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Text on one page: Few Medium Many
Il fallait l'entendre. Les agents, pour avoir
des gratifications, arrêtaient le plus de femmes possible; ils
empoignaient tout, ils vous faisaient taire d'une gifle si l'on
criait, certains d'être soutenus et récompensés, même quand ils
avaient pris dans le tas une honnête fille. L'été, à douze ou
quinze, ils opéraient des rafles sur le boulevard, ils cernaient
un trottoir, pêchaient jusqu'à des trente femmes en une soirée.
Seulement Satin connaissait les endroits; dès qu'elle apercevait
le nez des agents, elle s'envolait, au milieu de la débandade
effarée des longues queues fuyant à travers la foule. C'était
une épouvante de la loi, une terreur de la préfecture, si grande,
que certaines restaient paralysées sur la porte des cafés, dans
le coup de force qui balayait l'avenue. Mais Satin redoutait
davantage les dénonciations; son pâtissier s'était montré assez
mufe pour la menacer de la vendre, lorsqu'elle l'avait quitté;
oui, des hommes vivaient sur leurs maîtresses avec ce truc-là,
sans compter de sales femmes qui vous livraient très bien par
traîtrise, si l'on était plus jolie qu'elles. Nana écoutait ces
choses, prise de frayeurs croissantes. Elle avait toujours
tremblé devant la loi, cette puissance inconnue, cette vengeance
des hommes qui pouvaient la supprimer, sans que personne au monde
la défendît. Saint-Lazare lui apparaissait comme une fosse, un
trou noir où l'on enterrait les femmes vivantes, après leur avoir
coupé les cheveux. Elle se disait bien qu'il lui aurait suffi de
lâcher Fontan pour trouver des protections; Satin avait beau lui
parler de certaines listes de femmes, accompagnées de
photographies, que les agents devaient consulter, avec défense de
jamais toucher à celles-là: elle n'en gardait pas moins un
tremblement, elle se voyait toujours bousculée, traînée, jetée le
lendemain à la visite; et ce fauteuil de la visite l'emplissait
d'angoisse et de honte, elle qui avait lancé vingt fois sa
chemise par-dessus les moulins.

Justement, vers la fin de septembre, un soir qu'elle se promenait
avec Satin sur le boulevard Poissonnière, celle-ci tout d'un coup
se mit à galoper. Et, comme elle l'interrogeait:

-- Les agents, souffla-t-elle. Hue donc! hue donc!

Ce fut, au milieu de la cohue, une course folle. Des jupes
fuyaient, se déchiraient. Il y eut des coups et des cris. Une
femme tomba. La foule regardait avec des rires la brutale
agression des agents, qui, rapidement, resserraient leur cercle.
Cependant, Nana avait perdu Satin. Les jambes mortes, elle
allait sûrement être arrêtée, lorsqu'un homme, l'ayant prise à
son bras, l'emmena devant les agents furieux. C'était Prullière,
qui venait de la reconnaître. Sans parler, il tourna avec elle
dans la rue Rougemont, alors déserte, où elle put souffler, si
défaillante, qu'il dut la soutenir. Elle ne le remerciait
seulement pas.

-- Voyons, dit-il enfin, il faut te remettre... Monte chez moi.

Il logeait à côté, rue Bergère. Mais elle se redressa aussitôt.

-- Non, je ne veux pas.

Alors, il devint grossier, reprenant:

-- Puisque tout le monde y passe... Hein? pourquoi ne veux-tu
pas?

-- Parce que.

Cela disait tout, dans son idée. Elle aimait trop Fontan pour le
trahir avec un ami. Les autres ne comptaient pas, du moment
qu'il n'y avait pas de plaisir et que c'était par nécessité.
Devant cet entêtement stupide, Prullière commit une lâcheté de
joli homme vexé dans son amour-propre.

-- Eh bien! à ton aise, déclara-t-il. Seulement, je ne vais pas
de ton côté, ma chère... Tire-toi d'affaire toute seule.

Et il l'abandonna. Son épouvante la reprit, elle fit un détour
énorme pour rentrer à Montmartre, filant raide le long des
boutiques, pâlissant dès qu'un homme s'approchait d'elle.

Ce fut le lendemain, dans l'ébranlement de ses terreurs de la
veille, que Nana, en allant chez sa tante, se trouva nez à nez
avec Labordette, au fond d'une petite rue solitaire des
Batignolles. D'abord, l'un et l'autre parurent gênés. Lui,
toujours complaisant, avait des affaires qu'il cachait.
Pourtant, il se remit le premier, il s'exclama sur la bonne
rencontre. Vrai, tout le monde était encore stupéfait de
l'éclipse totale de Nana. On la réclamait, les anciens amis
séchaient sur pied. Et, se faisant paternel, il finit par la
sermonner.

-- Entre nous, ma chère, franchement, ça devient bête... On
comprend une toquade. Seulement, en venir là, être grugée à ce
point et n'empocher que des gifles!... Tu poses donc pour les
prix de vertu?

Elle l'écoutait d'un air embarrassé. Cependant, lorsqu'il lui
parla de Rose, qui triomphait avec sa conquête du comte Muffat,
une flamme passa dans ses yeux. Elle murmura:

-- Oh! si je voulais...

Il proposa tout de suite son entremise, en ami obligeant. Mais
elle refusa. Alors, il l'attaqua par un autre point. Il lui
apprit que Bordenave montait une pièce de Fauchery, où il y avait
un rôle superbe pour elle.

-- Comment! une pièce où il y a un rôle! s'écria-t-elle,
stupéfaite, mais il en est et il ne m'a rien dit!

