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Text on one page: Few Medium Many
c'est encore toi! cria-t-elle, toute rouge.

Elle accourait, sous le fouet de la colère, pour le flanquer
elle-même à la porte. Mais en le voyant si minable, si fini,
elle éprouva un dernier apitoiement.

-- Eh bien! tu es propre, mon pauvre chien! reprit-elle avec
plus de douceur. Qu'y a-t-il donc?... Hein? tu les as guettés,
tu t'es fait de la bile?

Il ne répondait pas, il avait l'air d'une bête abattue.
Cependant, elle comprit qu'il manquait toujours de preuves; et,
pour le remettre:

-- Tu vois, je me trompais. Ta femme est honnête, parole
d'honneur!... Maintenant, mon petit, il faut rentrer chez toi et
te coucher. Tu en as besoin.

Il ne bougea pas.

-- Allons, va-t'en. Je ne peux te garder ici... Tu n'as
peut-être pas la prétention de rester, à cette heure?

-- Si, couchons-nous, balbutia-t-il.

Elle réprima un geste de violence. La patience lui échappait.
Est-ce qu'il devenait idiot?

-- Voyons, va-t'en, dit-elle une seconde fois.

-- Non.

Alors, elle éclata, exaspérée, révoltée.

-- Mais c'est dégoûtant!... Comprends donc, j'ai de toi plein le
dos, va retrouver ta femme qui te fait cocu... Oui, elle te fait
cocu; c'est moi qui te le dis, maintenant... Là! as-tu ton
paquet? finiras-tu par me lâcher?

Les yeux de Muffat s'emplirent de larmes. Il joignit les mains.

-- Couchons-nous.

Du coup, Nana perdit la tête, étranglée elle-même par des
sanglots nerveux. On abusait d'elle, à la fin! Est-ce que ces
histoires la regardaient? Certes, elle avait mis tous les
ménagements possibles pour l'instruire, par gentillesse. Et l'on
voulait lui faire payer les pots cassés! Non, par exemple! Elle
avait bon coeur, mais pas tant que ça.

-- Sacré nom! j'en ai assez! jurait-elle en tapant du poing sur
les meubles. Ah bien! moi qui me tenais à quatre, moi qui
voulais être fidèle... Mais, mon cher, demain, je serais riche,
si je disais un mot.

Il leva la tête, surpris. Jamais il n'avait songé à cette
question d'argent. Si elle témoignait un désir, tout de suite il
le réaliserait. Sa fortune entière était à elle.

-- Non, c'est trop tard, répliqua-t-elle rageusement. J'aime les
hommes qui donnent sans qu'on demande... Non, vois-tu, un
million pour une seule fois, je refuserais. C'est fini, j'ai
autre chose là... Va-t'en, ou je ne réponds plus de rien. Je
ferais un malheur.

Elle s'avançait vers lui, menaçante. Et, dans cette exaspération
d'une bonne fille poussée à bout, convaincue de son droit et de
sa supériorité sur les honnêtes gens qui l'assommaient,
brusquement la porte s'ouvrit et Steiner se présenta. Ce fut le
comble. Elle eut une exclamation terrible.

-- Allons! voilà l'autre!

Steiner, ahuri par l'éclat de sa voix, s'était arrêté. La
présence imprévue de Muffat le contrariait, car il avait peur
d'une explication, devant laquelle il reculait depuis trois mois.
Les yeux clignotants, il se dandinait d'un air gêné, en évitant
de regarder le comte. Et il soufflait, avec la face rouge et
décomposée d'un homme qui a couru Paris pour apporter une bonne
nouvelle, et qui se sent tomber dans une catastrophe.

-- Que veux-tu, toi? demanda rudement Nana, le tutoyant, se
moquant du comte.

-- Moi... moi..., bégaya-t-il. J'ai à vous remettre ce que vous
savez.

-- Quoi?

