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Text on one page: Few Medium Many
Cela sentait la fille lâchée trop tôt par son premier
monsieur sérieux, retombée à des amants louches, tout un début
difficile, un lançage manqué, entravé par des refus de crédit et
des menaces d'expulsion.

Nana dormait sur le ventre, serrant entre ses bras nus son
oreiller, où elle enfonçait son visage tout blanc de sommeil. La
chambre à coucher et le cabinet de toilette étaient les deux
seules pièces qu'un tapissier du quartier avait soignées. Une
lueur glissait sous un rideau, on distinguait le meuble de
palissandre, les tentures et les sièges de damas broché, à
grandes fleurs bleues sur fond gris. Mais, dans la moiteur de
cette chambre ensommeillée, Nana s'éveilla en sursaut, comme
surprise de sentir un vide près d'elle. Elle regarda le second
oreiller qui s'étalait à côté du sien, avec le trou encore tiède
d'une tête, au milieu des guipures. Et, de sa main tâtonnante,
elle pressa le bouton d'une sonnerie électrique, à son chevet.

-- Il est donc parti? demanda-t-elle à la femme de chambre qui se
présenta.

-- Oui, madame, monsieur Paul s'en est allé, il n'y a pas dix
minutes... Comme madame était fatiguée, il n'a pas voulu la
réveiller. Mais il m'a chargée de dire à madame qu'il viendrait
demain.

Tout en parlant, Zoé, la femme de chambre, ouvrait les
persiennes. Le grand jour entra. Zoé, très brune, coiffée de
petits bandeaux, avait une figure longue, en museau de chien,
livide et couturée, avec un nez épaté, de grosses lèvres et des
yeux noirs sans cesse en mouvement.

-- Demain, demain, répétait Nana mal éveillée encore, est-ce que
c'est le jour, demain?

-- Oui, madame, monsieur Paul est toujours venu le mercredi.

-- Eh! non, je me souviens! cria la jeune femme, qui se mit sur
son séant. Tout est changé. Je voulais lui dire ça, ce matin...
Il tomberait sur le moricaud. Nous aurions une histoire!

-- Madame ne m'a pas prévenue, je ne pouvais pas savoir, murmura
Zoé. Quand madame changera ses jours, elle fera bien de
m'avertir, pour que je sache... Alors, le vieux grigou n'est
plus pour le mardi?

Elles appelaient ainsi entre elles, sans rire, de ces noms de
vieux grigou et de moricaud, les deux hommes qui payaient, un
commerçant du faubourg Saint-Denis, de tempérament économe, et un
Valaque, un prétendu comte, dont l'argent, toujours très
irrégulier, avait une étrange odeur. Daguenet s'était fait
donner les lendemains du vieux grigou; comme le commerçant devait
être le matin à sa maison, dès huit heures, le jeune homme
guettait son départ, de la cuisine de Zoé, et prenait sa place
toute chaude, jusqu'à dix heures; puis, lui-même allait à ses
affaires. Nana et lui trouvaient ça très commode.

-- Tant pis! dit-elle, je lui écrirai cette après-midi... Et,
s'il ne reçoit pas ma lettre, demain vous l'empêcherez d'entrer.

Cependant, Zoé marchait doucement dans la chambre. Elle parlait
du grand succès de la veille. Madame venait de montrer tant de
talent, elle chantait si bien! Ah! madame pouvait être
tranquille, à cette heure!

Nana, le coude dans l'oreiller, ne répondait que par des
hochements de tête. Sa chemise avait glissé, ses cheveux
dénoués, embroussaillés, roulaient sur ses épaules.

-- Sans doute, murmura-t-elle, devenue rêveuse; mais comment faire
pour attendre? Je vais avoir toutes sortes d'embêtements
aujourd'hui... Voyons, est-ce que le concierge est encore monté,
ce matin?

Alors, toutes deux causèrent sérieusement. On devait trois
termes, le propriétaire parlait de saisie. Puis, il y avait une
débâcle de créanciers, un loueur de voitures, une lingère, un
couturier, un charbonnier, d'autres encore, qui venaient chaque
jour s'installer sur une banquette de l'antichambre; le
charbonnier surtout se montrait terrible, il criait dans
l'escalier. Mais le gros chagrin de Nana était son petit Louis,
un enfant qu'elle avait eu à seize ans et qu'elle laissait chez
sa nourrice, dans un village, aux environs de Rambouillet. Cette
femme réclamait trois cents francs pour rendre Louiset. Prise
d'une crise d'amour maternel, depuis sa dernière visite à
l'enfant, Nana se désespérait de ne pouvoir réaliser un projet
passé à l'idée fixe, payer la nourrice et mettre le petit chez sa
tante, madame Lerat, aux Batignolles, où elle irait le voir tant
qu'elle voudrait.

Cependant, la femme de chambre insinuait que madame aurait dû
confier ses besoins au vieux grigou.

-- Eh! je lui ai tout dit, cria Nana; il m'a répondu qu'il avait
de trop fortes échéances. Il ne sort pas de ses mille francs par
mois... Le moricaud est pané, en ce moment; je crois qu'il a
perdu au jeu... Quant à ce pauvre Mimi, il aurait grand besoin
qu'on lui en prêtât; un coup de baisse l'a nettoyé, il ne peut
seulement plus m'apporter des fleurs.

