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Text on one page: Few Medium Many
Des terrasses
s'étageaient, un photographe avait perché sur un toit une grande
cage en verre bleu. C'était très gai. Nana s'oubliait,
lorsqu'il lui sembla qu'on avait frappé. Elle se tourna, elle
cria:

-- Entrez!

En voyant le comte, elle referma la fenêtre. Il ne faisait pas
chaud, et cette curieuse de madame Bron n'avait pas besoin
d'entendre. Tous deux se regardèrent, sérieusement. Puis, comme
il demeurait très raide, l'air étranglé, elle se mit à rire, elle
dit:

-- Eh bien! te voilà donc, grosse bête!

Son émotion était si forte, qu'il semblait glacé. Il l'appela
madame; il s'estimait heureux de la revoir. Alors, pour brusquer
les choses, elle se montra plus familière encore.

-- Ne la fais pas à la dignité. Puisque tu as désiré me voir,
hein? ce n'est pas pour nous regarder comme deux chiens de
faïence... Nous avons eu des torts tous les deux. Oh! moi, je
te pardonne!

Et il fut convenu qu'on ne parlerait plus de ça. Lui, approuvait
de la tête. Il se calmait, ne trouvait encore rien à dire, dans
le flot tumultueux qui lui montait aux lèvres. Surprise de cette
froideur, elle joua le grand jeu.

-- Allons, tu es raisonnable, reprit-elle avec un mince sourire.
Maintenant que nous avons fait la paix, donnons-nous une poignée
de main, et restons bons amis.

-- Comment, bons amis? murmura-t-il, subitement inquiet.

-- Oui, c'est peut-être idiot, mais je tenais à ton estime... A
cette heure, nous nous sommes expliqués, et au moins, si l'on se
rencontre, on n'aura pas l'air de deux cruches...

Il eut un geste pour l'interrompre.

-- Laisse-moi finir... Pas un homme, entends-tu, n'a une
cochonnerie à me reprocher. Eh bien! ça m'ennuyait de commencer
par toi... Chacun son honneur, mon cher.

-- Mais ce n'est pas ça! cria-t-il violemment. Assieds-toi,
écoute-moi.

Et, comme s'il eût craint de la voir partir, il la poussa sur
l'unique chaise. Lui, marchait, dans une agitation croissante.
La petite loge, close et pleine de soleil, avait une douceur
tiède, une paix moite, que nul bruit du dehors ne troublait.
Dans les moments de silence, on entendait seulement les roulades
aiguës du serin, pareilles aux trilles d'une flûte lointaine.

-- Écoute, dit-il en se plantant devant elle, je suis venu pour te
reprendre... Oui, je veux recommencer. Tu le sais bien,
pourquoi me parles-tu comme tu le fais?... Réponds. Tu consens?

Elle avait baissé la tête, elle grattait de l'ongle la paille
rouge, qui saignait sous elle. Et, le voyant anxieux, elle ne se
pressait pas. Enfin, elle leva sa face devenue grave, ses beaux
yeux où elle avait réussi à mettre de la tristesse.

-- Oh! impossible, mon petit. Jamais je ne me recollerai avec
toi.

-- Pourquoi? bégaya-t-il, tandis qu'une contraction d'indicible
souffrance passait sur son visage.

-- Pourquoi?... dame! parce que... C'est impossible, voilà
tout. Je ne veux pas.

Il la regarda quelques secondes encore, ardemment. Puis, les
jambes coupées, il s'abattit sur le carreau. Elle, d'un air
d'ennui, se contenta d'ajouter:

-- Ah! ne fais pas l'enfant!

