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Text on one page: Few Medium Many
Simonne écoutait,
très intéressée. Quant à Clarisse, elle ne dérageait pas depuis
une semaine. Est-ce que cet animal de la Faloise, qu'elle avait
balancé en le collant dans les bras vénérables de Gaga, n'allait
pas hériter d'un oncle très riche! C'était fait pour elle,
toujours elle avait essuyé les plâtres. Puis, cette saleté de
Bordenave lui donnait encore une panne, un rôle de cinquante
lignes, comme si elle n'aurait pas pu jouer Géraldine! Elle
rêvait de ce rôle, elle espérait bien que Nana refuserait.

-- Eh bien! et moi? dit Prullière très pincé, je n'ai pas deux
cents lignes. Je voulais rendre le rôle... C'est indigne de me
faire jouer ce Saint-Firmin, une vraie veste. Et quel style, mes
enfants! Vous savez que ça va tomber à plat.

Mais Simonne, qui causait avec le père Barillot, revint dire,
essoufflée:

-- A propos de Nana, elle est dans la salle.

-- Où donc? demanda vivement Clarisse, en se levant pour voir.
Le bruit courut tout de suite. Chacun se penchait. La
répétition fut un instant comme interrompue. Mais Bordenave
sortit de son immobilité, criant:

-- Quoi? qu'arrive-t-il? Finissez donc l'acte... Et silence
là-bas, c'est insupportable!

Dans la baignoire, Nana suivait toujours la pièce. Deux fois,
Labordette avait voulu causer; mais elle s'était impatientée, en
le poussant du coude pour le faire taire. On achevait le second
acte, lorsque deux ombres parurent, au fond du théâtre. Comme
elles descendaient sur la pointe des pieds, évitant le bruit,
Nana reconnut Mignon et le comte Muffat, qui vinrent saluer
silencieusement Bordenave.

-- Ah! les voilà, murmura-t-elle, avec un soupir de soulagement.

Rose Mignon donna la dernière réplique. Alors, Bordenave dit
qu'il fallait recommencer ce deuxième acte, avant de passer au
troisième; et, lâchant la répétition, il accueillit le comte d'un
air de politesse exagérée, pendant que Fauchery affectait d'être
tout à ses acteurs, groupés autour de lui. Mignon sifflotait,
les mains derrière le dos, couvrant des yeux sa femme, qui
paraissait nerveuse.

-- Eh bien! montons-nous? demanda Labordette à Nana. Je
t'installe dans la loge, et je redescends le prendre.

Nana quitta tout de suite la baignoire. Elle dut suivre à tâtons
le couloir des fauteuils d'orchestre. Mais Bordenave la devina,
comme elle filait dans l'ombre, et il la rattrapa au bout du
corridor qui passait derrière la scène, un étroit boyau où le gaz
brûlait nuit et jour. Là, pour brusquer l'affaire, il s'emballa
sur le rôle de la cocotte.

-- Hein? quel rôle! quel chien! C'est fait pour toi... Viens
répéter demain.

Nana restait froide. Elle voulait connaître le troisième acte.

-- Oh! superbe, le troisième!... La duchesse fait la cocotte
chez elle, ce qui dégoûte Beaurivage et le corrige. Avec ça, un
quiproquo très drôle, Tardiveau arrivant et se croyant chez une
danseuse...

-- Et Géraldine là-dedans? interrompit Nana.

-- Géraldine? répéta Bordenave un peu gêné. Elle a une scène,
pas longue, mais très réussie... C'est fait pour toi, je te dis!
Signes-tu?

Elle le regardait fixement. Enfin, elle répondit:

-- Tout à l'heure, nous verrons ça.

Et elle rejoignit Labordette qui l'attendait dans l'escalier.
Tout le théâtre l'avait reconnue. On chuchotait, Prullière
scandalisé de cette rentrée, Clarisse très inquiète pour le rôle.
Quant à Fontan, il jouait l'indifférence, l'air froid, car ce
n'était pas à lui de taper sur une femme qu'il avait aimée; au
fond, dans son ancienne toquade tournée à la haine, il lui
gardait une rancune féroce de ses dévouements, de sa beauté, de
cette vie à deux dont il n'avait plus voulu, par une perversion
de ses goûts de monstre.

Cependant, lorsque Labordette reparut et qu'il s'approcha du
comte, Rose Mignon, mise en éveil par la présence de Nana,
comprit tout d'un coup. Muffat l'assommait, mais la pensée
d'être lâchée ainsi la jeta hors d'elle. Elle sortit du silence
qu'elle gardait d'ordinaire sur ces choses avec son mari, elle
lui dit crûment:

-- Tu vois ce qui se passe?... Ma parole, si elle recommence le
tour de Steiner, je lui arrache les yeux!

Mignon, tranquille et superbe, haussa les épaules en homme qui
voit tout.

-- Tais-toi donc! murmura-t-il. Hein? fais-moi le plaisir de te
taire!

Lui, savait à quoi s'en tenir. Il avait vidé son Muffat, il le
sentait, sur un signe de Nana, prêt à s'allonger pour lui servir
de tapis. On ne lutte pas contre des passions pareilles. Aussi,
connaissant les hommes, ne songeait-il plus qu'à tirer le
meilleur parti possible de la situation. Il fallait voir. Et il
attendait.

-- Rose, en scène! cria Bordenave, on recommence le deux.

-- Allons, va! reprit Mignon. Laisse-moi faire.

