A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 10 000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
Tu comprends,
j'aurais pu être une fille, et dans ce cas son intervention
s'expliquait, à cause de ton âge et de l'honneur de ta famille.
Oh! moi, je comprends ces sentiments... Mais un coup d'oeil lui
a suffi, il s'est conduit en homme du monde... Ainsi, ne
t'inquiète plus, tout est fini, il va tranquilliser ta maman.

Et elle continua avec un rire:

-- D'ailleurs, tu verras ton frère ici... Je l'ai invité, il
reviendra.

-- Ah! il reviendra, dit le petit en pâlissant.

Il n'ajouta rien, on ne causa plus de Philippe. Elle s'habillait
pour sortir, et il la regardait de ses grands yeux tristes. Sans
doute il était bien content que les choses se fussent arrangées,
car il aurait préféré la mort à une rupture; mais, au fond de
lui, il y avait une angoisse sourde, une douleur profonde, qu'il
ne connaissait pas et dont il n'osait parler. Jamais il ne sut
de quelle façon Philippe rassura leur mère. Trois jours plus
tard, elle retournait aux Fondettes, l'air satisfait. Le soir
même, chez Nana, il tressaillit, lorsque François annonça le
lieutenant. Celui-ci, gaiement, plaisanta, le traita en galopin
dont il avait favorisé une escapade, qui ne tirait pas à
conséquence. Lui, restait le coeur serré, n'osant plus bouger,
ayant des rougeurs de fille, aux moindres mots. Il avait peu
vécu dans la camaraderie de Philippe, son aîné de dix ans; il le
redoutait à l'égal d'un père, auquel on cache les histoires de
femme. Aussi éprouvait-il une honte pleine de malaise, en le
voyant si libre près de Nana, riant très haut, lâché dans le
plaisir, avec sa belle santé. Cependant, comme son frère se
présenta bientôt tous les jours, Georges finit par s'accoutumer
un peu. Nana rayonnait. C'était un dernier emménagement en
plein gâchis de la vie galante, une crémaillère pendue
insolemment dans un hôtel qui crevait d'hommes et de meubles.

Une après-midi que les fils Hugon se trouvaient là, le comte
Muffat vint en dehors des heures réglées. Mais Zoé lui ayant
répondu que madame était avec des amis, il se retira sans vouloir
entrer, affectant une discrétion de galant homme. Lorsqu'il
reparut le soir, Nana l'accueillit avec la froide colère d'une
femme outragée.

-- Monsieur, dit-elle, je ne vous ai donné aucune raison de
m'insulter... Entendez-vous! quand je serai chez moi, je vous
prie d'entrer comme tout le monde.

Le comte restait béant.

-- Mais, ma chère..., tâcha-t-il d'expliquer.

-- Parce que j'avais des visites peut-être! Oui, il y avait des
hommes. Que croyez-vous donc que je fasse avec ces hommes?...
On affiche une femme en prenant de ces airs d'amant discret, et
je ne veux pas être affichée, moi!

Il obtint difficilement son pardon. Au fond, il était ravi.
C'était par des scènes pareilles qu'elle le tenait souple et
convaincu. Depuis longtemps, elle lui avait imposé Georges, un
gamin qui l'amusait, disait-elle. Elle le fit dîner avec
Philippe, et le comte se montra très aimable; au sortir de table,
il prit le jeune homme à part, il lui demanda des nouvelles de sa
mère. Dès lors, les fils Hugon, Vandeuvres et Muffat furent
ouvertement de la maison, où ils se serraient la main en intimes.
C'était plus commode. Seul Muffat mettait encore de la
discrétion à venir trop souvent, gardant le ton de cérémonie d'un
étranger en visite. La nuit, quand Nana, assise à terre, sur ses
peaux d'ours, retirait ses bas, il parlait amicalement de ces
messieurs, de Philippe surtout, qui était la loyauté même.

-- Ça, c'est bien vrai, ils sont gentils, disait Nana, restée par
terre à changer de chemise. Seulement, tu sais, ils voient qui
je suis... Un mot, et je te les flanquerais à la porte!