Elle parlait de Daguenet. Dans l'abandon du réveil, elle n'avait
pas de secret pour Zoé. Celle-ci, habituée à de pareilles
confidences, les recevait avec une sympathie respectueuse.
Puisque madame daignait lui causer de ses affaires, elle se
permettrait de dire ce qu'elle pensait. D'abord, elle aimait
beaucoup madame, elle avait quitté exprès madame Blanche, et Dieu
sait si madame Blanche faisait des pieds et des mains pour la
ravoir! Les places ne manquaient pas, elle était assez connue;
mais elle serait restée chez madame, même dans la gêne, parce
qu'elle croyait à l'avenir de madame. Et elle finit par préciser
ses conseils. Quand on était jeune, on faisait des bêtises.
Cette fois, il fallait ouvrir l'oeil, car les hommes ne
songeaient qu'à la plaisanterie. Oh! il allait en arriver!
Madame n'aurait qu'un mot à dire pour calmer ses créanciers et
pour trouver l'argent dont elle avait besoin.

-- Tout ça ne me donne pas trois cents francs, répétait Nana, en
enfonçant les doigts dans les mèches folles de son chignon. Il
me faut trois cents francs, aujourd'hui, tout de suite... C'est
bête de ne pas connaître quelqu'un qui vous donne trois cents
francs.

Elle cherchait, elle aurait envoyé à Rambouillet madame Lerat,
qu'elle attendait justement le matin. Son caprice contrarié lui
gâtait le triomphe de la veille. Parmi tous ces hommes qui
l'avaient acclamée, dire qu'il ne s'en trouverait pas un pour lui
apporter quinze louis! Puis, on ne pouvait accepter de l'argent
comme ça. Mon Dieu! qu'elle était malheureuse! Et elle
revenait toujours à son bébé, il avait des yeux bleus de
chérubin, il bégayait: «Maman» d'une voix si drôle, que c'était à
mourir de rire!

Mais, au même instant, la sonnerie électrique de la porte
d'entrée se fit entendre, avec sa vibration rapide et tremblée.
Zoé revint, murmurant d'un air confidentiel:

-- C'est une femme.

Elle avait vu vingt fois cette femme, seulement elle affectait de
ne jamais la reconnaître et d'ignorer quelles étaient ses
relations avec les dames dans l'embarras.

-- Elle m'a dit son nom... Madame Tricon.

-- La Tricon! s'écria Nana. Tiens! c'est vrai, je l'avais
oubliée... Faites entrer.

Zoé introduisit une vieille dame, de haute taille, portant des
anglaises, ayant la tournure d'une comtesse qui court les avoués.
Puis, elle s'effaça, elle disparut sans bruit, du mouvement
souple de couleuvre dont elle sortait d'une pièce, lorsqu'un
monsieur venait. D'ailleurs, elle aurait pu rester. La Tricon
ne s'assit même pas. Il n'y eut qu'un échange de paroles brèves.

-- J'ai quelqu'un pour vous, aujourd'hui... Voulez-vous?

-- Oui... Combien?

-- Vingt louis.

-- Et à quelle heure?

-- A trois heures... Alors, affaire entendue?

-- Affaire entendue.

La Tricon parla tout de suite du temps qu'il faisait, un temps
sec par lequel il était bon de marcher. Elle avait encore quatre
ou cinq personnes à voir. Et elle s'en alla, en consultant un
petit calepin. Restée seule, Nana parut soulagée. Un léger
frisson passait sur ses épaules, elle se refourra dans le lit
chaud, mollement, avec une paresse de chatte frileuse. Peu à
peu, ses yeux se fermèrent, elle souriait à l'idée d'habiller
Louiset gentiment, le lendemain; tandis que, dans le sommeil qui
la reprenait, son rêve fiévreux de toute la nuit, un roulement
prolongé de bravos, revenait comme une basse continue, et berçait
sa lassitude.

A onze heures, lorsque Zoé fit entrer madame Lerat dans la
chambre, Nana dormait encore. Mais elle s'éveilla au bruit, et
tout de suite:

-- C'est toi... Tu iras aujourd'hui à Rambouillet.

-- Je viens pour ça, dit la tante. Il y a un train à midi vingt.
J'ai le temps de le prendre.

-- Non, je n'aurai l'argent que tantôt, reprit la jeune femme qui
s'étirait, la gorge haute. Tu vas déjeuner, puis nous verrons.

Zoé apportait un peignoir.

-- Madame, murmura-t-elle, le coiffeur est là.

Mais Nana ne voulut point passer dans le cabinet de toilette.
Elle cria elle-même:

-- Entrez, Francis.

Un monsieur, mis correctement, poussa la porte. Il salua.
Justement, Nana sortait du lit, les jambes nues. Elle n'eut pas
de hâte, tendit les mains, pour que Zoé pût enfiler les manches
du peignoir. Et Francis, très à l'aise, d'un air digne,
attendait, sans se retourner. Puis, quand elle se fut assise et
qu'il lui eut donné un premier coup de peigne, il parla.

-- Madame n'a peut-être pas vu les journaux... Il y a un article
très bon dans le _Figaro._

Il avait acheté le journal. Madame Lerat mit ses lunettes et lut
l'article à voix haute, debout devant la fenêtre. Elle
redressait sa taille de gendarme; son nez se pinçait, lorsqu'elle
lançait un adjectif galant. C'était une chronique de Fauchery,
écrite au sortir du théâtre, deux colonnes très chaudes, d'une
méchanceté spirituelle pour l'artiste et d'une brutale admiration
pour la femme.

-- Excellent! répétait Francis.

Nana se moquait pas mal qu'on la plaisantât sur sa voix! Il
était gentil, ce Fauchery; elle lui revaudrait sa bonne manière.
Madame Lerat, après avoir relu l'article, déclara brusquement que
les hommes avaient tous le diable dans les mollets; et elle
refusa de s'expliquer davantage, satisfaite de cette allusion
égrillarde qu'elle était seule à comprendre. Mais Francis
achevait de relever et de nouer les cheveux de Nana.



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