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Text on one page: Few Medium Many
Le blondin comprit qu'il venait de
commettre quelque inconvenance; il rougit davantage et resta
effaré.

On frappait les trois coups, des ouvreuses s'entêtaient à rendre
les vêtements, chargées de pelisses et de paletots, au milieu du
monde qui rentrait. La claque applaudit le décor, une grotte du
mont Etna, creusée dans une mine d'argent, et dont les flancs
avaient l'éclat des écus neufs; au fond, la forge de Vulcain
mettait un coucher d'astre. Diane, dès la seconde scène,
s'entendait avec le dieu, qui devait feindre un voyage pour
laisser la place libre à Vénus et à Mars. Puis, à peine Diane se
trouvait-elle seule, que Vénus arrivait. Un frisson remua la
salle. Nana était nue. Elle était nue avec une tranquille
audace, certaine de la toute-puissance de sa chair. Une simple
gaze l'enveloppait; ses épaules rondes, sa gorge d'amazone dont
les pointes roses se tenaient levées et rigides comme des lances,
ses larges hanches qui roulaient dans un balancement voluptueux,
ses cuisses de blonde grasse, tout son corps se devinait, se
voyait sous le tissu léger, d'une blancheur d'écume. C'était
Vénus naissant des flots, n'ayant pour voile que ses cheveux.
Et, lorsque Nana levait les bras, on apercevait, aux feux de la
rampe, les poils d'or de ses aisselles. Il n'y eut pas
d'applaudissements. Personne ne riait plus, les faces des
hommes, sérieuses, se tendaient, avec le nez aminci, la bouche
irritée et sans salive. Un vent semblait avoir passé, très doux,
chargé d'une sourde menace. Tout d'un coup, dans la bonne
enfant, la femme se dressait, inquiétante, apportant le coup de
folie de son sexe, ouvrant l'inconnu du désir. Nana souriait
toujours, mais d'un sourire aigu de mangeuse d'hommes.

-- Fichtre! dit simplement Fauchery à la Faloise.

Mars, cependant, accourait au rendez-vous, avec son plumet, et se
trouvait entre les deux déesses. Il y avait là une scène que
Prullière joua finement; caressé par Diane qui voulait tenter sur
lui un dernier effort avant de le livrer à Vulcain, cajolé par
Vénus que la présence de sa rivale stimulait, il s'abandonnait à
ces douceurs, d'un air béat de coq en pâte. Puis, un grand trio
terminait la scène; et ce fut alors qu'une ouvreuse parut dans la
loge de Lucy Stewart, et jeta deux énormes bouquets de lilas
blanc. On applaudit, Nana et Rose Mignon saluèrent, pendant que
Prullière ramassait les bouquets. Une partie de l'orchestre se
tourna en souriant vers la baignoire occupée par Steiner et
Mignon. Le banquier, le sang au visage, avait de petits
mouvements convulsifs du menton, comme s'il eût éprouvé un
embarras dans la gorge.

Ce qui suivit acheva d'empoigner la salle. Diane s'en était
allée, furieuse. Tout de suite, assise sur un banc de mousse,
Vénus appela Mars auprès d'elle. Jamais encore on n'avait osé
une scène de séduction plus chaude. Nana, les bras au cou de
Prullière, l'attirait, lorsque Fontan, se livrant à une mimique
de fureur cocasse, exagérant le masque d'un époux outragé qui
surprend sa femme en flagrant délit, parut dans le fond de la
grotte. Il tenait le fameux filet aux mailles de fer. Un
instant, il le balança, pareil à un pêcheur qui va jeter un coup
d'épervier; et, par un truc ingénieux, Vénus et Mars furent pris
au piège, le filet les enveloppa, les immobilisa dans leur
posture d'amants heureux.

Un murmure grandit, comme un soupir qui se gonflait. Quelques
mains battirent, toutes les jumelles étaient fixées sur Vénus.
Peu à peu, Nana avait pris possession du public, et maintenant
chaque homme la subissait. Le rut qui montait d'elle, ainsi que
d'une bête en folie, s'était épandu toujours davantage,
emplissant la salle. A cette heure, ses moindres mouvements
soufflaient le désir, elle retournait la chair d'un geste de son
petit doigt. Des dos s'arrondissaient, vibrant comme si des
archets invisibles se fussent promenés sur les muscles; des
nuques montraient des poils follets qui s'envolaient, sous des
haleines tièdes et errantes, venues on ne savait de quelle bouche
de femme. Fauchery voyait devant lui l'échappé de collège que la
passion soulevait de son fauteuil. Il eut la curiosité de
regarder le comte de Vandeuvres, très pâle, les lèvres pincées,
le gros Steiner, dont la face apoplectique crevait, Labordette
lorgnant d'un air étonné de maquignon qui admire une jument
parfaite, Daguenet dont les oreilles saignaient et remuaient de
jouissance. Puis, un instinct lui fit jeter un coup d'oeil en
arrière, et il resta étonné de ce qu'il aperçut dans la loge des
Muffat: derrière la comtesse, blanche et sérieuse, le comte se
haussait, béant, la face marbrée de taches rouges; tandis que,
près de lui, dans l'ombre, les yeux troubles du marquis de
Chouard étaient devenus deux yeux de chat, phosphorescents,
pailletés d'or. On suffoquait, les chevelures s'alourdissaient
sur les têtes en sueur. Depuis trois heures qu'on était là, les
haleines avaient chauffé l'air d'une odeur humaine. Dans le
flamboiement du gaz, les poussières en suspension
s'épaississaient, immobiles au-dessous du lustre. La salle
entière vacillait, glissait à un vertige, lasse et excitée, prise
de ces désirs ensommeillés de minuit qui balbutient au fond des
alcôves. Et Nana, en face de ce public pâmé, de ces quinze cents
personnes entassées, noyées dans l'affaissement et le
détraquement nerveux d'une fin de spectacle, restait victorieuse
avec sa chair de marbre, son sexe assez fort pour détruire tout
ce monde et n'en être pas entamé.

