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Text on one page: Few Medium Many
Elle leur criait qu'elle revenait
tout de suite.

Mais Vandeuvres, ayant aperçu Labordette, l'appela; et quelques
paroles brèves furent échangées.

-- Vous avez tout ramassé?

-- Oui.

-- Pour combien?

-- Quinze cents louis, un peu partout.

Comme Nana tendait curieusement l'oreille, ils se turent.
Vandeuvres, très nerveux, avait ses yeux clairs, allumés de
petites flammes, qui l'effrayaient la nuit, lorsqu'il parlait de
se faire flamber avec ses chevaux. En traversant la piste, elle
baissa la voix, elle le tutoya.

-- Dis donc, explique-moi... Pourquoi la cote de ta pouliche
monte-t-elle? Ça fait un boucan!

Il tressaillit, il laissa échapper:

-- Ah! ils causent... Quelle race, ces parieurs! Quand j'ai un
favori, ils se jettent tous dessus, et il n'y en a plus pour moi.
Puis, quand un outsider est demandé, ils clabaudent, ils crient
comme si on les écorchait.

-- C'est qu'il faudrait me prévenir, j'ai parié, reprit-elle.
Est-ce qu'elle a des chances?

Une colère soudaine l'emporta, sans raison.

-- Hein? fiche-moi la paix... Tous les chevaux ont des chances.
La cote monte, parbleu! parce qu'on en a pris. Qui? je ne sais
pas... J'aime mieux te laisser, si tu dois m'assommer avec tes
questions idiotes.

Ce ton n'était ni dans son tempérament ni dans ses habitudes.
Elle fut plus étonnée que blessée. Lui, d'ailleurs, restait
honteux; et, comme elle le priait sèchement d'être poli, il
s'excusa. Depuis quelque temps, il avait ainsi de brusques
changements d'humeur. Personne n'ignorait, dans le Paris galant
et mondain, qu'il jouait ce jour-là son dernier coup de cartes.
Si ses chevaux ne gagnaient pas, s'ils lui emportaient encore les
sommes considérables pariées sur eux, c'était un désastre, un
écroulement; l'échafaudage de son crédit, les hautes apparences
que gardait son existence minée par-dessous, comme vidée par le
désordre et la dette, s'abîmaient dans une ruine retentissante.
Et Nana, personne non plus ne l'ignorait, était la mangeuse
d'hommes qui avait achevé celui-là, venue la dernière dans cette
fortune ébranlée, nettoyant la place. On racontait des caprices
fous, de l'or semé au vent, une partie à Bade où elle ne lui
avait pas laissé de quoi payer l'hôtel, une poignée de diamants
jetée sur un brasier, un soir d'ivresse, pour voir si ça brûlait
comme du charbon. Peu à peu, avec ses gros membres, ses rires
canailles de faubourienne, elle s'était imposée à ce fils, si
appauvri et si fin, d'une antique race. A cette heure, il
risquait tout, si envahi par son goût du bête et du sale, qu'il
avait perdu jusqu'à la force de son scepticisme. Huit jours
auparavant, elle s'était fait promettre un château sur la côte
normande, entre Le Havre et Trouville; et il mettait son dernier
honneur à tenir parole. Seulement, elle l'agaçait, il l'aurait
battue, tant il la sentait stupide.

Le gardien les avait laissés entrer dans l'enceinte du pesage,
n'osant arrêter cette femme au bras du comte. Nana, toute
gonflée de poser enfin le pied sur cette terre défendue,
s'étudiait, marchait avec lenteur, devant les dames assises au
pied des tribunes. C'était, sur dix rangées de chaises, une
masse profonde de toilettes, mêlant leurs couleurs vives dans la
gaieté du plein air; des chaises s'écartaient, des cercles
familiers se formaient au hasard des rencontres, comme sous un
quinconce de jardin public, avec des enfants lâchés, courant d'un
groupe à un autre; et, plus haut, les tribunes étageaient leurs
gradins chargés de foule, où les étoffes claires se fondaient
dans l'ombre fine des charpentes. Nana dévisageait ces dames.
Elle affecta de regarder fixement la comtesse Sabine. Puis,
comme elle passait devant la tribune impériale, la vue de Muffat,
debout près de l'impératrice, dans sa raideur officielle,
l'égaya.

-- Oh! qu'il a l'air bête! dit-elle très haut à Vandeuvres.

Elle voulait tout visiter. Ce bout de parc, avec ses pelouses,
ses massifs d'arbres, ne lui semblait pas si drôle. Un glacier
avait installé un grand buffet près des grilles. Sous un
champignon rustique, couvert de chaume, des gens en tas
gesticulaient et criaient; c'était le ring. A côté, se
trouvaient des boxes vides; et, désappointée, elle y découvrit
seulement le cheval d'un gendarme. Puis, il y avait le paddock,
une piste de cent mètres de tour, où un garçon d'écurie promenait
Valerio II, encapuchonné. Et voilà! beaucoup d'hommes sur le
gravier des allées, avec la tache orange de leur carte à la
boutonnière, une promenade continue de gens dans les galeries
ouvertes des tribunes, ce qui l'intéressa une minute; mais, vrai!
ça ne valait pas la peine de se faire de la bile, parce qu'on
vous empêchait d'entrer là-dedans.

Daguenet et Fauchery, qui passaient, la saluèrent. Elle leur fit
un signe, ils durent s'approcher. Et elle bêcha l'enceinte du
pesage. Puis, s'interrompant:

-- Tiens! le marquis de Chouard, comme il vieillit!
S'abîme-t-il, ce vieux-là! Il est donc toujours enragé?

