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Text on one page: Few Medium Many
La bande avait jeté des clameurs féroces. Georges,
étranglé, continuait tout seul à crier, d'une voix qui se
brisait. Comme le champagne manquait, Philippe, emmenant les
valets de pied, venait de courir aux buvettes. Et la cour de
Nana s'élargissait toujours, son triomphe décidait les
retardataires; le mouvement qui avait fait de sa voiture le
centre de la pelouse s'achevait en apothéose, la reine Vénus dans
le coup de folie de ses sujets. Bordenave, derrière elle,
mâchait des jurons, avec un attendrissement de père. Steiner
lui-même, reconquis, avait lâché Simonne et se hissait sur l'un
des marchepieds. Quand le champagne fut arrivé, quand elle leva
son verre plein, ce furent de tels applaudissements, on reprenait
si fort: Nana! Nana! Nana! que la foule étonnée cherchait la
pouliche; et l'on ne savait plus si c'était la bête ou la femme
qui emplissait les coeurs.

Cependant, Mignon accourait, malgré les regards terribles de
Rose. Cette sacrée fille le mettait hors de lui, il voulait
l'embrasser. Puis, après l'avoir baisée sur les deux joues,
paternellement:

-- Ce qui m'embête, c'est que, pour sûr, à présent, Rose va
envoyer la lettre... Elle rage trop.

-- Tant mieux! ça m'arrange! laissa échapper Nana.

Mais, le voyant stupéfait, elle se hâta de reprendre:

-- Ah! non, qu'est-ce que je dis?... Vrai, je ne sais plus ce
que je dis!... Je suis grise.

Et grise, en effet, grise de joie, grise de soleil, le verre
toujours levé, elle s'acclama elle-même.

-- A Nana! à Nana! criait-elle, au milieu d'un redoublement de
vacarme, de rires, de bravos, qui peu à peu avait gagné tout
l'Hippodrome.

Les courses s'achevaient, on courait le prix Vaublanc. Des
voitures partaient, une à une. Cependant, le nom de Vandeuvres
revenait, au milieu de querelles. Maintenant, c'était clair:
Vandeuvres, depuis deux ans, ménageait son coup, en chargeant
Gresham de retenir Nana; et il n'avait produit Lusignan que pour
faire le jeu de la pouliche. Les perdants se fâchaient, tandis
que les gagnants haussaient les épaules. Après? n'était-ce pas
permis? Un propriétaire conduisait son écurie comme il
l'entendait. On en avait vu bien d'autres! Le plus grand nombre
trouvait Vandeuvres très fort d'avoir fait ramasser par des amis
tout ce qu'il avait pu prendre sur Nana, ce qui expliquait la
hausse brusque de la cote; on parlait de deux mille louis, à
trente en moyenne, douze cent mille francs de gain, un chiffre
dont l'ampleur frappait de respect et excusait tout.

Mais d'autres bruits, très graves, qu'on chuchotait, arrivaient
de l'enceinte du pesage. Les hommes qui en revenaient
précisaient des détails; les voix montaient, on racontait tout
haut un scandale affreux. Ce pauvre Vandeuvres était fini; il
avait gâté son coup superbe par une plate bêtise, un vol idiot,
en chargeant Maréchal, un bookmaker véreux, de donner pour son
compte deux mille louis contre Lusignan, histoire de rattraper
ses mille et quelques louis ouvertement pariés, une misère; et
cela prouvait la fêlure, au milieu du dernier craquement de sa
fortune. Le bookmaker, prévenu que le favori ne gagnerait pas,
avait réalisé une soixantaine de mille francs sur ce cheval.
Seulement, Labordette, faute d'instructions exactes et
détaillées, était allé justement lui prendre deux cents louis sur
Nana, que l'autre continuait à donner à cinquante, dans son
ignorance du vrai coup. Nettoyé de cent mille francs sur la
pouliche, en perte de quarante mille, Maréchal, qui sentait tout
crouler sous ses pieds, avait brusquement compris, en voyant
Labordette et le comte causer ensemble, après la course, devant
la salle du pesage; et dans une fureur d'ancien cocher, dans une
brutalité d'homme volé, il venait de faire publiquement une scène
affreuse, racontant l'histoire avec des mots atroces, ameutant le
monde. On ajoutait que le jury des courses allait s'assembler.

Nana, que Philippe et Georges mettaient tout bas au courant,
lâchait des réflexions, sans cesser de rire et de boire. C'était
possible, après tout; elle se rappelait des choses; puis, ce
Maréchal avait une sale tête. Pourtant, elle doutait encore,
lorsque Labordette parut. Il était très pâle.

-- Eh bien? lui demanda-t-elle à demi-voix.

-- Foutu! répondit-il simplement.

Et il haussait les épaules. Un enfant, ce Vandeuvres! Elle eut
un geste d'ennui.

Le soir, à Mabille, Nana obtint un succès colossal. Lorsqu'elle
parut, vers dix heures, le tapage était déjà formidable. Cette
classique soirée de folie réunissait toute la jeunesse galante,
un beau monde se ruant dans une brutalité et une imbécillité de
laquais. On s'écrasait sous les guirlandes de gaz; des habits
noirs, des toilettes excessives, des femmes venues décolletées,
avec de vieilles robes bonnes à salir, tournaient, hurlaient,
fouettés par une soûlerie énorme. A trente pas, on n'entendait
plus les cuivres de l'orchestre. Personne ne dansait. Des mots
bêtes, répétés on ne savait pourquoi, circulaient parmi les
groupes. On se battait les flancs sans réussir à être drôle.
Sept femmes, enfermées dans le vestiaire, pleuraient pour qu'on
les délivrât. Une échalote trouvée et mise aux enchères était
poussée jusqu'à deux louis. Justement, Nana arrivait, encore
vêtue de sa toilette de course, bleue et blanche. On lui donna
l'échalote, au milieu d'un tonnerre de bravos. On l'empoigna
malgré elle, trois messieurs la portèrent en triomphe dans le
jardin, à travers les pelouses saccagées, les massifs de verdure
éventrés; et, comme l'orchestre faisait obstacle, on le prit
d'assaut, on cassa les chaises et les pupitres. Une police
paternelle organisait le désordre.