Cependant, dans son luxe, au milieu de cette cour, Nana
s'ennuyait à crever. Elle avait des hommes pour toutes les
minutes de la nuit, et de l'argent jusque dans les tiroirs de sa
toilette, mêlé aux peignes et aux brosses; mais ça ne la
contentait plus, elle sentait comme un vide quelque part, un trou
qui la faisait bâiller. Sa vie se traînait inoccupée, ramenant
les mêmes heures monotones. Le lendemain n'existait pas, elle
vivait en oiseau, sûre de manger, prête à coucher sur la première
branche venue. Cette certitude qu'on la nourrirait, la laissait
allongée la journée entière, sans un effort, endormie au fond de
cette oisiveté et de cette soumission de couvent, comme enfermée
dans son métier de fille. Ne sortant qu'en voiture, elle perdait
l'usage de ses jambes. Elle retournait à des goûts de gamine,
baisait Bijou du matin au soir, tuait le temps à des plaisirs
bêtes, dans son unique attente de l'homme, qu'elle subissait d'un
air de lassitude complaisante; et, au milieu de cet abandon
d'elle-même, elle ne gardait guère que le souci de sa beauté, un
soin continuel de se visiter, de se laver, de se parfumer
partout, avec l'orgueil de pouvoir se mettre nue, à chaque
instant et devant n'importe qui, sans avoir à rougir.

Le matin, Nana se levait à dix heures. Bijou, le griffon
écossais, la réveillait en lui léchant la figure; et c'était
alors un joujou de cinq minutes, des courses du chien à travers
ses bras et ses cuisses, qui blessaient le comte Muffat. Bijou
fut le premier petit homme dont il eût de la jalousie. Ce
n'était pas convenable qu'une bête mît de la sorte le nez sous
les couvertures. Puis, Nana passait dans son cabinet de
toilette, où elle prenait un bain. Vers onze heures, Francis
venait lui relever les cheveux, en attendant la coiffure
compliquée de l'après-midi. Au déjeuner, comme elle détestait de
manger seule, elle avait presque toujours madame Maloir, qui
arrivait le matin de l'inconnu avec ses chapeaux extravagants, et
retournait le soir dans ce mystère de sa vie, dont personne
d'ailleurs ne s'inquiétait. Mais le moment le plus dur,
c'étaient les deux ou trois heures entre le déjeuner et la
toilette. D'ordinaire, elle proposait un bézigue à sa vieille
amie; parfois, elle lisait le _Figaro_, où les échos des théâtres
et les nouvelles du monde l'intéressaient; même il lui arrivait
d'ouvrir un livre, car elle se piquait de littérature. Sa
toilette la tenait jusqu'à près de cinq heures. Alors,
seulement, elle s'éveillait de sa longue somnolence, sortant en
voiture ou recevant chez elle toute une cohue d'hommes, dînant
souvent en ville, se couchant très tard, pour se relever le
lendemain avec la même fatigue et recommencer des journées
toujours semblables.

Sa grosse distraction était d'aller aux Batignolles voir son
petit Louis, chez sa tante. Pendant des quinze jours, elle
l'oubliait; puis, c'étaient des rages, elle accourait à pied,
pleine d'une modestie et d'une tendresse de bonne mère, apportant
des cadeaux d'hôpital, du tabac pour la tante, des oranges et des
biscuits pour l'enfant; ou bien elle arrivait dans son landau, au
retour du Bois, avec des toilettes dont le tapage ameutait la rue
solitaire. Depuis que sa nièce était dans les grandeurs, madame
Lerat ne dégonflait pas de vanité. Elle se présentait rarement
avenue de Villiers, affectant de dire que ce n'était pas sa
place; mais elle triomphait dans sa rue, heureuse lorsque la
jeune femme venait avec des robes de quatre ou cinq mille francs,
occupée tout le lendemain à montrer ses cadeaux et à citer des
chiffres qui stupéfiaient les voisines. Le plus souvent, Nana
réservait ses dimanches pour la famille; et ces jours-là, si
Muffat l'invitait, elle refusait, avec le sourire d'une petite
bourgeoise: pas possible, elle dînait chez sa tante, elle allait
voir bébé. Avec ça, ce pauvre petit homme de Louiset était
toujours malade. Il marchait sur ses trois ans, ça faisait un
gaillard. Mais il avait eu un eczéma sur la nuque, et maintenant
des dépôts se formaient dans ses oreilles, ce qui faisait
craindre une carie des os du crâne. Quand elle le voyait si
pâle, le sang gâté, avec sa chair molle, tachée de jaune, elle
devenait sérieuse; et il y avait surtout chez elle de
l'étonnement. Que pouvait-il avoir, cet amour, pour s'abîmer
ainsi? Elle, sa mère, se portait si bien!