Puis, goguenard quand même, il trouva drôle de complimenter
Fauchery sur sa pièce. Très forte, cette pièce-là; seulement,
pourquoi sa grande dame était-elle si honnête? Ce n'était pas
nature. Et il ricanait, en demandant qui avait posé pour le duc
de Beaurivage, le ramolli de Géraldine. Fauchery, loin de se
fâcher, eut un sourire. Mais Bordenave, jetant un regard du côté
de Muffat, parut contrarié, ce qui frappa Mignon, redevenu grave.

-- Commençons-nous, nom de Dieu! gueulait le directeur. Allons
donc, Barillot!... Hein? Bosc n'est pas là? Est-ce qu'il se
fout de moi, à la fin!

Pourtant, Bosc arrivait paisiblement. La répétition recommença,
au moment où Labordette emmenait le comte. Celui-ci était
tremblant, à l'idée de revoir Nana. Après leur rupture, il avait
éprouvé un grand vide, il s'était laissé conduire chez Rose,
désoeuvré, croyant souffrir du dérangement de ses habitudes.
D'ailleurs, dans l'étourdissement où il vivait, il voulut tout
ignorer, se défendant de chercher Nana, fuyant une explication
avec la comtesse. Il lui semblait devoir cet oubli à sa dignité.
Mais un sourd travail s'opérait, et Nana le reconquérait
lentement, par les souvenirs, par les lâchetés de sa chair, par
des sentiments nouveaux, exclusifs, attendris, presque paternels.
La scène abominable s'effaçait; il ne voyait plus Fontan, il
n'entendait plus Nana le jeter dehors, en le souffletant de
l'adultère de sa femme. Tout cela, c'étaient des mots qui
s'envolaient; tandis qu'il lui restait au coeur une étreinte
poignante, dont la douceur le serrait toujours plus fort, jusqu'à
l'étouffer. Des naïvetés lui venaient, il s'accusait,
s'imaginant qu'elle ne l'aurait pas trahi, s'il l'avait aimée
réellement. Son angoisse devint intolérable, il fut très
malheureux. C'était comme la cuisson d'une blessure ancienne,
non plus ce désir aveugle et immédiat, s'accommodant de tout,
mais une passion jalouse de cette femme, un besoin d'elle seule,
de ses cheveux, de sa bouche, de son corps qui le hantait.
Lorsqu'il se rappelait le son de sa voix, un frisson courait ses
membres. Il la désirait avec des exigences d'avare et d'infinies
délicatesses. Et cet amour l'avait envahi si douloureusement,
que, dès les premiers mots de Labordette maquignonnant un
rendez-vous, il s'était jeté dans ses bras, d'un mouvement
irrésistible, honteux ensuite d'un abandon si ridicule chez un
homme de son rang. Mais Labordette savait tout voir. Il donna
encore une preuve de son tact, en quittant le comte devant
l'escalier, avec ces simples paroles, coulées légèrement:

-- Au deuxième, le corridor à droite, la porte n'est que poussée.

Muffat était seul, dans le silence de ce coin de maison. Comme
il passait devant le foyer des artistes, il avait aperçu, par les
portes ouvertes, le délabrement de la vaste pièce, honteuse de
taches et d'usure au grand jour. Mais ce qui le surprenait, en
sortant de l'obscurité et du tumulte de la scène, c'étaient la
clarté blanche, le calme profond de cette cage d'escalier, qu'il
avait vue, un soir, enfumée de gaz, sonore d'un galop de femmes
lâchées à travers les étages. On sentait les loges désertes, les
corridors vides, pas une âme, pas un bruit; tandis que, par les
fenêtres carrées, au ras des marches, le pâle soleil de novembre
entrait, jetant des nappes jaunes où dansaient des poussières,
dans la paix morte qui tombait d'en haut. Il fut heureux de ce
calme et de ce silence, il monta lentement, tâchant de reprendre
haleine; son coeur battait à grands coups, une peur lui venait de
se conduire comme un enfant, avec des soupirs et des larmes.
Alors, sur le palier du premier étage, il s'adossa contre le mur,
certain de n'être pas vu; et, son mouchoir aux lèvres, il
regardait les marches déjetées, la rampe de fer polie par le
frottement des mains, le badigeon éraflé, toute cette misère de
maison de tolérance, étalée crûment à cette heure blafarde de
l'après-midi, où les filles dorment. Pourtant, comme il arrivait
au second, il dut enjamber un gros chat rouge, couché en rond sur
une marche. Les yeux à demi clos, ce chat gardait seul la
maison, pris de somnolence dans les odeurs enfermées et
refroidies que les femmes laissaient là chaque soir.

Dans le corridor de droite, en effet, la porte de la loge se
trouvait simplement poussée. Nana attendait. Cette petite
Mathilde, un souillon d'ingénue, tenait sa loge très sale, avec
une débandade de pots ébréchés, une toilette grasse, une chaise
tachée de rouge, comme si on avait saigné sur la paille. Le
papier, collé aux murs et au plafond, était éclaboussé jusqu'en
haut de gouttes d'eau savonneuse. Cela sentait si mauvais, un
parfum de lavande tourné à l'aigre, que Nana ouvrit la fenêtre.
Et elle resta accoudée une minute, respirant, se penchant pour
voir, au-dessous, madame Bron, dont elle entendait le balai
s'acharner sur les dalles verdies de l'étroite cour, enfoncée
dans l'ombre. Un serin, accroché contre une persienne, jetait
des roulades perçantes. On n'entendait point les voitures du
boulevard ni des rues voisines, il y avait là une paix de
province, un large espace où le soleil dormait. En levant les
yeux, elle apercevait les petits bâtiments et les vitrages
luisants des galeries du passage, puis au-delà, en face d'elle,
les hautes maisons de la rue Vivienne, dont les façades de
derrière se dressaient, muettes et comme vides.



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