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Seulement, elle eut un sourire, et ce
sourire, qui était drôle, disait la phrase. Muffat, ayant levé
les yeux sur elle, les baissa de nouveau, gêné et pâle.

-- Ah! tu n'es pas complaisant, murmura-t-elle enfin.

-- Je ne peux pas! dit-il, plein d'angoisse. Tout ce que tu
voudras, mais pas ça, mon amour, oh! je t'en prie!

Alors, elle ne s'attarda pas à discuter. De ses petites mains,
elle lui renversa la tête, puis, se penchant, colla sa bouche sur
sa bouche, dans un long baiser. Un frisson le secoua, il
tressaillait sous elle, éperdu, les yeux clos. Et elle le mit
debout.

-- Va, dit-elle, simplement.

Il marcha, il se dirigea vers la porte. Mais, comme il sortait,
elle le reprit dans ses bras, en se faisant humble et câline, la
face levée, frottant son menton de chatte sur son gilet.

-- Où est l'hôtel? demanda-t-elle très bas, de l'air confus et
rieur d'une enfant qui revient à de bonnes choses dont elle n'a
pas voulu.

-- Avenue de Villiers.

-- Et il y a des voitures?

-- Oui.

-- Des dentelles? des diamants?

-- Oui.

-- Oh! que tu es bon, mon chat! Tu sais, tout à l'heure, c'était
par jalousie... Et cette fois, je te jure, ce ne sera pas comme
la première, puisque maintenant tu comprends ce qu'il faut à une
femme. Tu donnes tout, n'est-ce pas? alors je n'ai besoin de
personne... Tiens! il n'y en a plus que pour toi! Ça, et ça,
et encore ça!

Quand elle l'eut poussé dehors, après l'avoir chauffé d'une pluie
de baisers sur les mains et sur la figure, elle souffla un
moment. Mon Dieu! qu'il y avait donc une mauvaise odeur, dans
la loge de cette sans soin de Mathilde! Il y faisait bon, une de
ces tranquilles chaleurs des chambres de Provence, au soleil
d'hiver; mais, vraiment, ça sentait trop l'eau de lavande gâtée,
avec d'autres choses pas propres. Elle ouvrit la fenêtre, elle
s'y accouda de nouveau, examinant les vitrages du passage pour
tromper son attente.

Dans l'escalier, Muffat descendait en chancelant, la tête
bourdonnante. Qu'allait-il dire? de quelle façon entamerait-il
cette affaire qui ne le regardait pas? Il arrivait sur la scène,
lorsqu'il entendit une querelle. On achevait le second acte,
Prullière s'emportait, Fauchery ayant voulu couper une de ses
répliques.

-- Coupez tout alors, criait-il, j'aime mieux ça!... Comment! je
n'ai pas deux cents lignes, et on m'en coupe encore!... Non,
j'en ai assez, je rends le rôle.

Il sortit de sa poche un petit cahier froissé, le tourna dans ses
mains fiévreuses, en faisant mine de le jeter sur les genoux de
Cossard. Sa vanité souffrante convulsait sa face blême, les
lèvres amincies, les yeux enflammés, sans qu'il pût cacher cette
révolution intérieure. Lui, Prullière, l'idole du public, jouer
un rôle de deux cents lignes!

-- Pourquoi pas me faire apporter des lettres sur un plateau?
reprit-il avec amertume.

-- Voyons, Prullière, soyez gentil, dit Bordenave qui le
ménageait, à cause de son action sur les loges. Ne commencez pas
vos histoires... On vous trouvera des effets. N'est-ce pas?
Fauchery, vous ajouterez des effets... Au troisième acte, on
pourrait même allonger une scène.

-- Alors, déclara le comédien, je veux le mot du baisser du
rideau... On me doit bien ça.

Fauchery eut l'air de consentir par son silence, et Prullière
remit le rôle dans sa poche, secoué encore, mécontent quand même.
Bosc et Fontan, durant l'explication, avaient pris une mine de
profonde indifférence: chacun pour soi, ça ne les regardait pas,
ils se désintéressaient. Et tous les acteurs entourèrent
Fauchery, le questionnant, quêtant des éloges, pendant que Mignon
écoutait les dernières plaintes de Prullière, sans perdre de vue
le comte Muffat, dont il avait guetté le retour.

Le comte, dans cette obscurité où il rentrait, s'était arrêté au
fond de la scène, hésitant à tomber dans la querelle. Mais
Bordenave l'aperçut et se précipita.

-- Hein? quel monde! murmura-t-il. Vous ne vous imaginez pas,
monsieur le comte, le mal que j'ai avec ce monde-là. Tous plus
vaniteux les uns que les autres; et carotteurs avec ça, mauvais
comme la gale, toujours dans de sales histoires, ravis si je me
cassais les reins... Pardon, je m'emporte.

Il se tut, un silence régna. Muffat cherchait une transition.
Mais il ne trouva rien, il finit par dire carrément, pour en
sortir plus vite:

-- Nana veut le rôle de la duchesse.

Bordenave eut un soubresaut, en criant:

-- Allons donc! c'est fou!

Puis, comme il regardait le comte, il le trouva si pâle, si
bouleversé, qu'il se calma aussitôt.

-- Diable! dit-il simplement.

Et le silence recommença. Au fond, lui, s'en moquait. Ce serait
peut-être drôle, cette grosse Nana dans le rôle de la duchesse.
D'ailleurs, avec cette histoire, il tenait Muffat solidement.
Aussi sa décision fut-elle bientôt prise. Il se tourna et
appela:

-- Fauchery!

