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Text on one page: Few Medium Many
Nana, surprise, devint toute bête et se mit à
pleurer.

-- Eh bien! c'est du propre, dit la tante qui avait compris.

Nana s'était résignée, pour avoir la paix dans son ménage. Puis,
c'était la faute de la Tricon, qu'elle avait rencontrée rue de
Laval, un jour que Fontan était parti furieux, à cause d'un plat
de morue. Alors, elle avait dit oui à la Tricon, qui justement
se trouvait en peine. Comme Fontan ne rentrait jamais avant six
heures, elle disposait de son après-midi, elle rapportait
quarante francs, soixante francs, quelquefois davantage. Elle
aurait pu parler par dix et quinze louis, si elle avait su garder
sa situation; mais elle était encore bien contente de trouver là
de quoi faire bouillir la marmite. Le soir, elle oubliait tout,
lorsque Bosc crevait de nourriture, et que Fontan, les coudes sur
la table, se laissait baiser les yeux, de l'air supérieur d'un
homme qui est aimé pour lui-même.

Alors, tout en adorant son chéri, son chien aimé, avec une
passion d'autant plus aveugle qu'elle payait à cette heure, Nana
retomba dans la crotte du début. Elle roula, elle battit le pavé
de ses anciennes savates de petit torchon, en quête d'une pièce
de cent sous. Un dimanche, au marché La Rochefoucauld, elle
avait fait la paix avec Satin, après s'être jetée sur elle, en
lui reprochant madame Robert, furieusement. Mais Satin se
contentait de répondre que lorsqu'on n'aimait pas une chose, ce
n'était pas une raison pour vouloir en dégoûter les autres. Et
Nana, d'esprit large, cédant à cette idée philosophique qu'on ne
sait jamais par où l'on finira, avait pardonné. Même, la
curiosité mise en éveil, elle la questionnait sur des coins de
vice, stupéfiée d'en apprendre encore à son âge, après tout ce
qu'elle savait; et elle riait, elle s'exclamait, trouvant ça
drôle, un peu répugnée cependant, car au fond elle était
bourgeoise pour ce qui n'entrait pas dans ses habitudes. Aussi
retourna-t-elle chez Laure, mangeant là, lorsque Fontan dînait en
ville. Elle s'y amusait des histoires, des amours et des
jalousies qui passionnaient les clientes, sans leur faire perdre
un coup de fourchette. Pourtant, elle n'en était toujours pas,
comme elle disait. La grosse Laure, avec sa maternité attendrie,
l'invitait souvent à passer quelques jours dans sa villa
d'Asnières, une maison de campagne, où il y avait des chambres
pour sept dames. Elle refusait, elle avait peur. Mais Satin lui
ayant juré qu'elle se trompait, que des messieurs de Paris vous
balançaient et jouaient au tonneau, elle promit pour plus tard,
quand elle pourrait s'absenter.

A cette heure, Nana, très tourmentée, n'était guère à la
rigolade. Il lui fallait de l'argent. Quand la Tricon n'avait
pas besoin d'elle, ce qui arrivait trop souvent, elle ne savait
où donner de son corps. Alors, c'était avec Satin des sorties
enragées sur le pavé de Paris, dans ce vice d'en bas qui rôde le
long des ruelles boueuses, sous la clarté trouble du gaz. Nana
retourna dans les bastringues de barrière, où elle avait fait
sauter ses premiers jupons sales; elle revit les coins noirs des
boulevards extérieurs, les bornes sur lesquelles des hommes, à
quinze ans, l'embrassaient, lorsque son père la cherchait pour
lui enlever le derrière. Toutes deux couraient, faisaient les
bals et les cafés d'un quartier, grimpant des escaliers humides
de crachats et de bière renversée; ou bien elles marchaient
doucement, elles remontaient les rues, se plantaient debout,
contre les portes cochères. Satin, qui avait débuté au quartier
Latin, y conduisit Nana, à Bullier et dans les brasseries du
boulevard Saint-Michel. Mais les vacances arrivaient, le
quartier sentait trop la dèche. Et elles revenaient toujours aux
grands boulevards. C'était encore là qu'elles avaient le plus de
chance. Des hauteurs de Montmartre au plateau de l'Observatoire,
elles battaient ainsi la ville entière. Soirées de pluie où les
bottines s'éculaient, soirées chaudes qui collaient les corsages
sur la peau, longues factions, promenades sans fin, bousculades
et querelles, brutalités dernières d'un passant emmené dans
quelque garni borgne et redescendant les marches grasses avec des
jurons.