Mais il le faisait déjà. Tombé à ses pieds, il l'avait prise par
la taille, il la serrait étroitement, la face entre ses genoux,
qu'il s'enfonçait dans la chair. Quand il la sentit ainsi, quand
il la retrouva avec le velours de ses membres, sous l'étoffe
mince de sa robe, une convulsion le secoua; et il grelottait la
fièvre, éperdu, se meurtrissant davantage contre ses jambes,
comme s'il avait voulu entrer en elle. La vieille chaise
craquait. Des sanglots de désir s'étouffaient sous le plafond
bas, dans l'air aigri par d'anciens parfums.

-- Eh bien! après? disait Nana, en le laissant faire. Tout ça
ne t'avance à rien. Puisque ce n'est pas possible... Mon Dieu!
que tu es jeune!

Il s'apaisa. Mais il restait par terre, il ne la lâchait pas,
disant d'une voix entrecoupée:

-- Écoute au moins ce que je venais t'offrir... Déjà, j'ai vu un
hôtel, près du parc Monceau. Je réaliserais tous tes désirs.
Pour t'avoir sans partage, je donnerais ma fortune... Oui! ce
serait l'unique condition: sans partage, entends-tu! Et si tu
consentais à n'être qu'à moi, oh! je te voudrais la plus belle,
la plus riche, voitures, diamants, toilettes...

Nana, à chaque offre, disait non de la tête, superbement. Puis,
comme il continuait, comme il parlait de placer de l'argent sur
elle, ne sachant plus quoi mettre à ses pieds, elle parut perdre
patience.

-- Voyons, as-tu fini de me tripoter?... Je suis bonne fille, je
veux bien un moment, puisque ça te rend si malade; mais en voilà
assez, n'est-ce pas?... Laisse-moi me lever. Tu me fatigues.

Elle se dégagea. Quand elle fut debout:

-- Non, non, non... Je ne veux pas.

Alors, il se ramassa, péniblement; et, sans force, il tomba sur
la chaise, accoudé au dossier, le visage entre les mains. Nana
marchait à son tour. Un moment, elle regarda le papier taché, la
toilette grasse, ce trou sale qui baignait dans un soleil pâle.
Puis, s'arrêtant devant le comte, elle parla avec une carrure
tranquille.

-- C'est drôle, les hommes riches s'imaginent qu'ils peuvent tout
avoir pour leur argent... Eh bien! et si je ne veux pas?... Je
me fiche de tes cadeaux. Tu me donnerais Paris, ce serait non,
toujours non... Vois-tu, ce n'est guère propre, ici. Eh bien!
je trouverais ça très gentil, si ça me plaisait d'y vivre avec
toi; tandis qu'on crève dans tes palais, si le coeur n'y est
pas... Ah! l'argent! mon pauvre chien, je l'ai quelque part!
Vois-tu, je danse dessus, l'argent! je crache dessus!

Et elle prenait une mine de dégoût. Puis, elle tourna au
sentiment, elle ajouta sur un ton mélancolique:

-- Je sais quelque chose qui vaut mieux que l'argent... Ah! si
l'on me donnait ce que je désire...

Il releva lentement la tête, ses yeux eurent une lueur d'espoir.

-- Oh! tu ne peux pas me le donner, reprit-elle; ça ne dépend pas
de toi, et c'est pour ça que je t'en parle... Enfin, nous
causons... Je voudrais avoir le rôle de la femme honnête, dans
leur machine.

-- Quelle femme honnête? murmura-t-il étonné.

-- Leur duchesse Hélène, donc!... S'ils croient que je vais jouer
Géraldine, plus souvent! Un rôle de rien du tout, une scène, et
encore!... D'ailleurs, ce n'est pas ça. J'ai assez des
cocottes. Toujours des cocottes, on dirait vraiment que j'ai
seulement des cocottes dans le ventre. A la fin, c'est vexant,
car je vois clair, ils ont l'air de me croire mal élevée... Ah
bien! mon petit, en voilà qui se fourrent le doigt dans l'oeil!
Quand je veux être distinguée, je suis d'un chic!... Tiens!
regarde un peu ça.

