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Text on one page: Few Medium Many
Mais, la chemise glissée des épaules, les
cheveux dénoués, elle se rabattit sur sa poitrine, en sanglotant,
en se cramponnant.

-- J'ai peur de mourir... J'ai peur de mourir...

Il eut toutes les peines du monde à se dégager. Lui-même
craignait de céder au coup de folie de cette femme, collée contre
son corps, dans l'effroi contagieux de l'invisible; et il la
raisonnait, elle se portait parfaitement, elle devait simplement
se bien conduire pour mériter un jour le pardon. Mais elle
hochait la tête; sans doute elle ne faisait de mal à personne;
même elle portait toujours une médaille de la Vierge, qu'elle lui
montra, pendue à un fil rouge, entre les seins; seulement,
c'était réglé d'avance, toutes les femmes qui n'étaient pas
mariées et qui voyaient des hommes allaient en enfer. Des
lambeaux de son catéchisme lui revenaient. Ah! si l'on avait su
au juste; mais voilà, on ne savait rien, personne ne rapportait
des nouvelles; et, vrai! ce serait stupide de se gêner, si les
prêtres disaient des bêtises. Pourtant, elle baisait dévotement
la médaille, toute tiède de sa peau, comme une conjuration contre
la mort, dont l'idée l'emplissait d'une horreur froide.

Il fallut que Muffat l'accompagnât dans le cabinet de toilette;
elle tremblait d'y rester une minute seule, même en laissant la
porte ouverte. Quand il se fut recouché, elle rôda encore par la
chambre, visitant les coins, tressaillant au plus léger bruit.
Une glace l'arrêta, elle s'oublia comme autrefois, dans le
spectacle de sa nudité. Mais la vue de sa gorge, de ses hanches
et de ses cuisses, redoublait sa peur. Elle finit par se tâter
les os de la face, longuement, avec les deux mains.

-- On est laid, quand on est mort, dit-elle d'une voix lente.

Et elle se serrait les joues, elle s'agrandissait les yeux,
s'enfonçait la mâchoire pour voir comment elle serait. Puis, se
tournant vers le comte, ainsi défigurée:

-- Regarde donc, j'aurai la tête toute petite, moi.

Alors, il se fâcha.

-- Tu es folle, viens te coucher.

Il la voyait dans une fosse, avec le décharnement d'un siècle de
sommeil; et ses mains s'étaient jointes, il bégayait une prière.
Depuis quelque temps, la religion l'avait reconquis; ses crises
de foi, chaque jour, reprenaient cette violence de coups de sang,
qui le laissaient comme assommé. Les doigts de ses mains
craquaient, il répétait ces seuls mots, continuellement: «Mon
Dieu... mon Dieu... mon Dieu.» C'était le cri de son
impuissance, le cri de son péché, contre lequel il restait sans
force, malgré la certitude de sa damnation. Quand elle revint,
elle le trouva sous la couverture, hagard, les ongles dans la
poitrine, les yeux en l'air comme pour chercher le ciel. Et elle
se remit à pleurer, tous deux s'embrassèrent, claquant des dents
sans savoir pourquoi, roulant au fond de la même obsession
imbécile. Ils avaient déjà passé une nuit semblable; seulement,
cette fois, c'était complètement idiot, ainsi que Nana le
déclara, lorsqu'elle n'eut plus peur. Un soupçon lui fit
interroger le comte avec prudence: peut-être Rose Mignon
avait-elle envoyé la fameuse lettre. Mais ce n'était pas ça,
c'était le trac, pas davantage, car il ignorait encore son
cocuage.

Deux jours plus tard, après une nouvelle disparition, Muffat se
présenta dans la matinée, heure à laquelle il ne venait jamais.
Il était livide, les yeux rougis, tout secoué encore d'une grande
lutte intérieure. Mais Zoé, effarée elle-même, ne s'aperçut pas
de son trouble. Elle avait couru à sa rencontre, elle lui
criait:

-- Oh! monsieur, arrivez donc! madame a failli mourir, hier
soir.

Et, comme il demandait des détails:

-- Quelque chose à ne pas croire... Une fausse couche, monsieur!

Nana était enceinte de trois mois. Longtemps elle avait cru à
une indisposition; le docteur Boutarel lui-même doutait. Puis,
quand il se prononça nettement, elle éprouva un tel ennui,
qu'elle fit tout au monde pour dissimuler sa grossesse. Ses
peurs nerveuses, ses humeurs noires venaient un peu de cette
aventure, dont elle gardait le secret, avec une honte de
fille-mère forcée de cacher son état. Cela lui semblait un
accident ridicule, quelque chose qui la diminuait et dont on
l'aurait plaisantée. Hein? la mauvaise blague! pas de veine,
vraiment! Il fallait qu'elle fût pincée, quand elle croyait que
c'était fini. Et elle avait une continuelle surprise, comme
dérangée dans son sexe; ça faisait donc des enfants, même
lorsqu'on ne voulait plus et qu'on employait ça à d'autres
affaires? La nature l'exaspérait, cette maternité grave qui se
levait dans son plaisir, cette vie donnée au milieu de toutes les
morts qu'elle semait autour d'elle. Est-ce qu'on n'aurait pas dû
disposer de soi à sa fantaisie, sans tant d'histoires? Ainsi,
d'où tombait-il, ce mioche? Elle ne pouvait seulement le dire.
Ah! Dieu! celui qui l'avait fait, aurait eu une riche idée en
le gardant pour lui, car personne ne le réclamait, il gênait tout
le monde, et il n'aurait bien sûr pas beaucoup de bonheur dans
l'existence!

Cependant, Zoé racontait la catastrophe.

