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Text on one page: Few Medium Many
Seulement, madame donnait trop de mal à
Zoé, par des imprudences, des coups de tête, des bravades folles.
Aussi la femme de chambre se relâchait-elle peu à peu, ayant
remarqué d'ailleurs qu'elle tirait de plus gros profits des
heures de gâchis, quand madame avait fait une bêtise qu'il
fallait réparer. Alors, les cadeaux pleuvaient, elle pêchait des
louis dans l'eau trouble.

Un matin, comme Muffat n'était pas encore sorti de la chambre,
Zoé introduisit un monsieur tout tremblant dans le cabinet de
toilette, où Nana changeait de linge.

-- Tiens! Zizi! dit la jeune femme stupéfaite.

C'était Georges, en effet. Mais, en la voyant en chemise, avec
ses cheveux d'or sur ses épaules nues, il s'était jeté à son cou,
l'avait prise et la baisait partout. Elle se débattait,
effrayée, étouffant sa voix, balbutiant:

-- Finis donc, il est là! C'est stupide... Et vous, Zoé,
êtes-vous folle? Emmenez-le! Gardez-le en bas, je vais tâcher
de descendre.

Zoé dut le pousser devant elle. En bas, dans la salle à manger,
lorsque Nana put les rejoindre, elle les gronda tous les deux.
Zoé pinçait les lèvres; et elle se retira, l'air vexé, en disant
qu'elle avait pensé faire plaisir à madame. Georges regardait
Nana avec un tel bonheur de la revoir, que ses beaux yeux
s'emplissaient de larmes. Maintenant, les mauvais jours étaient
passés, sa mère le croyait raisonnable et lui avait permis de
quitter les Fondettes; aussi, en débarquant à la gare, venait-il
de prendre une voiture pour embrasser plus vite sa bonne chérie.
Il parlait de vivre désormais près d'elle, comme là-bas, quand il
l'attendait pieds nus, dans la chambre de la Mignotte. Et, tout
en contant son histoire, il avançait les doigts, par un besoin de
la toucher, après cette cruelle année de séparation; il
s'emparait de ses mains, fouillait dans les larges manches du
peignoir, remontait jusqu'aux épaules.

-- Tu aimes toujours ton bébé? demanda-t-il de sa voix d'enfant.

-- Bien sûr que je l'aime! répondit Nana, qui se dégagea d'un
mouvement brusque. Mais tu tombes sans crier gare... Tu sais,
mon petit, je ne suis pas libre. Il faut être sage.

Georges, descendu de voiture dans l'éblouissement d'un long désir
enfin contenté, n'avait pas même vu les lieux où il entrait.
Alors, il eut conscience d'un changement autour de lui. Il
examina la riche salle à manger, avec son haut plafond décoré,
ses Gobelins, son dressoir éblouissant d'argenterie.

-- Ah! oui, dit-il tristement.

Et elle lui fit entendre qu'il ne devait jamais venir le matin.
L'après-midi, s'il voulait, de quatre à six; c'était l'heure où
elle recevait. Puis, comme il la regardait d'un air suppliant
d'interrogation, sans rien demander, elle le baisa à son tour sur
le front, en se montrant très bonne.

-- Sois bien sage, je ferai mon possible, murmura-t-elle.

Mais la vérité était que ça ne lui disait plus rien. Elle
trouvait Georges très gentil, elle aurait voulu l'avoir pour
camarade, pas davantage. Cependant, quand il arrivait tous les
jours à quatre heures, il semblait si malheureux, qu'elle cédait
souvent encore, le gardait dans ses armoires, lui laissait
continuellement ramasser les miettes de sa beauté. Il ne
quittait plus l'hôtel, familier comme le petit chien Bijou, l'un
et l'autre dans les jupes de maîtresse, ayant un peu d'elle, même
lorsqu'elle était avec un autre, attrapant des aubaines de sucre
et de caresses, aux heures d'ennui solitaire.

Sans doute madame Hugon apprit la rechute du petit entre les bras
de cette mauvaise femme, car elle accourut à Paris, elle vint
réclamer l'aide de son autre fils, le lieutenant Philippe, alors
en garnison à Vincennes. Georges, qui se cachait de son frère
aîné, fut pris de désespoir, craignant quelque coup de force; et,
comme il ne pouvait rien garder, dans l'expansion nerveuse de sa
tendresse, il n'entretint bientôt plus Nana que de son grand
frère, un gaillard solide qui oserait tout.

-- Tu comprends, expliquait-il, maman ne viendra pas chez toi,
tandis qu'elle peut envoyer mon frère... Bien sûr, elle va
envoyer Philippe me chercher.

La première fois, Nana fut très blessée. Elle dit sèchement:

-- Je voudrais voir ça, par exemple! Il a beau être lieutenant,
François te le flanquera à la porte, et raide!

Puis, le petit revenant toujours sur son frère, elle finit par
s'occuper de Philippe. Au bout d'une semaine, elle le connut des
pieds à la tête, très grand, très fort, gai, un peu brutal; et,
avec ça, des détails intimes, des poils sur les bras, un signe à
l'épaule. Si bien qu'un jour, toute pleine de l'image de cet
homme qu'elle devait faire jeter à la porte, elle s'écria:

-- Dis donc, Zizi, il ne vient pas, ton frère... C'est donc un
lâcheur!

Le lendemain, comme Georges se trouvait seul avec Nana, François
monta pour demander si madame recevrait le lieutenant Philippe
Hugon. Il devint tout pâle, il murmura:

-- Je m'en doutais, maman m'a parlé ce matin.