Ce fut seulement le mardi que Nana se remit des émotions de sa
victoire. Elle causait le matin avec madame Lerat, venue pour
lui donner des nouvelles de Louiset, que le grand air avait rendu
malade. Toute une histoire qui occupait Paris, la passionnait.
Vandeuvres exclu des champs de courses, exécuté le soir même au
Cercle Impérial, s'était le lendemain fait flamber dans son
écurie, avec ses chevaux.

-- Il me l'avait bien dit, répétait la jeune femme. Un vrai fou,
cet homme-là!... C'est moi qui ai eu une venette, lorsqu'on m'a
raconté ça, hier soir! Tu comprends, il aurait très bien pu
m'assassiner, une nuit... Et puis, est-ce qu'il ne devait pas me
prévenir pour son cheval? J'aurais fait ma fortune, au moins!...
Il a dit à Labordette que, si je savais l'affaire, je
renseignerais tout de suite mon coiffeur et un tas d'hommes.
Comme c'est poli!... Ah! non, vrai, je ne peux pas le regretter
beaucoup.

Après réflexion, elle était devenue furieuse. Justement,
Labordette entra; il avait réglé ses paris, il lui apportait une
quarantaine de mille francs. Cela ne fit qu'augmenter sa
mauvaise humeur, car elle aurait dû gagner un million.
Labordette, qui faisait l'innocent dans toute cette aventure,
abandonnait carrément Vandeuvres. Ces anciennes familles étaient
vidées, elles finissaient d'une façon bête.

-- Eh! non, dit Nana, ce n'est pas bête, de s'allumer comme ça,
dans une écurie. Moi je trouve qu'il a fini crânement... Oh!
tu sais, je ne défends pas son histoire avec Maréchal. C'est
imbécile. Quand je pense que Blanche a eu le toupet de vouloir
me mettre ça sur le dos! J'ai répondu: «Est-ce que je lui ai dit
de voler!» N'est-ce pas? On peut demander de l'argent à un
homme, sans le pousser au crime... S'il m'avait dit: «Je n'ai
plus rien», je lui aurais dit: «C'est bon, quittons-nous.» Et ça
ne serait pas allé plus loin.

-- Sans doute, dit la tante gravement. Lorsque les hommes
s'obstinent, tant pis pour eux!

-- Mais quant à la petite fête de la fin, oh! très chic! reprit
Nana. Il paraît que ç'a été terrible, à vous donner la chair de
poule. Il avait écarté tout le monde, il s'était enfermé
là-dedans, avec du pétrole... Et ça brûlait, fallait voir!
Pensez donc, une grande machine presque toute en bois, pleine de
paille et de foin!... Les flammes montaient comme des tours...
Le plus beau, c'étaient les chevaux qui ne voulaient pas rôtir.
On les entendait qui ruaient, qui se jetaient dans les portes,
qui poussaient de vrais cris de personne... Oui, des gens en ont
gardé la petite mort sur la peau.

Labordette laissa échapper un léger souffle d'incrédulité. Lui,
ne croyait pas à la mort de Vandeuvres. Quelqu'un jurait l'avoir
vu se sauver par une fenêtre. Il avait allumé son écurie, dans
un détraquement de cervelle. Seulement, dès que ça s'était mis à
chauffer trop fort, ça devait l'avoir dégrisé. Un homme si bête
avec les femmes, si vidé, ne pouvait pas mourir avec cette
crânerie.

Nana l'écoutait, désillusionnée. Et elle ne trouva que cette
phrase:

-- Oh! le malheureux! c'était si beau!





XII




Vers une heure du matin, dans le grand lit drapé de point de
Venise, Nana et le comte ne dormaient pas encore. Il était
revenu le soir, après une bouderie de trois jours. La chambre,
faiblement éclairée par une lampe, sommeillait, chaude et toute
moite d'une odeur d'amour, avec les pâleurs vagues de ses meubles
de laque blanche, incrustée d'argent. Un rideau rabattu noyait
le lit d'un flot d'ombre. Il y eut un soupir, puis un baiser
coupa le silence, et Nana, glissant des couvertures, resta un
instant assise au bord des draps, les jambes nues. Le comte, la
tête retombée sur l'oreiller, demeurait dans le noir.

-- Chéri, tu crois au bon Dieu? demanda-t-elle après un moment de
réflexion, la face grave, envahie d'une épouvante religieuse, au
sortir des bras de son amant.

Depuis le matin, elle se plaignait d'un malaise, et toutes ses
idées bêtes, comme elle disait, des idées de mort et d'enfer, la
travaillaient sourdement. C'était parfois, chez elle, des nuits
où des peurs d'enfant, des imaginations atroces la secouaient de
cauchemars, les yeux ouverts. Elle reprit:

-- Hein? penses-tu que j'irai au ciel?

Et elle avait un frisson, tandis que le comte, surpris de ces
questions singulières en un pareil moment, sentait s'éveiller ses
remords de catholique. Mais, la chemise glissée des épaules, les
cheveux dénoués, elle se rabattit sur sa poitrine, en sanglotant,
en se cramponnant.

-- J'ai peur de mourir...



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