottoir, une masse noire de consommateurs occupaient les
tables du café de Madrid. Malgré l'heure avancée, la foule
s'écrasait; on marchait à petits pas, du monde sortait
continuellement du passage Jouffroy, des gens attendaient cinq
minutes avant de pouvoir traverser, tant la queue des voitures
s'allongeait.

-- Quel mouvement! quel bruit! répétait la Faloise, que Paris
étonnait encore.

Une sonnerie tinta longuement, le foyer se vida. On se hâtait
dans les couloirs. Le rideau était levé qu'on rentrait par
bandes, au milieu de la mauvaise humeur des spectateurs déjà
assis. Chacun reprenait sa place, le visage animé et de nouveau
attentif. Le premier regard de la Faloise fut pour Gaga; mais il
demeura étonné, en voyant près d'elle le grand blond, qui, tout à
l'heure, était dans l'avant-scène de Lucy.

-- Quel est donc le nom de ce monsieur? demanda-t-il.

Fauchery ne le voyait pas.

-- Ah! oui, Labordette, finit-il par dire, avec le même geste
d'insouciance.

Le décor du second acte fut une surprise. On était dans un
bastringue de barrière, à la Boule-Noire, en plein mardi gras;
des chienlits chantaient une ronde, qu'ils accompagnaient au
refrain en tapant des talons. Cette échappée canaille, à
laquelle on ne s'attendait point, égaya tellement, qu'on bissa la
ronde. Et c'était là que la bande des dieux, égarée par Iris,
qui se vantait faussement de connaître la Terre, venait procéder
à son enquête. Ils s'étaient déguisés pour garder l'incognito.
Jupiter entra en roi Dagobert, avec sa culotte à l'envers et une
vaste couronne de fer-blanc. Phébus parut en Postillon de
Longjumeau et Minerve en Nourrice normande. De grands éclats de
gaieté accueillirent Mars, qui portait un costume extravagant
d'Amiral suisse. Mais les rires devinrent scandaleux, lorsqu'on
vit Neptune vêtu d'une blouse, coiffé d'une haute casquette
ballonnée, des accroche-coeurs collés aux tempes, traînant ses
pantoufles et disant d'une voix grasse: «De quoi! quand on est
bel homme, faut bien se laisser aimer!» Il y eut quelques oh!
oh! tandis que les dames haussaient un peu leurs éventails.
Lucy, dans son avant-scène, riait si bruyamment que Caroline
Héquet la fit taire d'un léger coup d'éventail.

Dès lors, la pièce était sauvée, un grand succès se dessina. Ce
carnaval des dieux, l'Olympe traîné dans la boue, toute une
religion, toute une poésie bafouées, semblèrent un régal exquis.
La fièvre de l'irrévérence gagnait le monde lettré des premières
représentations; on piétinait sur la légende, on cassait les
antiques images. Jupiter avait une bonne tête, Mars était tapé.
La royauté devenait une farce, et l'armée, une rigolade. Quand
Jupiter, tout d'un coup amoureux d'une petite blanchisseuse, se
mit à pincer un cancan échevelé, Simonne, qui jouait la
blanchisseuse, lança le pied au nez du maître des dieux, en
l'appelant si drôlement: «Mon gros père!» qu'un rire fou secoua
la salle. Pendant qu'on dansait, Phébus payait des saladiers de
vin chaud à Minerve, et Neptune trônait au milieu de sept ou huit
femmes, qui le régalaient de gâteaux. On saisissait les
allusions, on ajoutait des obscénités, les mots inoffensifs
étaient détournés de leur sens par les exclamations de
l'orchestre. Depuis longtemps, au théâtre, le public ne s'était
vautré dans de la bêtise plus irrespectueuse. Cela le reposait.

Pourtant, l'action marchait, au milieu de ces folies. Vulcain,
en garçon chic, tout de jaune habillé, ganté de jaune, un monocle
fiché dans l'oeil, courait toujours après Vénus, qui arrivait
enfin en Poissarde, un mouchoir sur la tête, la gorge débordante,
couverte de gros bijoux d'or. Nana était si blanche et si
grasse, si nature dans ce personnage fort des hanches et de la
gueule, que tout de suite elle gagna la salle entière. On en
oublia Rose Mignon, un délicieux Bébé, avec un bourrelet d'osier
et une courte robe de mousseline, qui venait de soupirer les
plaintes de Diane d'une voix charmante. L'autre, cette grosse
fille qui se tapait sur les cuisses, qui gloussait comme une
poule, dégageait autour d'elle une odeur de vie, une
toute-puissance de femme, dont le public se grisait. Dès ce
second acte, tout lui fut permis, se tenir mal en scène, ne pas
chanter une note juste, manquer de mémoire; elle n'avait qu'à se
tourner et à rire, pour enlever les bravos. Quand elle donnait
son fameux coup de hanche, l'orchestre s'allumait, une chaleur
montait de galerie en galerie jusqu'au cintre.



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