La pièce s'acheva. Aux appels triomphants de Vulcain, tout
l'Olympe défilait devant les amoureux, avec des oh! et des ah!
de stupéfaction et de gaillardise. Jupiter disait: «Mon fils, je
vous trouve léger de nous appeler pour voir ça.» Puis, un
revirement avait lieu en faveur de Vénus. Le choeur des cocus,
introduit de nouveau par Iris, suppliait le maître des dieux de
ne pas donner suite à sa requête; depuis que les femmes
demeuraient au logis, la vie y devenait impossible pour les
hommes; ils aimaient mieux être trompés et contents, ce qui était
la morale de la comédie. Alors, on délivrait Vénus. Vulcain
obtenait une séparation de corps. Mars se remettait avec Diane.
Jupiter, pour avoir la paix dans son ménage, envoyait sa petite
blanchisseuse dans une constellation. Et l'on tirait enfin
l'Amour de son cachot, où il avait fait des cocottes, au lieu de
conjuguer le verbe aimer. La toile tomba sur une apothéose, le
choeur des cocus agenouillé, chantant un hymne de reconnaissance
à Vénus, souriante et grandie dans sa souveraine nudité.

Les spectateurs, déjà debout, gagnaient les portes. On nomma les
auteurs, et il y eut deux rappels, au milieu d'un tonnerre de
bravos. Le cri: «Nana! Nana!» avait roulé furieusement. Puis,
la salle n'était pas encore vide, qu'elle devint noire; la rampe
s'éteignit, le lustre baissa, de longues housses de toile grise
glissèrent des avant-scènes, enveloppèrent les dorures des
galeries; et cette salle, si chaude, si bruyante, tomba d'un coup
à un lourd sommeil, pendant qu'une odeur de moisi et de poussière
montait. Au bord de sa loge, attendant que la foule se fût
écoulée, la comtesse Muffat, toute droite, emmitouflée de
fourrures, regardait l'ombre.

Dans les couloirs, on bousculait les ouvreuses qui perdaient la
tête, parmi des tas de vêtements écroulés. Fauchery et la
Faloise s'étaient hâtés, pour assister à la sortie. Le long du
vestibule, des hommes faisaient la haie, tandis que, du double
escalier, lentement, deux interminables queues descendaient,
régulières et compactes. Steiner, entraîné par Mignon, avait
filé des premiers. Le comte de Vandeuvres partit avec Blanche de
Sivry à son bras. Un instant, Gaga et sa fille semblèrent
embarrassées, mais Labordette s'empressa d'aller leur chercher
une voiture, dont il referma galamment la portière sur elles.
Personne ne vit passer Daguenet. Comme l'échappé de collège, les
joues brûlantes, décidé à attendre devant la porte des artistes,
courait au passage des Panoramas, dont il trouva la grille
fermée, Satin, debout sur le trottoir, vint le frôler de ses
jupes; mais lui, désespéré, refusa brutalement, puis disparut au
milieu de la foule, avec des larmes de désir et d'impuissance
dans les yeux. Des spectateurs allumaient des cigares,
s'éloignaient en fredonnant: _Lorsque Vénus rôde le soir..._
Satin était remontée devant le café des Variétés, où Auguste lui
laissait manger le reste de sucre des consommations. Un gros
homme, qui sortait très échauffé, l'emmena enfin, dans l'ombre du
boulevard peu à peu endormi.

Pourtant, du monde descendait toujours. La Faloise attendait
Clarisse. Fauchery avait promis de prendre Lucy Stewart, avec
Caroline Héquet et sa mère. Elles arrivaient, elles occupaient
tout un coin du vestibule, riant très haut, lorsque les Muffat
passèrent, l'air glacial. Bordenave, justement, venait de
pousser une petite porte et obtenait de Fauchery la promesse
formelle d'une chronique. Il était en sueur, un coup de soleil
sur la face, comme grisé par le succès.

-- En voilà pour deux cents représentations, lui dit obligeamment
la Faloise. Paris entier va défiler à votre théâtre.

Mais Bordenave, se fâchant, montrant d'un mouvement brusque du
menton le public qui emplissait le vestibule, cette cohue
d'hommes aux lèvres sèches, aux yeux ardents, tout brûlants
encore de la possession de Nana, cria avec violence:

-- Dis donc à mon bordel, bougre d'entêté!





II




Le lendemain, à dix heures, Nana dormait encore. Elle occupait,
boulevard Haussmann, le second étage d'une grande maison neuve,
dont le propriétaire louait à des dames seules, pour leur faire
essuyer les plâtres. Un riche marchand de Moscou, qui était venu
passer un hiver à Paris, l'avait installée là, en payant six mois
d'avance. L'appartement, trop vaste pour elle, n'avait jamais
été meublé complètement; et un luxe criard, des consoles et des
chaises dorées s'y heurtaient à du bric-à-brac de revendeuse, des
guéridons d'acajou, des candélabres de zinc jouant le bronze
florentin. Cela sentait la fille lâchée trop tôt par son premier
monsieur sérieux, retombée à des amants louches, tout un début
difficile, un lançage manqué, entravé par des refus de crédit et
des menaces d'expulsion.

Nana dormait sur le ventre, serrant entre ses bras nus son
oreiller, où elle enfonçait son visage tout blanc de sommeil.



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