L'été finissait, un été orageux, aux nuits brûlantes. Elles
partaient ensemble après le dîner, vers neuf heures. Sur les
trottoirs de la rue Notre-Dame-de-Lorette, deux files de femmes
rasant les boutiques, les jupons troussés, le nez à terre, se
hâtaient vers les boulevards d'un air affairé, sans un coup
d'oeil aux étalages. C'était la descente affamée du quartier
Bréda, dans les premières flammes du gaz. Nana et Satin
longeaient l'église, prenaient toujours par la rue Le Peletier.
Puis, à cent mètres du café Riche, comme elles arrivaient sur le
champ de manoeuvres, elles rabattaient la queue de leur robe,
relevée jusque-là d'une main soigneuse; et dès lors, risquant la
poussière, balayant les trottoirs et roulant la taille, elles
s'en allaient à petits pas, elles ralentissaient encore leur
marche, lorsqu'elles traversaient le coup de lumière crue d'un
grand café. Rengorgées, le rire haut, avec des regards en
arrière sur les hommes qui se retournaient, elles étaient chez
elles. Leurs visages blanchis, tachés du rouge des lèvres et du
noir des paupières, prenaient, dans l'ombre, le charme troublant
d'un Orient de bazar à treize sous, lâché au plein air de la rue.
Jusqu'à onze heures, parmi les heurts de la foule, elles
restaient gaies, jetant simplement un «sale mufe!» de loin en
loin, derrière le dos des maladroits dont le talon leur arrachait
un volant; elles échangeaient de petits saluts familiers avec des
garçons de café, s'arrêtaient à causer devant une table,
acceptaient des consommations, qu'elles buvaient lentement, en
personnes heureuses de s'asseoir, pour attendre la sortie des
théâtres. Mais, à mesure que la nuit s'avançait, si elles
n'avaient pas fait un ou deux voyages rue La Rochefoucauld, elles
tournaient à la sale garce, leur chasse devenait plus âpre. Il y
avait, au pied des arbres, le long des boulevards assombris qui
se vidaient, des marchandages féroces, des gros mots et des
coups; pendant que d'honnêtes familles, le père, la mère et les
filles, habitués à ces rencontres, passaient tranquillement, sans
presser le pas. Puis, après être allées dix fois de l'Opéra au
Gymnase, Nana et Satin, lorsque décidément les hommes se
dégageaient et filaient plus vite, dans l'obscurité croissante,
s'en tenaient aux trottoirs de la rue du Faubourg-Montmartre.
Là, jusqu'à deux heures, des restaurants, des brasseries, des
charcutiers flambaient, tout un grouillement de femmes s'entêtait
sur la porte des cafés; dernier coin allumé et vivant du Paris
nocturne, dernier marché ouvert aux accords d'une nuit, où les
affaires se traitaient parmi les groupes, crûment, d'un bout de
la rue à l'autre, comme dans le corridor largement ouvert d'une
maison publique. Et, les soirs où elles revenaient à vide, elles
se disputaient entre elles. La rue Notre-Dame-de-Lorette
s'étendait noire et déserte, des ombres de femmes se traînaient;
c'était la rentrée attardée du quartier, les pauvres filles
exaspérées d'une nuit de chômage, s'obstinant, discutant encore
d'une voix enrouée avec quelque ivrogne perdu, qu'elles
retenaient à l'angle de la rue Bréda ou de la rue Fontaine.

Cependant, il y avait de bonnes aubaines, des louis attrapés avec
des messieurs bien, qui montaient en mettant leur décoration dans
la poche. Satin surtout avait le nez. Les soirs humides,
lorsque Paris mouillé exhalait une odeur fade de grande alcôve
mal tenue, elle savait que ce temps mou, cette fétidité des coins
louches enrageaient les hommes. Et elle guettait les mieux mis,
elle voyait ça à leurs yeux pâles. C'était comme un coup de
folie charnelle passant sur la ville. Elle avait bien un peu
peur, car les plus comme il faut étaient les plus sales. Tout le
vernis craquait, la bête se montrait, exigeante dans ses goûts
monstrueux, raffinant sa perversion. Aussi cette roulure de
Satin manquait-elle de respect, s'éclatant devant la dignité des
gens en voiture, disant que leurs cochers étaient plus gentils,
parce qu'ils respectaient les femmes et qu'ils ne les tuaient pas
avec des idées de l'autre monde. La culbute des gens chics dans
la crapule du vice surprenait encore Nana, qui gardait des
préjugés, dont Satin la débarrassait. Alors, comme elle le
disait, lorsqu'elle causait gravement, il n'y avait donc plus de
vertu? Du haut en bas, on se roulait. Eh bien! ça devait être
du propre, dans Paris, de neuf heures du soir à trois heures du
matin; et elle rigolait, elle criait que, si l'on avait pu voir
dans toutes les chambres, on aurait assisté à quelque chose de
drôle, le petit monde s'en donnant par-dessus les oreilles, et
pas mal de grands personnages, çà et là, le nez enfoncé dans la
cochonnerie plus profondément que les autres. Ça complétait son
éducation.

Un soir, en venant prendre Satin, elle reconnut le marquis de
Chouard qui descendait l'escalier, les jambes cassées, se
traînant sur la rampe, avec une figure blanche. Elle feignit de
se moucher. Puis, en haut, comme elle trouvait Satin dans une
saleté affreuse, le ménage lâché depuis huit jours, un lit
infect, des pots qui traînaient, elle s'étonna que celle-ci
connût le marquis. Ah! oui, elle le connaissait; même qu'il les
avait joliment embêtés, elle et son pâtissier, quand ils étaient
ensemble! Maintenant, il revenait de temps à autre; mais il
l'assommait, il reniflait dans tous les endroits pas propres,
jusque dans ses pantoufles.

-- Oui, ma chère, dans mes pantoufles... Oh! un vieux saligaud!
Il demande toujours des choses...

Ce qui inquiétait surtout Nana, c'était la sincérité de ces
basses débauches. Elle se rappelait ses comédies du plaisir,
lorsqu'elle était une femme lancée; tandis qu'elle voyait les
filles, autour d'elle, y crever un peu tous les jours. Puis,
Satin lui faisait une peur abominable de la police. Elle était
pleine d'histoires, sur ce sujet-là. Autrefois, elle couchait
avec un agent des moeurs, pour qu'on la laissât tranquille; à
deux reprises, il avait empêché qu'on ne la mît en carte; et, à
présent, elle tremblait, car son affaire était claire, si on la
pinçait encore.



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