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Text on one page: Few Medium Many
Mais Nana fit taire
Satin.

-- Prends garde, les sergents de ville!

Alors, elles étouffèrent leurs rires, regardant avec une peur
sourde, de l'autre côté de l'avenue, deux figures noires qui
marchaient d'un pas cadencé. Nana, dans son luxe, dans sa
royauté de femme obéie, avait conservé une épouvante de la
police, n'aimant pas à en entendre parler, pas plus que de la
mort. Elle éprouvait un malaise, quand un sergent de ville
levait les yeux sur son hôtel. On ne savait jamais avec ces
gens-là. Ils pourraient très bien les prendre pour des filles,
s'ils les entendaient rire, à cette heure de nuit. Satin s'était
serrée contre Nana, dans un petit frisson. Pourtant, elles
restèrent, intéressées par l'approche d'une lanterne, dansante au
milieu des flaques de la chaussée. C'était une vieille
chiffonnière qui fouillait les ruisseaux. Satin la reconnut.

-- Tiens! dit-elle, la reine Pomaré avec son cachemire d'osier!

Et, tandis qu'un coup de vent leur fouettait à la face une
poussière d'eau, elle racontait à sa chérie l'histoire de la
reine Pomaré. Oh! une fille superbe autrefois, qui occupait
tout Paris de sa beauté; et un chien, et un toupet, les hommes
conduits comme des bêtes, de grands personnages pleurant dans son
escalier! A présent, elle se soûlait, les femmes du quartier,
pour rire un peu, lui faisaient boire de l'absinthe; puis, sur
les trottoirs, les galopins la poursuivaient à coups de pierre.
Enfin, une vraie dégringolade, une reine tombée dans la crotte!
Nana écoutait, toute froide.

-- Tu vas voir, ajouta Satin.

Elle siffla comme un homme. La chiffonnière, qui se trouvait
sous la fenêtre, leva la tête et se montra, à la lueur jaune de
sa lanterne. C'était, dans ce paquet de haillons, sous un
foulard en loques, une face bleuie, couturée, avec le trou édenté
de la bouche et les meurtrissures enflammées des yeux. Et, Nana,
devant cette vieillesse affreuse de fille noyée dans le vin, eut
un brusque souvenir, vit passer au fond des ténèbres la vision de
Chamont, cette Irma d'Anglars, cette ancienne roulure comblée
d'ans et d'honneurs, montant le perron de son château au milieu
d'un village prosterné. Alors, comme Satin sifflait encore,
riant de la vieille qui ne la voyait pas:

-- Finis donc, les sergents de ville! murmura-t-elle d'une voix
changée. Rentrons vite, mon chat.

Les pas cadencés revenaient. Elles fermèrent la fenêtre. En se
retournant, Nana, grelottante, les cheveux mouillés, resta un
instant saisie devant son salon, comme si elle avait oublié et
qu'elle fût rentrée dans un endroit inconnu. Elle retrouvait là
un air si tiède, si parfumé, qu'elle en éprouvait une surprise
heureuse. Les richesses entassées, les meubles anciens, les
étoffes de soie et d'or, les ivoires, les bronzes, dormaient dans
la lumière rose des lampes; tandis que, de tout l'hôtel muet,
montait la sensation pleine d'un grand luxe, la solennité des
salons de réception, l'ampleur confortable de la salle à manger,
le recueillement du vaste escalier, avec la douceur des tapis et
des sièges. C'était un élargissement brusque d'elle-même, de ses
besoins de domination et de jouissance, de son envie de tout
avoir pour tout détruire. Jamais elle n'avait senti si
profondément la force de son sexe. Elle promena un lent regard,
elle dit d'un air de grave philosophie:

-- Ah bien! on a tout de même joliment raison de profiter, quand
on est jeune!

Mais déjà Satin, sur les peaux d'ours de la chambre à coucher, se
roulait et l'appelait.

-- Viens donc! viens donc!

Nana se déshabilla dans le cabinet de toilette. Pour aller plus
vite, elle avait pris à deux mains son épaisse chevelure blonde,
et elle la secouait au-dessus de la cuvette d'argent, pendant
qu'une grêle de longues épingles tombaient, sonnant un carillon
sur le métal clair.





XI




Ce dimanche-là, par un ciel orageux des premières chaleurs de
juin, on courait le Grand Prix de Paris au bois de Boulogne. Le
matin, le soleil s'était levé dans une poussière rousse. Mais,
vers onze heures, au moment où les voitures arrivaient à
l'hippodrome de Longchamp, un vent du sud avait balayé les
nuages; des vapeurs grises s'en allaient en longues déchirures,
des trouées d'un bleu intense s'élargissaient d'un bout à l'autre
de l'horizon. Et, dans les coups de soleil qui tombaient entre
deux nuées, tout flambait brusquement, la pelouse peu à peu
emplie d'une cohue d'équipages, de cavaliers et de piétons, la
piste encore vide, avec la guérite du juge, le poteau d'arrivée,
les mâts des tableaux indicateurs, puis en face, au milieu de
l'enceinte du pesage, les cinq tribunes symétriques, étageant
leurs galeries de briques et de charpentes. Au-delà, la vaste
plaine s'aplatissait, se noyait dans la lumière de midi, bordée
de petits arbres, fermée à l'ouest par les coteaux boisés de
Saint-Cloud et de Suresnes, que dominait le profil sévère du mont
Valérien.

