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Text on one page: Few Medium Many
Des profils de bras et de jambes fuyaient; une main
énorme voyageait avec une silhouette de pot à eau. Il ne
distinguait rien nettement; pourtant il lui semblait reconnaître
un chignon de femme. Et il discuta: on aurait dit la coiffure de
Sabine, seulement la nuque paraissait trop forte. A cette heure,
il ne savait plus, il ne pouvait plus. Son estomac le faisait
tellement souffrir, dans une angoisse d'incertitude affreuse,
qu'il se serrait contre la porte, pour se calmer, avec le
grelottement d'un pauvre. Puis, comme, malgré tout, il ne
détournait pas les yeux de cette fenêtre, sa colère se fondit
dans une imagination de moraliste: il se voyait député, il
parlait à une Assemblée, tonnait contre la débauche, annonçait
des catastrophes; et il refaisait l'article de Fauchery sur la
mouche empoisonnée, et il se mettait en scène, en déclarant qu'il
n'y avait plus de société possible, avec ces moeurs de
Bas-Empire. Cela lui fit du bien. Mais les ombres avaient
disparu. Sans doute ils s'étaient recouchés. Lui, regardait
toujours, attendait encore.

Trois heures sonnèrent, puis quatre heures. Il ne pouvait
partir. Quand des averses tombaient, il s'enfonçait dans le coin
de la porte, les jambes éclaboussées. Personne ne passait plus.
Par moments, ses yeux se fermaient, comme brûlés par la raie de
lumière, sur laquelle ils s'entêtaient, fixement, avec une
obstination imbécile. A deux nouvelles reprises, les ombres
coururent, répétant les mêmes gestes, promenant le même profil
d'un pot à eau gigantesque; et deux fois le calme se rétablit, la
lampe jeta sa lueur discrète de veilleuse. Ces ombres
augmentaient son doute. D'ailleurs, une idée soudaine venait de
l'apaiser, en reculant l'heure d'agir: il n'avait qu'à attendre
la femme à sa sortie. Il reconnaîtrait bien Sabine. Rien de
plus simple, pas de scandale, et une certitude. Il suffisait de
rester là. De tous les sentiments confus qui l'avaient agité, il
ne ressentait maintenant qu'un sourd besoin de savoir. Mais
l'ennui l'endormait sous cette porte; pour se distraire, il tâcha
de calculer le temps qu'il lui faudrait attendre. Sabine devait
se trouver à la gare vers neuf heures. Cela lui donnait près de
quatre heures et demie. Il était plein de patience, il n'aurait
plus remué, trouvant un charme à rêver que son attente dans la
nuit serait éternelle.

Tout d'un coup, la raie de lumière s'effaça. Ce fait très simple
fut pour lui une catastrophe inattendue, quelque chose de
désagréable et de troublant. Évidemment, ils venaient d'éteindre
la lampe, ils allaient dormir. A cette heure, c'était
raisonnable. Mais il s'en irrita, parce que cette fenêtre noire,
à présent, ne l'intéressait plus. Il la regarda un quart d'heure
encore, puis elle le fatigua, il quitta la porte et fit quelques
pas sur le trottoir. Jusqu'à cinq heures, il se promena, allant
et venant, levant les yeux de temps à autre. La fenêtre restait
morte; par moments, il se demandait s'il n'avait pas rêvé que des
ombres dansaient là, sur ces vitres. Une fatigue immense
l'accablait, une hébétude dans laquelle il oubliait ce qu'il
attendait à ce coin de rue, butant contre les pavés, se
réveillant en sursaut avec le frisson glacé d'un homme qui ne
sait plus où il est. Rien ne valait la peine qu'on se donnât du
souci. Puisque ces gens dormaient, il fallait les laisser
dormir. A quoi bon se mêler de leurs affaires? Il faisait très
noir, personne ne saurait jamais ces choses. Et alors tout en
lui, jusqu'à sa curiosité, s'en alla, emporté dans une envie d'en
finir, de chercher quelque part un soulagement. Le froid
augmentait, la rue lui devenait insupportable; deux fois il
s'éloigna, se rapprocha en traînant les pieds, pour s'éloigner
davantage. C'était fini, il n'y avait plus rien, il descendit
jusqu'au boulevard et ne revint pas.

Ce fut une course morne dans les rues. Il marchait lentement,
toujours du même pas, suivant les murs. Ses talons sonnaient, il
ne voyait que son ombre tourner, en grandissant et en se
rapetissant, à chaque bec de gaz. Cela le berçait, l'occupait
mécaniquement. Plus tard, jamais il ne sut où il avait passé; il
lui semblait s'être traîné pendant des heures, en rond, dans un
cirque. Un souvenir unique lui resta, très net. Sans pouvoir
expliquer comment, il se trouvait le visage collé à la grille du
passage des Panoramas, tenant les barreaux des deux mains. Il ne
les secouait pas, il tâchait simplement de voir dans le passage,
pris d'une émotion dont tout son coeur était gonflé. Mais il ne
distinguait rien, un flot de ténèbres coulait le long de la
galerie déserte, le vent qui s'engouffrait par la rue Saint-Marc
lui soufflait au visage une humidité de cave. Et il s'entêtait.
Puis, sortant d'un rêve, il demeura étonné, il se demanda ce
qu'il cherchait à cette heure, serré contre cette grille, avec
une telle passion, que les barreaux lui étaient entrés dans la
figure. Alors, il avait repris sa marche, désespéré, le coeur
empli d'une dernière tristesse, comme trahi et seul désormais
dans toute cette ombre.

