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Text on one page: Few Medium Many
Nana voulait retenir Labordette à
dîner; il refusa, il promenait un riche étranger dans Paris.
Cependant, Muffat l'ayant pris à part pour le supplier de courir
chez Becker, le joaillier, et de lui rapporter la parure de
saphirs, dont il voulait faire le soir même une surprise à la
jeune femme, Labordette se chargea volontiers de la commission.
Une demi-heure plus tard, Julien remettait l'écrin au comte,
mystérieusement.

Pendant le dîner, Nana fut nerveuse. La vue des quatre-vingt
mille francs l'avait agitée. Dire que toute cette monnaie allait
passer à des fournisseurs! Ça la dégoûtait. Dès le potage, dans
cette salle à manger superbe, éclairée du reflet de l'argenterie
et des cristaux, elle tourna au sentiment, elle célébra les
bonheurs de la pauvreté. Les hommes étaient en habit, elle-même
portait une robe de satin blanc brodé, tandis que Satin, plus
modeste, en soie noire, avait simplement au cou un coeur d'or, un
cadeau de sa bonne amie. Et, derrière les convives, Julien et
François servaient, aidés de Zoé, tous les trois très dignes.

-- Bien sûr que je m'amusais davantage, quand je n'avais pas le
sou, répétait Nana.

Elle avait placé Muffat à sa droite et Vandeuvres à sa gauche;
mais elle ne les regardait guère, occupée de Satin, qui trônait
en face d'elle, entre Philippe et Georges.

-- N'est-ce pas, mon chat? disait-elle à chaque phrase.
Avons-nous ri, à cette époque, lorsque nous allions à la pension
de la mère Josse, rue Polonceau!

On servait le rôti. Les deux femmes se lancèrent dans leurs
souvenirs. Ça les prenait par crises bavardes; elles avaient un
brusque besoin de remuer cette boue de leur jeunesse; et c'était
toujours quand il y avait là des hommes, comme si elles cédaient
à une rage de leur imposer le fumier où elles avaient grandi.
Ces messieurs pâlissaient, avec des regards gênés. Les fils
Hugon tâchaient de rire, pendant que Vandeuvres frisait
nerveusement sa barbe et que Muffat redoublait de gravité.

-- Tu te souviens de Victor? dit Nana. En voilà un enfant
vicieux, qui menait les petites filles dans les caves!

-- Parfaitement, répondit Satin. Je me rappelle très bien la
grande cour, chez toi. Il y avait une concierge, avec un
balai...

-- La mère Boche; elle est morte.

-- Et je vois encore votre boutique... Ta mère était une grosse.
Un soir que nous jouions, ton père est rentré pochard, mais
pochard!

A ce moment, Vandeuvres tenta une diversion, en se jetant à
travers les souvenirs de ces dames.

-- Dites donc, ma chère, je reprendrais volontiers des truffes...
Elles sont exquises. J'en ai mangé hier chez le duc de
Corbreuse, qui ne les valaient pas.

-- Julien, les truffes! dit rudement Nana.

Puis, revenant:

-- Ah! dame, papa n'était guère raisonnable... Aussi, quelle
dégringolade! Si tu avais vu ça, un plongeon, une dèche!... Je
peux dire que j'en ai supporté de toutes les couleurs, et c'est
miracle si je n'y ai pas laissé ma peau, comme papa et maman.

Cette fois, Muffat, qui jouait avec un couteau, énervé, se permit
d'intervenir.

-- Ce n'est pas gai, ce que vous racontez là.

-- Hein? quoi? pas gai! cria-t-elle en le foudroyant d'un
regard. Je crois bien que ce n'est pas gai!... Il fallait nous
apporter du pain, mon cher... Oh! moi, vous savez, je suis une
bonne fille, je dis les choses comme elles sont. Maman était
blanchisseuse, papa se soûlait, et il en est mort. Voilà! Si ça
ne vous convient pas, si vous avez honte de ma famille...

Tous protestèrent. Qu'allait-elle chercher là! on respectait sa
famille. Mais elle continuait:

-- Si vous avez honte de ma famille, eh bien! laissez-moi, parce
que je ne suis pas une de ces femmes qui renient leur père et
leur mère... Il faut me prendre avec eux, entendez-vous!

Ils la prenaient, ils acceptaient le papa, la maman, le passé, ce
qu'elle voudrait. Les yeux sur la table, tous quatre maintenant
se faisaient petits, tandis qu'elle les tenait sous ses anciennes
savates boueuses de la rue de la Goutte-d'Or, avec l'emportement
de sa toute-puissance. Et elle ne désarma pas encore: on aurait
beau lui apporter des fortunes, lui bâtir des palais, elle
regretterait toujours l'époque où elle croquait des pommes. Une
blague, cet idiot d'argent! c'était fait pour les fournisseurs.
Puis, son accès se termina dans un désir sentimental d'une vie
simple, le coeur sur la main, au milieu d'une bonté universelle.

Mais, à ce moment, elle aperçut Julien, les bras ballants, qui
attendait.

-- Eh bien! quoi? servez le champagne, dit-elle. Qu'avez-vous à
me regarder comme une oie?

Pendant la scène, les domestiques n'avaient pas eu un sourire.
Ils semblaient ne pas entendre, plus majestueux à mesure que
madame se lâchait davantage. Julien, sans broncher, se mit à
verser le champagne. Par malheur, François, qui présentait les
fruits, pencha trop le compotier, et les pommes, les poires, le
raisin, roulèrent sur la table.

-- Fichu maladroit! cria Nana.