Elle ne nommait pas Fontan. D'ailleurs, elle se calma tout de
suite. Jamais elle ne rentrerait au théâtre. Sans doute
Labordette n'était pas convaincu, car il insistait avec un
sourire.

-- Tu sais qu'on n'a rien à craindre avec moi. Je prépare ton
Muffat, tu rentres au théâtre, et je te l'amène par la patte.

-- Non! dit-elle énergiquement.

Et elle le quitta. Son héroïsme l'attendrissait sur elle-même.
Ce n'était pas un mufe d'homme qui se serait sacrifié comme ça,
sans le trompeter. Pourtant, une chose la frappait: Labordette
venait de lui donner exactement les mêmes conseils que Francis.
Le soir, lorsque Fontan rentra, elle le questionna sur la pièce
de Fauchery. Lui, depuis deux mois, avait fait sa rentrée aux
Variétés. Pourquoi ne lui avait-il pas parlé du rôle?

-- Quel rôle? dit-il de sa voix mauvaise. Ce n'est pas le rôle
de la grande dame peut-être?... Ah ça, tu te crois donc du
talent! Mais ce rôle-là, ma fille, t'écraserait... Vrai, tu es
comique!

Elle fut horriblement blessée. Toute la soirée, il la blagua, en
l'appelant mademoiselle Mars. Et plus il tapait sur elle, plus
elle tenait bon, goûtant une jouissance amère dans cet héroïsme
de sa toquade, qui la rendait très grande et très amoureuse à ses
propres yeux. Depuis qu'elle allait avec d'autres pour le
nourrir, elle l'aimait davantage, de toute la fatigue et de tous
les dégoûts qu'elle rapportait. Il devenait son vice, qu'elle
payait, son besoin, dont elle ne pouvait se passer, sous
l'aiguillon des gifles. Lui, en voyant la bonne bête, finissait
par abuser. Elle lui donnait sur les nerfs, il se prenait d'une
haine féroce, au point de ne plus tenir compte de ses intérêts.
Lorsque Bosc lui adressait des observations, il criait, exaspéré,
sans qu'on sût pourquoi, qu'il se fichait d'elle et de ses bons
dîners, qu'il la flanquerait dehors rien que pour faire cadeau de
ses sept mille francs à une autre femme. Et ce fut là le
dénouement de leur liaison.

Un soir, Nana, en rentrant vers onze heures, trouva la porte
fermée au verrou. Elle tapa une première fois, pas de réponse;
une seconde fois, toujours pas de réponse. Cependant, elle
voyait de la lumière sous la porte, et Fontan, à l'intérieur, ne
se gênait pas pour marcher. Elle tapa encore sans se lasser,
appelant, se fâchant. Enfin, la voix de Fontan s'éleva, lente et
grasse, et ne lâcha qu'un mot:

-- Merde!

Elle tapa des deux poings.

-- Merde!

Elle tapa plus fort, à fendre le bois.

-- Merde!

Et, pendant un quart d'heure, la même ordure la souffleta,
répondit comme un écho goguenard à chacun des coups dont elle
ébranlait la porte. Puis, voyant qu'elle ne se lassait pas, il
ouvrit brusquement, il se campa sur le seuil, les bras croisés,
et dit de la même voix froidement brutale:

-- Nom de Dieu! avez-vous fini?... Qu'est-ce que vous voulez?...
Hein! allez-vous nous laisser dormir? Vous voyez bien que
j'ai du monde.

Il n'était pas seul, en effet. Nana aperçut la petite femme des
Bouffes, déjà en chemise, avec ses cheveux filasse ébouriffés et
ses yeux en trou de vrille, qui rigolait au milieu de ces meubles
qu'elle avait payés. Mais Fontan faisait un pas sur le carré,
l'air terrible, ouvrant ses gros doigts comme des pinces.

-- File, ou je t'étrangle!

Alors, Nana éclata en sanglots nerveux. Elle eut peur et se
sauva. Cette fois, c'était elle qu'on flanquait dehors. L'idée
de Muffat lui vint tout d'un coup, dans sa rage; mais, vrai, ce
n'était pas Fontan qui aurait dû lui rendre la pareille.

Sur le trottoir, sa première pensée fut d'aller coucher avec
Satin, si celle-ci n'avait personne. Elle la rencontra devant sa
maison, jetée elle aussi sur le pavé par son propriétaire, qui
venait de faire poser un cadenas à sa porte, contre tout droit,
puisqu'elle était dans ses meubles; elle jurait, elle parlait de
le traîner chez le commissaire. En attendant, comme minuit
sonnait, il fallait songer à trouver un lit. Et Satin, jugeant
prudent de ne pas mettre les sergents de ville dans ses affaires,
finit par emmener Nana rue de Laval, chez une dame qui tenait un
petit hôtel meublé. On leur donna, au premier étage, une étroite
chambre, dont la fenêtre ouvrait sur la cour. Satin répétait:

-- Je serais bien allée chez madame Robert. Il y a toujours un
coin pour moi... Mais, avec toi, pas possible... Elle devient
ridicule de jalousie. L'autre soir, elle m'a battue.

Quand elles se furent enfermées, Nana, qui ne s'était pas
soulagée encore, fondit en larmes et raconta à vingt reprises la
saleté de Fontan. Satin l'écoutait avec complaisance, la
consolait, s'indignait plus fort qu'elle, tapant sur les hommes.

-- Oh! les cochons, oh! les cochons!... Vois-tu, n'en faut plus
de ces cochons-là!

Puis, elle aida Nana à se déshabiller, elle eut autour d'elle des
airs de petite femme prévenante et soumise. Elle répétait avec
câlinerie:

-- Couchons-nous vite, mon chat. Nous serons mieux... Ah! que
tu es bête de te faire de la bile! Je te dis que ce sont des
salauds!



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