Le jour enfin se leva, ce petit jour sale des nuits d'hiver, si
mélancolique sur le pavé boueux de Paris. Muffat était revenu
dans les larges rues en construction qui longeaient les chantiers
du nouvel Opéra. Trempé par les averses, défoncé par les
chariots, le sol plâtreux était changé en un lac de fange. Et,
sans regarder où il posait les pieds, il marchait toujours,
glissant, se rattrapant. Le réveil de Paris, les équipes de
balayeurs et les premières bandes d'ouvriers, lui apportaient un
nouveau trouble, à mesure que le jour grandissait. On le
regardait avec surprise, le chapeau noyé d'eau, crotté, effaré.
Longtemps, il se réfugia contre les palissades, parmi les
échafaudages. Dans son être vide, une seule idée restait, celle
qu'il était bien misérable.

Alors, il pensa à Dieu. Cette idée brusque d'un secours divin,
d'une consolation surhumaine, le surprit, comme une chose
inattendue et singulière; elle éveillait en lui l'image de
M. Venot, il voyait sa petite figure grasse, ses dents gâtées.
Certainement, M. Venot, qu'il désolait depuis des mois, en
évitant de le voir, serait bien heureux, s'il allait frapper à sa
porte, pour pleurer entre ses bras. Autrefois, Dieu lui gardait
toutes ses miséricordes. Au moindre chagrin, au moindre obstacle
barrant sa vie, il entrait dans une église, s'agenouillait,
humiliait son néant devant la souveraine puissance; et il en
sortait fortifié par la prière, prêt aux abandons des biens de ce
monde, avec l'unique désir de l'éternité de son salut. Mais,
aujourd'hui, il ne pratiquait plus que par secousses, aux heures
où la terreur de l'enfer le reprenait; toutes sortes de mollesses
l'avaient envahi, Nana troublait ses devoirs. Et l'idée de Dieu
l'étonnait. Pourquoi n'avait-il pas songé à Dieu tout de suite,
dans cette effroyable crise, où craquait et s'effondrait sa
faible humanité?

Cependant, de sa marche pénible, il chercha une église. Il ne se
souvenait plus, l'heure matinale lui changeait les rues. Puis,
comme il tournait un coin de la rue de la Chaussée-d'Antin, il
aperçut au bout la Trinité, une tour vague, fondue dans le
brouillard. Les statues blanches, dominant le jardin dépouillé,
semblaient mettre des Vénus frileuses, parmi les feuilles jaunies
d'un parc. Sous le porche, il souffla un instant, fatigué par la
montée du large perron. Puis, il entra. L'église était très
froide, avec son calorifère éteint de la veille, ses hautes
voûtes emplies d'une buée fine qui avait filtré par les vitraux.
Une ombre noyait les bas-côtés, pas une âme n'était là, on
entendait seulement, au fond de cette nuit louche, un bruit de
savate, quelque bedeau traînant les pieds dans la maussaderie du
réveil. Lui, pourtant, après s'être cogné à une débandade de
chaises, perdu, le coeur gros de larmes, était tombé à genoux
contre la grille d'une petite chapelle, près d'un bénitier. Il
avait joint les mains, il cherchait des prières, tout son être
aspirait à se donner dans un élan. Mais ses lèvres seules
bégayaient des paroles, toujours son esprit fuyait, retournait
dehors, se remettait en marche le long des rues, sans repos,
comme sous le fouet d'une nécessité implacable. Et il répétait:
«O mon Dieu, venez à mon secours! O mon Dieu, n'abandonnez pas
votre créature qui s'abandonne à votre justice! O mon Dieu, je
vous adore, me laisserez-vous périr sous les coups de vos
ennemis!» Rien ne répondait, l'ombre et le froid lui tombaient
sur les épaules, le bruit des savates, au loin, continuait et
l'empêchait de prier. Il n'entendait toujours que ce bruit
irritant, dans l'église déserte, où le coup de balai du matin
n'était pas même donné, avant le petit échauffement des premières
messes. Alors, s'aidant d'une chaise, il se releva, avec un
craquement des genoux. Dieu n'y était pas encore. Pourquoi
aurait-il pleuré entre les bras de M. Venot? Cet homme ne
pouvait rien.

Et, machinalement, il retourna chez Nana. Dehors, ayant glissé,
il sentit des larmes lui venir aux yeux, sans colère contre le
sort, simplement faible et malade. A la fin, il était trop las,
il avait reçu trop de pluie, il souffrait trop du froid. L'idée
de rentrer dans son hôtel sombre de la rue Miromesnil le glaçait.
Chez Nana, la porte n'était pas ouverte, il dut attendre que le
concierge parût. En montant, il souriait, pénétré déjà par la
chaleur molle de cette niche, où il allait pouvoir s'étirer et
dormir.

Lorsque Zoé lui ouvrit, elle eut un geste de stupéfaction et
d'inquiétude. Madame, prise d'une abominable migraine, n'avait
pas fermé l'oeil. Enfin, elle pouvait toujours voir si madame ne
s'était pas endormie. Et elle se glissa dans la chambre, pendant
qu'il tombait sur un fauteuil du salon. Mais, presque aussitôt,
Nana parut. Elle sautait du lit, elle avait à peine eu le temps
de passer un jupon, pieds nus, les cheveux épars, la chemise
fripée et déchirée, dans le désordre d'une nuit d'amour.

-- Comment! c'est encore toi! cria-t-elle, toute rouge.

Elle accourait, sous le fouet de la colère, pour le flanquer
elle-même à la porte.



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