Le valet eut le tort de vouloir expliquer que les fruits
n'étaient pas montés solidement. Zoé les avait ébranlés, en
prenant des oranges.

-- Alors, dit Nana, c'est Zoé qui est une dinde.

-- Mais, madame..., murmura la femme de chambre blessée.

Du coup, madame se leva, et la voix brève, avec un geste de
royale autorité:

-- Assez, n'est-ce pas?... Sortez tous!... Nous n'avons plus
besoin de vous.

Cette exécution la calma. Elle se montra tout de suite très
douce, très aimable. Le dessert fut charmant, ces messieurs
s'égayaient à se servir eux-mêmes. Mais Satin, qui avait pelé
une poire, était venue la manger derrière sa chérie, appuyée à
ses épaules, lui disant dans le cou des choses, dont elles
riaient très fort; puis, elle voulut partager son dernier morceau
de poire, elle le lui présenta entre les dents; et toutes deux se
mordillaient les lèvres, achevaient le fruit dans un baiser.
Alors, ce fut une protestation comique de la part de ces
messieurs. Philippe leur cria de ne pas se gêner. Vandeuvres
demanda s'il fallait sortir. Georges était venu prendre Satin
par la taille et l'avait ramenée à sa place.

-- Etes-vous bêtes! dit Nana, vous la faites rougir, cette pauvre
mignonne... Va, ma fille, laisse-les blaguer. Ce sont nos
petites affaires.

Et, tournée vers Muffat, qui regardait, de son air sérieux:

-- N'est-ce pas, mon ami?

-- Oui, certainement, murmura-t-il, en approuvant d'un lent signe
de tête.

Il n'avait plus une protestation. Au milieu de ces messieurs, de
ces grands noms, de ces vieilles honnêtetés, les deux femmes,
face à face, échangeant un regard tendre, s'imposaient et
régnaient, avec le tranquille abus de leur sexe et leur mépris
avoué de l'homme. Ils applaudirent.

On monta prendre le café dans le petit salon. Deux lampes
éclairaient d'une lueur molle les tentures roses, les bibelots
aux tons de laque et de vieil or. C'était, à cette heure de
nuit, au milieu des coffres, des bronzes, des faïences, un jeu de
lumière discret allumant une incrustation d'argent ou d'ivoire,
détachant le luisant d'une baguette sculptée, moirant un panneau
d'un reflet de soie. Le feu de l'après-midi se mourait en
braise, il faisait très chaud, une chaleur alanguie, sous les
rideaux et les portières. Et, dans cette pièce toute pleine de
la vie intime de Nana, où traînaient ses gants, un mouchoir
tombé, un livre ouvert, on la retrouvait au déshabillé, avec son
odeur de violette, son désordre de bonne fille, d'un effet
charmant parmi ces richesses; tandis que les fauteuils larges
comme des lits et les canapés profonds comme des alcôves
invitaient à des somnolences oublieuses de l'heure, à des
tendresses rieuses, chuchotées dans l'ombre des coins.

Satin alla s'étendre près de la cheminée, au fond d'un canapé.
Elle avait allumé une cigarette. Mais Vandeuvres s'amusait à lui
faire une scène atroce de jalousie, en la menaçant de lui envoyer
des témoins, si elle détournait encore Nana de ses devoirs.
Philippe et Georges se mettaient de la partie, la taquinaient, la
pinçaient si fort, qu'elle finit par crier:

-- Chérie! chérie! fais-les donc tenir tranquilles! Ils sont
encore après moi.

-- Voyons, laissez-la, dit Nana sérieusement. Je ne veux pas
qu'on la tourmente, vous le savez bien... Et toi, mon chat,
pourquoi te fourres-tu toujours avec eux, puisqu'ils sont si peu
raisonnables?

Satin, toute rouge, tirant la langue, alla dans le cabinet de
toilette, dont la porte grande ouverte laissait voir la pâleur
des marbres, éclairée par la lumière laiteuse d'un globe dépoli,
où brûlait une flamme de gaz. Alors, Nana causa avec les quatre
hommes, en maîtresse de maison pleine de charme. Elle avait lu
dans la journée un roman qui faisait grand bruit, l'histoire
d'une fille; et elle se révoltait, elle disait que tout cela
était faux, témoignant d'ailleurs une répugnance indignée contre
cette littérature immonde, dont la prétention était de rendre la
nature; comme si l'on pouvait tout montrer! comme si un roman ne
devait pas être écrit pour passer une heure agréable! En matière
de livres et de drames, Nana avait des opinions très arrêtées:
elle voulait des oeuvres tendres et nobles, des choses pour la
faire rêver et lui grandir l'âme. Puis, la conversation étant
tombée sur les troubles qui agitaient Paris, des articles
incendiaires, des commencements d'émeute à la suite d'appels aux
armes, lancés chaque soir dans les réunions publiques, elle
s'emporta contre les républicains. Que voulaient-ils donc, ces
sales gens qui ne se lavaient jamais? Est-ce qu'on n'était pas
heureux, est-ce que l'empereur n'avait pas tout fait pour le
peuple? Une jolie ordure, le peuple! Elle le connaissait, elle
pouvait en parler; et, oubliant les respects qu'elle venait
d'exiger à table pour son petit monde de la rue de la
Goutte-d'Or, elle tapait sur les siens avec des dégoûts et des
peurs de femme arrivée. L'après-midi, justement, elle avait lu
dans le _Figaro_ le compte rendu d'une séance de réunion publique,
poussée au comique, dont elle riait encore, à cause des mots
d'argot et de la sale tête d'un pochard qui s'était fait
expulser.

-- Oh!



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