Et elle recula jusqu'à la fenêtre, puis revint en se rengorgeant,
en mesurant ses enjambées, avec des airs circonspects de grosse
poule hésitant à se salir les pattes. Lui, la suivait, les yeux
encore pleins de larmes, hébété par cette brusque scène de
comédie qui traversait sa douleur. Elle se promena un instant,
pour bien se montrer dans tout son jeu, avec des sourires fins,
des battements de paupière, des balancements de jupe; et, plantée
de nouveau devant lui:

-- Hein? ça y est, je crois!

-- Oh! tout à fait, balbutia-t-il, étranglé encore, les regards
troubles.

-- Quand je te dis que je tiens la femme honnête! J'ai essayé
chez moi, pas une n'a mon petit air de duchesse qui se fiche des
hommes; as-tu remarqué, lorsque j'ai passé devant toi, en te
lorgnant? On a cet air-là dans les veines... Et puis, je veux
jouer une femme honnête; j'en rêve, j'en suis malheureuse, il me
faut le rôle, tu entends!

Elle était devenue sérieuse, la voix dure, très émue, souffrant
réellement de son bête de désir. Muffat, toujours sous le coup
de ses refus, attendait, sans comprendre. Il y eut un silence.
Pas un vol de mouche ne troublait la paix de la maison vide.

-- Tu ne sais pas, reprit-elle carrément, tu vas me faire donner
le rôle.

Il resta stupéfait. Puis, avec un geste désespéré:

-- Mais c'est impossible! Tu disais toi-même que ça ne dépendait
pas de moi.

Elle l'interrompit d'un haussement d'épaules.

-- Tu vas descendre et tu diras à Bordenave que tu veux le rôle...
Ne sois donc pas si naïf! Bordenave a besoin d'argent. Eh bien!
tu lui en prêteras, puisque tu en as à jeter par les fenêtres.

Et, comme il se débattait encore, elle se fâcha.

-- C'est bien, je comprends: tu crains de fâcher Rose... Je ne
t'en ai pas parlé, de celle-là, lorsque tu pleurais par terre;
j'aurais trop long à en dire... Oui, quand on a juré à une femme
de l'aimer toujours, on ne prend pas le lendemain la première
venue. Oh! la blessure est là, je me souviens!... D'ailleurs,
mon cher, ça n'a rien de ragoûtant, le reste des Mignon! Est-ce
qu'avant de faire la bête sur mes genoux, tu n'aurais pas dû
rompre avec ce sale monde!

Il se récriait, il finit par pouvoir placer une phrase.

-- Eh! je me moque de Rose, je vais la lâcher tout de suite.

Nana parut satisfaite sur ce point. Elle reprit:

-- Alors, qu'est-ce qui te gêne? Bordenave est le maître... Tu
me diras qu'il y a Fauchery, après Bordenave...

Elle avait ralenti la voix, elle arrivait au point délicat de
l'affaire. Muffat, les yeux baissés, se taisait. Il était resté
dans une ignorance volontaire sur les assiduités de Fauchery
auprès de la comtesse, se tranquillisant à la longue, espérant
s'être trompé, pendant cette nuit affreuse passée sous une porte
de la rue Taitbout. Mais il gardait contre l'homme une
répugnance, une colère sourdes.

-- Eh bien! quoi, Fauchery, ce n'est pas le diable! répétait
Nana, tâtant le terrain, voulant savoir où en étaient les choses
entre le mari et l'amant. On en viendra à bout, de Fauchery. Au
fond, je t'assure, il est bon garçon... Hein? c'est entendu, tu
lui diras que c'est pour moi.

L'idée d'une pareille démarche révolta le comte.

-- Non, non, jamais! cria-t-il.

Elle attendit. Cette phrase lui montait aux lèvres: «Fauchery
n'a rien à te refuser»; mais elle sentit que ce serait un peu
raide comme argument. Seulement, elle eut un sourire, et ce
sourire, qui était drôle, disait la phrase.



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