Il hésitait. L'avant-veille, elle avait signifié que, s'il ne
lui trouvait pas mille francs, pour payer un billet, elle ne le
recevrait plus. Depuis deux jours, il battait le pavé. Enfin,
il venait de compléter la somme, le matin même.

-- Les mille francs, finit-il par dire en tirant de sa poche une
enveloppe.

Nana avait oublié.

-- Les mille francs! cria-t-elle. Est-ce que je demande
l'aumône?... Tiens! voilà le cas que j'en fais, de tes mille
francs!

Et, prenant l'enveloppe, elle la lui jeta par la figure. En juif
prudent, il la ramassa, péniblement. Il regardait la jeune
femme, hébété. Muffat échangea avec lui un regard de désespoir,
pendant qu'elle se mettait les poings sur les hanches pour crier
plus fort.

-- Ah! ça, avez-vous bientôt fini de m'insulter!... Toi, mon
cher, je suis contente que tu sois venu aussi, parce que,
vois-tu, le balayage va être complet... Allons, houp! dehors.

Puis, comme ils ne se pressaient guère, paralysés:

-- Hein? vous dites que je fais une sottise? Possible! Mais
vous m'avez trop embêtée!... Et zut! j'en ai assez d'être chic!
Si j'en crève, c'est mon plaisir.

Ils voulurent la calmer, ils la suppliaient.

-- Une, deux, vous refusez de partir?... Eh bien! voyez ça.
J'ai du monde.

D'un geste brusque, elle ouvrit toute grande la porte de la
chambre. Alors, les deux hommes, au milieu du lit défait,
aperçurent Fontan. Il ne s'attendait pas à être montré ainsi, et
il avait les jambes en l'air, la chemise volante, vautré comme un
bouc au milieu des dentelles fripées, avec sa peau noire.
D'ailleurs, il ne se troubla pas, habitué aux surprises des
planches. Après la première secousse de saisissement, il trouva
un jeu de physionomie pour s'en tirer à son honneur, il fit le
lapin comme il disait, avançant la bouche, frisant le nez, dans
un remuement du museau entier. Sa tête de faune canaille suait
le vice. C'était Fontan que, depuis huit jours, Nana allait
chercher aux Variétés, prise de la toquade enragée des filles
pour la laideur grimacière des comiques.

-- Voilà! dit-elle en le montrant, avec un geste de tragédienne.

Muffat, qui avait tout accepté, se révolta sous cet affront.

-- Putain! bégaya-t-il.

Mais Nana, déjà dans la chambre, revint, pour avoir le dernier
mot.

-- De quoi, putain! Et ta femme?

Et, s'en allant, refermant la porte à toute volée, elle poussa
bruyamment le verrou. Les deux hommes, restés seuls, se
regardèrent en silence. Zoé venait d'entrer. Mais elle ne les
bouscula pas, elle leur causa très raisonnablement. En personne
sage, elle trouvait la bêtise de madame un peu forte. Pourtant,
elle la défendait: ça ne tiendrait pas avec ce cabotin, il
fallait laisser passer cette rage-là. Les deux hommes se
retirèrent. Ils n'avaient pas dit une parole. Sur le trottoir,
émus par une fraternité, ils se donnèrent une poignée de main
silencieuse; et, se tournant le dos, ils s'éloignèrent, traînant
la jambe, chacun de son côté.

Lorsque Muffat rentra enfin à son hôtel de la rue Miromesnil, sa
femme justement arrivait. Tous deux se rencontrèrent dans le
vaste escalier, dont les murs sombres laissaient tomber un
frisson glacé. Ils levèrent les yeux et se virent. Le comte
avait encore ses vêtements boueux, sa pâleur effarée d'homme qui
revient du vice. La comtesse, comme brisée par une nuit de
chemin de fer, dormait debout, mal repeignée et les paupières
meurtries.