Le comte avait eu un geste pour l'arrêter. Fauchery n'entendait
pas. Poussé contre le manteau d'arlequin par Fontan, il devait
subir des explications sur la façon dont le comédien comprenait
Tardiveau. Fontan voyait Tardiveau en Marseillais, avec de
l'accent; et il imitait l'accent. Des répliques entières y
passaient; était-ce bien ainsi? Il ne semblait que soumettre des
idées, dont il doutait lui-même. Mais Fauchery se montrant froid
et faisant des objections, il se vexa tout de suite. Très bien!
Du moment où l'esprit du rôle lui échappait, il vaudrait mieux
pour tout le monde qu'il ne le jouât pas.

-- Fauchery! cria de nouveau Bordenave.

Alors, le jeune homme se sauva, heureux d'échapper à l'acteur,
qui demeura blessé d'une retraite si prompte.

-- Ne restons pas là, reprit Bordenave. Venez, messieurs.

Pour se garer des oreilles curieuses, il les mena dans le magasin
des accessoires, derrière la scène. Mignon, surpris, les regarda
disparaître. On descendait quelques marches. C'était une pièce
carrée, dont les deux fenêtres donnaient sur la cour. Un jour de
cave entrait par les vitres sales, blafard sous le plafond bas.
Là, dans des casiers, qui encombraient la pièce, traînait un
bric-à-brac d'objets de toutes sortes, le déballage d'un
revendeur de la rue de Lappe qui liquide, un pêle-mêle sans nom
d'assiettes, de coupes en carton doré, de vieux parapluies
rouges, de cruches italiennes, de pendules de tous les styles, de
plateaux et d'encriers, d'armes à feu et de seringues; le tout
sous une couche de poussière d'un pouce, méconnaissable, ébréché,
cassé, entassé. Et une insupportable odeur de ferraille, de
chiffons, de cartonnages humides, montait de ces tas, où les
débris des pièces jouées s'amoncelaient depuis cinquante ans.

-- Entrez, répétait Bordenave. Nous serons seuls au moins.

Le comte, très gêné, fit quelques pas pour laisser le directeur
risquer seul la proposition. Fauchery s'étonnait.

-- Quoi donc? demanda-t-il.

-- Voilà, dit enfin Bordenave. Une idée nous est venue...
Surtout, ne sautez pas. C'est très sérieux... Qu'est-ce que
vous pensez de Nana dans le rôle de la duchesse?

L'auteur resta effaré. Puis il éclata.

-- Ah! non, n'est-ce pas? c'est une plaisanterie... On rirait
trop.

-- Eh bien! ce n'est déjà pas si mauvais, quand on rit!...
Réfléchissez, mon cher... L'idée plaît beaucoup à monsieur le
comte.

Muffat, par contenance, venait de prendre sur une planche, dans
la poussière, un objet qu'il ne semblait pas reconnaître.
C'était un coquetier dont on avait refait le pied en plâtre. Il
le garda, sans en avoir conscience, et s'avança pour murmurer:

-- Oui, oui, ce serait très bien.

Fauchery se tourna vers lui, avec un geste de brusque impatience.
Le comte n'avait rien à voir dans sa pièce. Et il dit nettement:

-- Jamais!... Nana en cocotte, tant qu'on voudra, mais en femme
du monde, non, par exemple!

-- Vous vous trompez, je vous assure, reprit Muffat qui
s'enhardissait. Justement, elle vient de me faire la femme
honnête...

-- Où donc? demanda Fauchery, dont la surprise augmentait.

-- Là-haut, dans une loge... Eh bien! c'était ça. Oh! une
distinction! Elle a surtout un coup d'oeil... Vous savez, en
passant, dans ce genre...

Et, son coquetier à la main, il voulut imiter Nana, s'oubliant
dans un besoin passionné de convaincre ces messieurs. Fauchery
le regardait, stupéfait. Il avait compris, il ne se fâchait
plus. Le comte, qui sentit son regard, où il y avait de la
moquerie et de la pitié, s'arrêta, pris d'une faible rougeur.

-- Mon Dieu! c'est possible, murmura l'auteur par complaisance.
Elle serait peut-être très bien... Seulement, le rôle est donné.
Nous ne pouvons le reprendre à Rose.

-- Oh! s'il n'y a que ça, dit Bordenave, je me charge d'arranger
l'affaire.

Mais alors, les voyant tous les deux contre lui, comprenant que
Bordenave avait un intérêt caché, le jeune homme, pour ne pas
faiblir, se révolta avec un redoublement de violence, de façon à
rompre l'entretien.

-- Eh! non, eh! non! Quand même le rôle serait libre, jamais je
ne le lui donnerais... Là, est-ce clair? Laissez-moi
tranquille... Je n'ai pas envie de tuer ma pièce.

Il se fit un silence embarrassé. Bordenave, jugeant qu'il était
de trop, s'éloigna. Le comte restait la tête basse. Il la
releva avec effort, il dit d'une voix qui s'altérait:

-- Mon cher, si je vous demandais cela comme un service?

-- Je ne puis pas, je ne puis pas, répétait Fauchery en se
débattant.

La voix de Muffat devint plus dure.

-- Je vous en prie... Je le veux!

Et il le regardait fixement. Devant ce regard noir, où il lut
une menace, le jeune homme céda tout d'un coup, balbutiant des
paroles confuses:

-- Faites, après tout, je m'en moque... Ah! vous abusez. Vous
verrez, vous verrez...

L'embarras fut alors plus grand. Fauchery s'était adossé à un
casier, tapant nerveusement du pied. Muffat paraissait examiner
avec attention le coquetier, qu'il tournait toujours.

-- C'est un coquetier, vint dire Bordenave obligeamment.

-- Tiens! oui, c'est un coquetier, répéta le comte.

-- Excusez, vous vous êtes empli de poussière, continua le
directeur en replaçant l'objet sur une planche.



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