-- Madame a été prise de coliques vers quatre heures. Quand je
suis allée dans le cabinet de toilette, ne la voyant plus
revenir, je l'ai trouvée étendue par terre, évanouie. Oui,
monsieur, par terre, dans une mare de sang, comme si on l'avait
assassinée... Alors, j'ai compris, n'est-ce pas? J'étais
furieuse, madame aurait bien pu me confier son malheur...
Justement, il y avait là monsieur Georges. Il m'a aidée à la
relever, et au premier mot de fausse couche, voilà qu'il s'est
trouvé mal à son tour... Vrai! je me fais de la bile, depuis
hier!

En effet, l'hôtel paraissait bouleversé. Tous les domestiques
galopaient à travers l'escalier et les pièces. Georges venait de
passer la nuit sur un fauteuil du salon. C'était lui qui avait
annoncé la nouvelle aux amis de madame, le soir, à l'heure où
madame recevait d'habitude. Il restait très pâle, il racontait
l'histoire, plein de stupeur et d'émotion. Steiner, la Faloise,
Philippe, d'autres encore, s'étaient présentés. Dès la première
phrase, ils poussaient une exclamation; pas possible! ça devait
être une farce! Ensuite, ils devenaient sérieux, ils regardaient
la porte de la chambre, l'air ennuyé, hochant la tête, ne
trouvant pas ça drôle. Jusqu'à minuit, une douzaine de messieurs
avaient causé bas devant la cheminée, tous amis, tous travaillés
par la même idée de paternité. Ils semblaient s'excuser entre
eux, avec des mines confuses de maladroits. Puis, ils
arrondissaient le dos, ça ne les regardait pas, ça venait d'elle;
hein? épatante, cette Nana! jamais on n'aurait cru à une
pareille blague de sa part! Et ils s'en étaient allés un à un,
sur la pointe des pieds, comme dans la chambre d'un mort, où l'on
ne peut plus rire.

-- Montez tout de même, monsieur, dit Zoé à Muffat. Madame est
beaucoup mieux, elle va vous recevoir... Nous attendons le
docteur qui a promis de revenir ce matin.

La femme de chambre avait décidé Georges à retourner chez lui
pour dormir. En haut, dans le salon, il ne restait que Satin,
allongée sur un divan, fumant une cigarette, les yeux en l'air.
Depuis l'accident, au milieu de l'effarement de l'hôtel, elle
montrait une rage froide, avec des haussements d'épaules, des
mots féroces. Alors, comme Zoé passait devant elle, en répétant
à monsieur que cette pauvre madame avait beaucoup souffert:

-- C'est bien fait, ça lui apprendra! lâcha-t-elle d'une voix
brève.

Ils se retournèrent, surpris. Satin n'avait pas remué, les yeux
toujours au plafond, sa cigarette pincée nerveusement entre ses
lèvres.

-- Eh bien! vous êtes bonne, vous! dit Zoé.

Mais Satin se mit sur son séant, regarda furieusement le comte,
en lui plantant de nouveau sa phrase dans la face:

-- C'est bien fait, ça lui apprendra!

Et elle se recoucha, souffla un mince jet de fumée, comme
désintéressée et résolue à ne se mêler de rien. Non, c'était
trop bête!

Zoé, pourtant, venait d'introduire Muffat dans la chambre. Une
odeur d'éther y traînait, au milieu d'un silence tiède, que les
rares voitures de l'avenue de Villiers troublaient à peine d'un
sourd roulement. Nana, très blanche sur l'oreiller, ne dormait
pas, les yeux grands ouverts et songeurs. Elle sourit, sans
bouger, en apercevant le comte.

-- Ah! mon chat, murmura-t-elle d'une voix lente, j'ai bien cru
que je ne te reverrais jamais.

Puis, quand il se pencha pour la baiser sur les cheveux, elle
s'attendrit, elle lui parla de l'enfant, de bonne foi, comme s'il
en était le père.

-- Je n'osais pas te dire... Je me sentais si heureuse! Oh! je
faisais des rêves, j'aurais voulu qu'il fût digne de toi. Et
voilà, il n'y a plus rien... Enfin, ça vaut mieux peut-être. Je
n'entends pas mettre un embarras dans ta vie.

Lui, étonné de cette paternité, balbutiait des phrases. Il avait
pris une chaise et s'était assis contre le lit, un bras appuyé
aux couvertures. Alors, la jeune femme remarqua son visage
bouleversé, le sang qui rougissait ses yeux, la fièvre dont
tremblaient ses lèvres.

-- Qu'as-tu donc? demanda-t-elle. Tu es malade, toi aussi?

-- Non, dit-il péniblement.

Elle le regarda d'un air profond. Puis, d'un signe, elle renvoya
Zoé, qui s'attardait à ranger les fioles. Et, quand ils furent
seuls, elle l'attira, en répétant:

-- Qu'as-tu, chéri?... Tes yeux crèvent de larmes, je le vois
bien... Allons, parle, tu es venu pour me dire quelque chose.

-- Non, non, je te jure, bégaya-t-il.

Mais, étranglé de souffrance, attendri encore par cette chambre
de malade où il tombait sans savoir, il éclata en sanglots, il
enfouit son visage dans les draps, pour étouffer l'explosion de
sa douleur. Nana avait compris. Bien sûr, Rose Mignon s'était
décidée à envoyer la lettre. Elle le laissa pleurer un instant,
secoué de convulsions si rudes, qu'il la remuait dans le lit.
Enfin, d'un accent de maternelle compassion:

-- Tu as eu des ennuis chez toi?

Il dit oui de la tête. Elle fit une nouvelle pause, puis très
bas:

-- Alors, tu sais tout?

Il dit oui de la tête.



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