Et il suppliait la jeune femme de faire répondre qu'elle ne
pouvait recevoir. Mais elle se levait déjà, tout enflammée, en
disant:

-- Pourquoi donc? il croirait que j'ai peur. Ah bien! nous
allons rire... François, laissez ce monsieur un quart d'heure
dans le salon. Ensuite, vous me l'amènerez.

Elle ne se rassit pas, elle marchait, fiévreuse, allant de la
glace de la cheminée à un miroir de Venise, pendu au-dessus d'un
coffret italien; et, chaque fois, elle donnait un coup d'oeil,
essayait un sourire, tandis que Georges, sans force sur un
canapé, tremblait, à l'idée de la scène qui se préparait. Tout
en se promenant, elle lâchait des phrases courtes.

-- Ça le calmera, ce garçon, d'attendre un quart d'heure... Et
puis, s'il croit venir chez une fille, le salon va l'épater...
Oui, oui, regarde bien tout, mon bonhomme. Ce n'est pas du toc,
ça t'apprendra à respecter la bourgeoise. Il n'y a encore que le
respect, pour les hommes... Hein? le quart d'heure est écoulé?
Non, à peine dix minutes. Oh! nous avons le temps.

Elle ne tenait pas en place. Au quart, elle renvoya Georges, en
lui faisant jurer de ne pas écouter à la porte, car ce serait
inconvenant, si les domestiques le voyaient. Comme il passait
dans la chambre, Zizi risqua d'une voix étranglée:

-- Tu sais, c'est mon frère...

-- N'aie pas peur, dit-elle avec dignité, s'il est poli, je serai
polie.

François introduisait Philippe Hugon, qui était en redingote.
D'abord, Georges traversa la chambre sur la pointe des pieds,
pour obéir à la jeune femme. Mais les voix le retinrent,
hésitant, si plein d'angoisse, que ses jambes mollissaient. Il
s'imaginait des catastrophes, des gifles, quelque chose
d'abominable qui le fâcherait pour toujours avec Nana. Aussi ne
put-il résister au besoin de revenir coller son oreille contre la
porte. Il entendait très mal, l'épaisseur des portières
étouffait les bruits. Pourtant, il attrapait quelques mots
prononcés par Philippe, des phrases dures où sonnaient les mots
d'enfant, de famille, d'honneur. Dans l'anxiété de ce que sa
chérie allait répondre, son coeur battait, l'étourdissait d'un
bourdonnement confus. A coup sûr, elle lâcherait un «sale mufe!»
ou un «foutez-moi la paix, je suis chez moi!» Et rien ne venait,
pas un souffle; Nana était comme morte, là-dedans. Bientôt même,
la voix de son frère s'adoucit. Il ne comprenait plus, lorsqu'un
murmure étrange acheva de le stupéfier. C'était Nana qui
sanglotait. Pendant un instant, il fut en proie à des sentiments
contraires, se sauver, tomber sur Philippe. Mais, juste à cette
minute, Zoé entra dans la chambre, et il s'éloigna de la porte,
honteux d'être surpris.

Tranquillement, elle rangeait du linge dans une armoire; tandis
que, muet, immobile, il appuyait le front contre une vitre,
dévoré d'incertitude. Elle demanda au bout d'un silence:

-- C'est votre frère qui est chez madame?

-- Oui, répondit l'enfant d'une voix étranglée.

Il y eut un nouveau silence.

-- Et ça vous inquiète, n'est-ce pas? monsieur Georges.

-- Oui, répéta-t-il avec la même difficulté souffrante.

Zoé ne se pressait pas. Elle plia des dentelles, elle dit
lentement:

-- Vous avez tort... Madame va arranger ça.

Et ce fut tout, ils ne parlèrent plus. Mais elle ne quittait pas
la chambre. Un grand quart d'heure encore, elle tourna, sans
voir monter l'exaspération de l'enfant, qui blêmissait de
contrainte et de doute. Il jetait des coups d'oeil obliques sur
le salon. Que pouvaient-ils faire, pendant si longtemps?
Peut-être Nana pleurait-elle toujours. L'autre brutal devait lui
avoir fichu des calottes. Aussi, lorsque Zoé s'en alla enfin,
courut-il à la porte, collant de nouveau son oreille. Et il
resta effaré, la tête décidément perdue, car il entendait une
brusque envolée de gaieté, des voix tendres qui chuchotaient, des
rires étouffés de femme qu'on chatouille. D'ailleurs, presque
aussitôt, Nana reconduisit Philippe jusqu'à l'escalier, avec un
échange de paroles cordiales et familières.

Quand Georges osa rentrer dans le salon, la jeune femme, debout
devant la glace, se regardait.

-- Eh bien? demanda-t-il, ahuri.

-- Eh bien, quoi? dit-elle sans se retourner.

Puis, négligemment:

-- Que disais-tu donc? il est très gentil, ton frère!

-- Alors, c'est arrangé?

-- Bien sûr, c'est arrangé... Ah! ça, que te prend-il? On
croirait que nous allions nous battre.

Georges ne comprenait toujours pas. Il balbutia:

-- Il m'avait semblé entendre... Tu n'as pas pleuré?

-- Pleuré, moi! cria-t-elle, en le regardant fixement, tu rêves!
Pourquoi veux-tu que j'aie pleuré?

Et ce fut l'enfant qui se troubla, quand elle lui fit une scène,
pour avoir désobéi et s'être arrêté derrière la porte, à
moucharder. Comme elle le boudait, il revint, avec une
soumission câline, voulant savoir.

-- Alors, mon frère...?

-- Ton frère a vu tout de suite où il était... Tu comprends,
j'aurais pu être une fille, et dans ce cas son intervention
s'expliquait, à cause de ton âge et de l'honneur de ta famille.
Oh! moi, je comprends ces sentiments... Mais un coup d'oeil lui
a suffi, il s'est conduit en homme du monde...



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