Nana, passionnée, comme si le Grand Prix allait décider de sa
fortune, voulut se placer contre la barrière, à côté du poteau
d'arrivée. Elle était venue de très bonne heure, une des
premières, dans son landau garni d'argent, attelé à la Daumont de
quatre chevaux blancs magnifiques, un cadeau du comte Muffat.
Quand elle avait paru à l'entrée de la pelouse, avec deux
postillons trottant sur les chevaux de gauche, et deux valets de
pied, immobiles derrière la voiture, une bousculade s'était
produite parmi la foule, comme au passage d'une reine. Elle
portait les couleurs de l'écurie Vandeuvres, bleu et blanc, dans
une toilette extraordinaire: le petit corsage et la tunique de
soie bleue collant sur le corps, relevés derrière les reins en un
pouf énorme, ce qui dessinait les cuisses d'une façon hardie, par
ces temps de jupes ballonnées; puis, la robe de satin blanc, les
manches de satin blanc, une écharpe de satin blanc en sautoir, le
tout orné d'une guipure d'argent que le soleil allumait. Avec
ça, crânement, pour ressembler davantage à un jockey, elle
s'était posé une toque bleue à plume blanche sur son chignon,
dont les mèches jaunes lui coulaient au milieu du dos, pareilles
à une énorme queue de poils roux.

Midi sonnait. C'était plus de trois heures à attendre, pour la
course du Grand Prix. Lorsque le landau se fut rangé contre la
barrière, Nana se mit à l'aise, comme chez elle. Elle avait eu
le caprice d'amener Bijou et Louiset. Le chien, couché dans ses
jupes, tremblait de froid, malgré la chaleur; tandis que
l'enfant, attifé de rubans et de dentelles, avait une pauvre
petite figure de cire, muette, pâlie par le grand air.
Cependant, la jeune femme, sans s'inquiéter des voisins, causait
très haut avec Georges et Philippe Hugon, assis devant elle, sur
l'autre banquette, parmi un tel tas de bouquets, des roses
blanches et des myosotis bleus, qu'ils disparaissaient jusqu'aux
épaules.

-- Alors, disait-elle, comme il m'assommait, je lui ai montré la
porte... Et voilà deux jours qu'il boude.

Elle parlait de Muffat, seulement elle n'avouait pas aux jeunes
gens la vraie cause de cette première querelle. Un soir, il
avait trouvé dans sa chambre un chapeau d'homme, une toquade
bête, un passant ramené par ennui.

-- Vous ne savez pas comme il est drôle, continua-t-elle,
s'amusant des détails qu'elle donnait. Au fond, c'est un cagot
fini... Ainsi, il dit sa prière tous les soirs. Parfaitement.
il croit que je ne m'aperçois de rien, parce que je me couche la
première, ne voulant pas le gêner; mais je le guigne de l'oeil,
il bredouille, il fait son signe de croix en se tournant pour
m'enjamber et aller se mettre au fond...

-- Tiens! c'est malin, murmura Philippe. Avant et après, alors?

Elle eut un beau rire.

-- Oui, c'est ça, avant et après. Quand je m'endors, je l'entends
de nouveau qui bredouille... Mais ce qui devient embêtant, c'est
que nous ne pouvons plus nous disputer, sans qu'il retombe dans
les curés. Moi, j'ai toujours eu de la religion. Sans doute,
blaguez si vous voulez, ça ne m'empêchera pas de croire ce que je
crois... Seulement, il est trop raseur, il sanglote, il parle de
ses remords. Ainsi, avant-hier, après notre attrapage, il a eu
une vraie crise, je n'étais pas rassurée du tout...

Mais elle s'interrompit pour dire:

-- Regardez donc, voilà les Mignon qui arrivent. Tiens! ils ont
amené les enfants... Sont-ils fagotés, ces petits!

Les Mignon étaient dans un landau aux couleurs sévères, un luxe
cossu de bourgeois enrichis. Rose, en robe de soie grise, garnie
de bouillonnés et de noeuds rouges, souriait, heureuse de la joie
d'Henri et de Charles, assis sur la banquette de devant, engoncés
dans leurs tuniques trop larges de collégien. Mais, quand le
landau fut venu se ranger près de la barrière, et qu'elle aperçut
Nana triomphante au milieu de ses bouquets, avec ses quatre
chevaux et sa livrée, elle pinça les lèvres, très raide, tournant
la tête. Mignon, au contraire, la mine fraîche, l'oeil gai,
envoya un salut de la main. Lui, par principe, restait en dehors
des querelles de femmes.

-- A propos, reprit Nana, connaissez-vous un petit vieux bien
propre, avec des dents mauvaises?... Un monsieur Venot... Il
est venu me voir ce matin.

-- Monsieur Venot, dit Georges stupéfait. Pas possible! C'est un
jésuite.

-- Précisément, j'ai flairé ça. Oh! vous n'avez pas idée de la
conversation! Ç'a été d'un drôle!... Il m'a parlé du comte, de
son ménage désuni, me suppliant de rendre le bonheur à une
famille... Très poli d'ailleurs, très souriant... Alors, moi,
je lui ai répondu que je ne demandais pas mieux, et je me suis
engagée à remettre le comte avec sa femme... Vous savez, ce
n'est pas une blague, je serais enchantée de les voir tous
heureux, ces gens! Puis, ça me soulagerait, car il y a des
jours, vrai! où il m'assomme.

Sa lassitude des derniers mois lui échappait dans ce cri de son
coeur. Avec ça, le comte paraissait avoir de gros embarras
d'argent; il était soucieux, le billet signé à Labordette
menaçait de n'être pas payé.

-- Justement, la comtesse est là-bas, dit Georges, dont les
regards parcouraient les tribunes.

-- Où donc?



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