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Text on one page: Few Medium Many
Aussi finissait-elle par
abandonner son ménage. A la lampe, l'armoire à glace, la pendule
et ce qui restait des rideaux, faisaient encore illusion aux
hommes. D'ailleurs, depuis six mois, son propriétaire menaçait
de l'expulser. Alors, pour qui aurait-elle entretenu ses
meubles? pour lui peut-être, plus souvent! Et quand elle se
levait de belle humeur, elle criait: «Hue donc!» en allongeant de
grands coups de pied dans les flancs de l'armoire et de la
commode, qui craquaient.

Nana, presque toujours, la trouvait couchée. Même les jours où
Satin descendait pour ses commissions, elle était si lasse en
remontant, qu'elle se rendormait, jetée au bord du lit. Dans la
journée, elle se traînait, elle sommeillait sur les chaises, ne
sortant de cette langueur que vers le soir, à l'heure du gaz. Et
Nana se sentait très bien chez elle, assise à ne rien faire, au
milieu du lit défait, des cuvettes qui traînaient par terre, des
jupons crottés de la veille, tachant de boue les fauteuils.
C'étaient des bavardages, des confidences sans fin, pendant que
Satin, en chemise, vautrée et les pieds plus hauts que la tête,
l'écoutait en fumant des cigarettes. Parfois, elles se payaient
de l'absinthe, les après-midi où elles avaient des chagrins, pour
oublier, disaient-elles; sans descendre, sans même passer un
jupon, Satin allait se pencher au-dessus de la rampe et criait la
commande à la petite de la concierge, une gamine de dix ans qui,
en apportant l'absinthe dans un verre, coulait des regards sur
les jambes nues de la dame. Toutes les conversations
aboutissaient à la saleté des hommes. Nana était assommante avec
son Fontan; elle ne pouvait placer dix paroles sans retomber dans
des rabâchages sur ce qu'il disait, sur ce qu'il faisait. Mais
Satin, bonne fille, écoutait sans ennui ces éternelles histoires
d'attentes à la fenêtre, de querelles pour un ragoût brûlé, de
raccommodements au lit, après des heures de bouderie muette. Par
un besoin de parler de ça, Nana en était arrivée à lui conter
toutes les claques qu'elle recevait; la semaine passée, il lui
avait fait enfler l'oeil; la veille encore, à propos de ses
pantoufles qu'il ne trouvait pas, il l'avait jetée d'une calotte
dans la table de nuit; et l'autre ne s'étonnait point, soufflant
la fumée de sa cigarette, s'interrompant seulement pour dire que,
elle, toujours se baissait, ce qui envoyait promener le monsieur
avec sa gifle. Toutes deux se tassaient dans ces histoires de
coups, heureuses, étourdies des mêmes faits imbéciles cent fois
répétés, cédant à la molle et chaude lassitude des roulées
indignes dont elles parlaient. C'était cette joie de remâcher
les claques de Fontan, d'expliquer Fontan jusque dans sa façon
d'ôter ses bottes, qui ramenait chaque jour Nana, d'autant plus
que Satin finissait par sympathiser: elle citait des faits plus
forts, un pâtissier qui la laissait par terre, morte, et qu'elle
aimait quand même. Puis, venaient les jours où Nana pleurait, en
déclarant que ça ne pouvait pas continuer. Satin l'accompagnait
jusqu'à sa porte, restait une heure dans la rue, pour voir s'il
ne l'assassinait pas. Et, le lendemain, les deux femmes
jouissaient toute l'après-midi de la réconciliation, préférant
pourtant, sans le dire, les jours où il y avait des raclées dans
l'air, parce que ça les passionnait davantage.

Elles devinrent inséparables. Pourtant, Satin n'allait jamais
chez Nana, Fontan ayant déclaré qu'il ne voulait pas de traînée
dans la maison. Elles sortaient ensemble, et c'est ainsi que
Satin mena un jour son amie chez une femme, justement cette
madame Robert qui préoccupait Nana et lui causait un certain
respect, depuis qu'elle avait refusé de venir à son souper.
Madame Robert demeurait rue Mosnier, une rue neuve et silencieuse
du quartier de l'Europe, sans une boutique, dont les belles
maisons, aux petits appartements étroits, sont peuplées de dames.
Il était cinq heures; le long des trottoirs déserts, dans la paix
aristocratique des hautes maisons blanches, des coupés de
boursiers et de négociants stationnaient, tandis que des hommes
filaient vite, levant les yeux vers les fenêtres, où des femmes
en peignoir semblaient attendre. Nana d'abord refusa de monter,
disant d'un air pincé qu'elle ne connaissait pas cette dame.
Mais Satin insistait. On pouvait toujours bien mener une amie
avec soi. Elle voulait simplement faire une visite de politesse;
madame Robert, qu'elle avait rencontrée la veille dans un
restaurant, s'était montrée très gentille, en lui faisant jurer
de la venir voir. Et Nana finit par céder. En haut, une petite
bonne endormie leur dit que madame n'était pas rentrée.
Pourtant, elle voulut bien les introduire dans le salon, où elle
les laissa.

-- Bigre! c'est chic! murmura Satin.

C'était un appartement sévère et bourgeois, tendu d'étoffes
sombres, avec le comme il faut d'un boutiquier parisien, retiré
après fortune faite. Nana, impressionnée, voulut plaisanter.
Mais Satin se fâchait, répondait de la vertu de madame Robert.
On la rencontrait toujours en compagnie d'hommes âgés et sérieux,
qui lui donnaient le bras. Pour le moment, elle avait un ancien
chocolatier, esprit grave. Quand il venait, charmé de la bonne
tenue de la maison, il se faisait annoncer et l'appelait mon
enfant.