VIII




C'était rue Véron, à Montmartre, dans un petit logement, au
quatrième étage. Nana et Fontan avaient invité quelques amis
pour tirer le gâteau des Rois. Ils pendaient la crémaillère,
installés seulement depuis trois jours.

Ça s'était fait brusquement, sans idée arrêtée de se mettre
ensemble, dans le premier feu de leur lune de miel. Le lendemain
de sa belle algarade, quand elle eut flanqué si carrément à la
porte le comte et le banquier, Nana sentit tout crouler autour
d'elle. D'un regard, elle jugea la situation: les créanciers
allaient tomber dans son antichambre, se mêler de ses affaires de
coeur, parler de tout vendre, si elle n'était pas raisonnable; ce
seraient des querelles, des cassements de tête à n'en plus finir,
pour leur disputer ses quatre meubles. Et elle préféra tout
lâcher. D'ailleurs, l'appartement du boulevard Haussmann
l'assommait. Il était bête, avec ses grandes pièces dorées.
Dans son coup de tendresse pour Fontan, elle rêvait une jolie
petite chambre claire, retournant à son ancien idéal de
fleuriste, lorsqu'elle ne voyait pas au-delà d'une armoire à
glace en palissandre et d'un lit tendu de reps bleu. En deux
jours, elle vendit ce qu'elle put sortir, des bibelots, des
bijoux, et elle disparut avec une dizaine de mille francs, sans
dire un mot à la concierge; un plongeon, une fugue, pas une
trace. Comme ça, les hommes ne viendraient pas se pendre après
ses jupes. Fontan fut très gentil. Il ne dit pas non, il la
laissa faire. Même il agit tout à fait en bon camarade. De son
côté, il avait près de sept mille francs, qu'il consentit à
joindre aux dix mille de la jeune femme, bien qu'on l'accusât
d'avarice. Ça leur parut un fonds de ménage solide. Et ils
partirent de là, tirant l'un et l'autre de leurs magots mis en
commun, louant et meublant les deux pièces de la rue Véron,
partageant tout en vieux amis. Au début, ce fut vraiment
délicieux.

Le soir des Rois, madame Lerat arriva la première avec Louiset.
Comme Fontan n'était pas rentré, elle se permit d'exprimer des
craintes, car elle tremblait de voir sa nièce renoncer à la
fortune.

-- Oh! ma tante, je l'aime si fort! cria Nana, en serrant d'un
geste joli ses deux mains sur sa poitrine.

Ce mot produisit un effet extraordinaire sur madame Lerat. Ses
yeux se mouillèrent.

-- Ça, c'est vrai, dit-elle d'un air de conviction, l'amour avant
tout.

Et elle se récria sur la gentillesse des pièces. Nana lui fit
visiter la chambre, la salle à manger, jusqu'à la cuisine. Dame!
ce n'était pas immense, mais on avait refait les peintures,
changé les papiers; et le soleil entrait là gaiement.

Alors, madame Lerat retint la jeune femme dans la chambre, tandis
que Louiset s'installait à la cuisine, derrière la femme de
ménage, pour voir rôtir un poulet. Si elle se permettait des
réflexions, c'était que Zoé sortait de chez elle. Zoé,
bravement, restait sur la brèche, par dévouement pour madame.
Plus tard, madame la paierait; elle n'était pas inquiète. Et,
dans la débâcle de l'appartement du boulevard Haussmann, elle
tenait tête aux créanciers, elle opérait une retraite digne,
sauvant des épaves, répondant que madame voyageait, sans jamais
donner une adresse. Même, de peur d'être suivie, elle se privait
du plaisir de rendre visite à madame. Cependant, le matin, elle
avait couru chez madame Lerat, parce qu'il se passait du nouveau.
La veille, des créanciers s'étaient présentés, le tapissier, le
charbonnier, la lingère, offrant du temps, proposant même
d'avancer une très forte somme à madame, si madame voulait
revenir dans son appartement et se conduire en personne
intelligente.



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