Les jours où son enfant ne l'occupait pas, Nana retombait dans la
monotonie bruyante de son existence, promenades au Bois,
premières représentations, dîners et soupers à la Maison d'Or ou
au Café anglais, puis tous les lieux publics, tous les spectacles
où la foule se ruait, Mabille, les revues, les courses. Et elle
gardait quand même ce trou d'oisiveté bête, qui lui donnait comme
des crampes d'estomac. Malgré les continuelles toquades qu'elle
avait au coeur, elle s'étirait les bras, dès qu'elle était seule,
dans un geste de fatigue immense. La solitude l'attristait tout
de suite, car elle s'y retrouvait avec le vide et l'ennui
d'elle-même. Très gaie par métier et par nature, elle devenait
alors lugubre, résumant sa vie dans ce cri qui revenait sans
cesse, entre deux bâillements:

-- Oh! que les hommes m'embêtent!

Une après-midi, comme elle rentrait d'un concert, Nana remarqua,
sur un trottoir de la rue Montmartre, une femme qui trottait, les
bottines éculées, les jupes sales, avec un chapeau détrempé par
les pluies. Tout d'un coup, elle la reconnut.

-- Arrêtez, Charles! cria-t-elle au cocher.

Et, appelant:

-- Satin! Satin!

Les passants tournèrent la tête, la rue entière regarda. Satin
s'était approchée et se salissait encore aux roues de la voiture.

-- Monte donc, ma fille, dit Nana tranquille, se moquant du monde.

Et elle la ramassa, elle l'emmena, dégoûtante, dans son landau
bleu clair, à côté de sa robe de soie gris perle, garnie de
chantilly; tandis que la rue souriait de la haute dignité du
cocher.

Dès lors, Nana eut une passion, qui l'occupa. Satin fut son
vice. Installée dans l'hôtel de l'avenue de Villiers,
débarbouillée, nippée, pendant trois jours elle raconta
Saint-Lazare, et les embêtements avec les soeurs, et ces salauds
de la police qui l'avaient mise en carte. Nana s'indignait, la
consolait, jurait de la tirer de là, quand elle devrait elle-même
aller trouver le ministre. En attendant, rien ne pressait, on ne
viendrait pas la chercher chez elle, bien sûr. Et des après-midi
de tendresse commencèrent entre les deux femmes, des mots
caressants, des baisers coupés de rires.



Pages: | Prev | | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | | 19 | | 20 | | 21 | | 22 | | 23 | | 24 | | 25 | | 26 | | 27 | | 28 | | 29 | | 30 | | 31 | | 32 | | 33 | | 34 | | 35 | | 36 | | 37 | | 38 | | 39 | | 40 | | 41 | | 42 | | 43 | | 44 | | 45 | | 46 | | 47 | | 48 | | 49 | | 50 | | 51 | | 52 | | 53 | | 54 | | 55 | | 56 | | 57 | | 58 | | 59 | | 60 | | 61 | | 62 | | 63 | | 64 | | 65 | | 66 | | 67 | | 68 | | 69 | | 70 | | 71 | | 72 | | 73 | | 74 | | 75 | | 76 | | 77 | | 78 | | 79 | | 80 | | 81 | | 82 | | 83 | | 84 | | 85 | | 86 | | 87 | | 88 | | Next |

N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.