-- Mais tiens, la voilà! reprit Satin en montrant une
photographie posée devant la pendule.

Nana étudia le portrait un instant. Il représentait une femme
très brune, au visage allongé, les lèvres pincées dans un sourire
discret. On aurait dit tout à fait une dame du monde, avec plus
de retenue.

-- C'est drôle, murmura-t-elle enfin, j'ai certainement vu cette
tête-là quelque part. Où? je ne sais plus. Mais ça ne devait
pas être dans un endroit propre... Oh! non, bien sûr, ce
n'était pas un endroit propre.

Et elle ajouta, en se tournant vers son amie:

-- Alors, elle t'a fait promettre de venir la voir. Que te
veut-elle?

-- Ce qu'elle me veut? Pardi! causer sans doute, rester un
moment ensemble... C'est de la politesse.

Nana regardait Satin fixement; puis, elle eut un léger claquement
de langue. Enfin, ça lui était égal. Mais, comme cette dame les
faisait poser, elle déclara qu'elle n'attendrait pas davantage;
et toutes deux partirent.

Le lendemain, Fontan ayant averti Nana qu'il ne rentrerait pas
dîner, elle descendit de bonne heure chercher Satin, pour lui
payer un régal dans un restaurant. Le choix du restaurant fut
une grosse question. Satin proposait des brasseries que Nana
trouvait infectes. Enfin, elle la décida à manger chez Laure.
C'était une table d'hôte, rue des Martyrs, où le dîner coûtait
trois francs.

Ennuyées d'attendre l'heure, ne sachant que faire sur les
trottoirs, elles montèrent chez Laure vingt minutes trop tôt.
Les trois salons étaient encore vides. Elles se placèrent à une
table, dans le salon même où Laure Piedefer trônait, sur la haute
banquette d'un comptoir. Cette Laure était une dame de cinquante
ans, aux formes débordantes, sanglée dans des ceintures et des
corsets. Des femmes arrivaient à la file, se haussaient
par-dessus les soucoupes, et baisaient Laure sur la bouche, avec
une familiarité tendre; pendant que ce monstre, les yeux
mouillés, tâchait, en se partageant, de ne pas faire de jalouses.
La bonne, au contraire, était une grande maigre, ravagée, qui
servait ces dames, les paupières noires, les regards flambant
d'un feu sombre. Rapidement, les trois salons s'emplirent. Il y
avait là une centaine de clientes, mêlées au hasard des tables,
la plupart touchant à la quarantaine, énormes, avec des
empâtements de chair, des bouffissures de vice noyant les bouches
molles; et, au milieu de ces ballonnements de gorges et de
ventres, apparaissaient quelques jolies filles minces, l'air
encore ingénu sous l'effronterie du geste, des débutantes levées
dans un bastringue et amenées par une cliente chez Laure, où le
peuple des grosses femmes, mis en l'air à l'odeur de leur
jeunesse, se bousculait, faisait autour d'elles une cour de vieux
garçons inquiets, en leur payant des gourmandises. Quant aux
hommes, ils étaient peu nombreux, dix à quinze au plus,
l'attitude humble sous le flot envahissant des jupes, sauf quatre
gaillards qui blaguaient, très à l'aise, venus pour voir ça.

-- N'est-ce pas? disait Satin, c'est très bon, leur fricot.

Nana hochait la tête, satisfaite. C'était l'ancien dîner solide
d'un hôtel de province: vol-au-vent à la financière, poule au
riz, haricots au jus, crème à la vanille glacée de caramel. Ces
dames tombaient particulièrement sur la poule au riz, éclatant
dans leurs corsages, s'essuyant les lèvres d'une main lente.
D'abord, Nana avait eu peur de rencontrer d'anciennes amies qui
lui auraient fait des questions bêtes; mais elle se tranquillisa,
elle n'apercevait aucune figure de connaissance, parmi cette
foule très mélangée, où des robes déteintes, des chapeaux
lamentables s'étalaient à côté de toilettes riches dans la
fraternité des mêmes perversions. Un instant, elle fut
intéressée par un jeune homme, aux cheveux courts et bouclés, le
visage insolent, tenant sans haleine, pendue à ses moindres
caprices, toute une table de filles, qui crevaient de graisse.
Mais, comme le jeune homme riait, sa poitrine se gonfla.

-- Tiens, c'est une femme! laissa-t-elle échapper dans un léger
cri.

Satin, qui se bourrait de poule, leva la tête en murmurant:

-- Ah! oui, je la connais... Très chic! on se l'arrache.

Nana fit une moue dégoûtée. Elle ne comprenait pas encore ça.
Pourtant, elle disait, de sa voix raisonnable, que des goûts et
des couleurs il ne fallait pas disputer, car on ne savait jamais
ce qu'on pourrait aimer un jour. Aussi mangeait-elle sa crème
d'un air de philosophie, en s'apercevant parfaitement que Satin
révolutionnait les tables voisines, avec ses grands yeux bleus de
vierge. Il y avait surtout près d'elle une forte personne blonde
très aimable; elle flambait, elle se poussait, si bien que Nana
était sur le point d'intervenir.

Mais, à ce moment, une femme qui entrait lui causa une surprise.
Elle avait reconnu madame Robert.



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