Alors, Daguenet raconta le dernier coup du vieux, une histoire de
l'avant-veille que personne ne savait encore. Après avoir tourné
des mois, il venait d'acheter à Gaga sa fille Amélie, trente
mille francs, disait-on.

-- Eh bien! c'est du propre! cria Nana, révoltée. Ayez donc des
filles!... Mais j'y songe! ça doit être Lili qui est là-bas,
sur la pelouse, dans un coupé, avec une dame. Aussi, je
reconnaissais cette figure... Le vieux l'aura sortie.

Vandeuvres n'écoutait pas, impatient, désireux de se débarrasser
d'elle. Mais Fauchery ayant dit, en s'en allant, que, si elle
n'avait pas vu les bookmakers, elle n'avait rien vu, le comte dut
la conduire, malgré une répugnance visible. Et, du coup, elle
fut contente; ça, en effet, c'était curieux.

Une rotonde s'ouvrait, entre des pelouses bordées de jeunes
marronniers; et là, formant un vaste cercle, abrités sous les
feuilles d'un vert tendre, une ligne serrée de bookmakers
attendaient les parieurs, comme dans une foire. Pour dominer la
foule, ils se haussaient sur des bancs de bois; ils affichaient
leurs cotes près d'eux, contre les arbres; tandis que, l'oeil au
guet, ils inscrivaient des paris, sur un geste, sur un clignement
de paupières, si rapidement, que des curieux, béants, les
regardaient sans comprendre. C'était une confusion, des chiffres
criés, des tumultes accueillant les changements de cote
inattendus. Et, par moments, redoublant le tapage, des
avertisseurs débouchaient en courant, s'arrêtaient à l'entrée de
la rotonde, jetaient violemment un cri, un départ, une arrivée,
qui soulevait de longues rumeurs, dans cette fièvre du jeu
battant au soleil.

-- Sont-ils drôles! murmura Nana, très amusée. Ils ont des
figures à l'envers... Tiens, ce grand-là, je ne voudrais pas le
rencontrer toute seule, au fond d'un bois.

Mais Vandeuvres lui montra un bookmaker, un commis de nouveautés,
qui avait gagné trois millions en deux ans. La taille grêle,
délicat et blond, il était entouré d'un respect; on lui parlait
en souriant, des gens stationnaient pour le voir.

Enfin, ils quittaient la rotonde, lorsque Vandeuvres adressa un
léger signe de tête à un autre bookmaker, qui se permit alors de
l'appeler. C'était un de ses anciens cochers, énorme, les
épaules d'un boeuf, la face haute en couleur. Maintenant qu'il
tentait la fortune aux courses, avec des fonds d'origine louche,
le comte tâchait de le pousser, le chargeant de ses paris
secrets, le traitant toujours en domestique dont on ne se cache
pas. Malgré cette protection, cet homme avait perdu coup sur
coup des sommes très lourdes, et lui aussi jouait ce jour-là sa
carte suprême, les yeux pleins de sang, crevant d'apoplexie.

-- Eh bien! Maréchal, demanda tout bas Vandeuvres, pour combien
en avez-vous donné?

-- Pour cinq mille louis, monsieur le comte, répondit le bookmaker
en baissant également la voix. Hein? c'est joli... Je vous
avouerai que j'ai baissé la cote, je l'ai mise à trois.

Vandeuvres eut l'air très contrarié.

-- Non, non, je ne veux pas, remettez-la à deux tout de suite...
Je ne vous dirai plus rien, Maréchal.

-- Oh! maintenant, qu'est-ce que ça peut faire à monsieur le
comte? reprit l'autre avec un sourire humble de complice. Il me
fallait bien attirer le monde pour donner vos deux mille louis.

Alors, Vandeuvres le fit taire. Mais, comme il s'éloignait,
Maréchal, pris d'un souvenir, regretta de ne pas l'avoir
questionné sur la hausse de sa pouliche. Il était propre, si la
pouliche avait des chances, lui qui venait de la donner pour deux
cents louis à cinquante.

Nana, qui ne comprenait rien aux paroles chuchotées par le comte,
n'osa pourtant demander de nouvelles explications. Il paraissait
plus nerveux, il la confia brusquement à Labordette, qu'ils
trouvèrent devant la salle du pesage.

-- Vous la ramènerez, dit-il. Moi, j'ai à faire... Au revoir.

Et il entra dans la salle, une pièce étroite, basse de plafond,
encombrée d'une grande balance. C'était comme une salle des
bagages, dans une station de banlieue. Nana eut encore là une
grosse déception, elle qui se figurait quelque chose de très
vaste, une machine monumentale pour peser les chevaux. Comment!
on ne pesait que les jockeys! Alors, ça ne valait pas la peine
de faire tant d'embarras, avec leur pesage! Dans la balance, un
jockey, l'air idiot, ses harnais sur les genoux, attendait qu'un
gros homme en redingote eût vérifié son poids; tandis qu'un
garçon d'écurie, à la porte, tenait le cheval, Cosinus, autour
duquel la foule s'attroupait, silencieuse, absorbée.

On allait fermer la piste. Labordette pressait Nana; mais il
revint sur ses pas pour lui montrer un petit homme, causant avec
Vandeuvres, à l'écart.

-- Tiens, voilà Price, dit-il.

-- Ah! oui, celui qui me monte, murmura-t-elle en riant.

Et elle le trouva joliment laid. Tous les jockeys lui avaient
l'air crétin; sans doute, disait-elle, parce qu'on les empêchait
de grandir. Celui-là, un homme de quarante ans, paraissait un
vieil enfant desséché, avec une longue figure maigre, creusée de
plis, dure et morte.



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