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Text on one page: Few Medium Many
Et le silence retomba, un lourd silence
dans la chambre endolorie. C'était la veille, en rentrant d'une
soirée chez l'impératrice, qu'il avait reçu la lettre écrite par
Sabine à son amant. Après une nuit atroce, passée à rêver de
vengeance, il était sorti le matin, pour résister au besoin de
tuer sa femme. Dehors, saisi par la douceur d'une belle matinée
de juin, il n'avait plus retrouvé ses idées, il était venu chez
Nana, comme il y venait à toutes les heures terribles de son
existence. Là seulement, il s'abandonnait dans sa misère, avec
la joie lâche d'être consolé.

-- Voyons, calme-toi, reprit la jeune femme en se faisant très
bonne. Il y a longtemps que je le sais. Mais, bien sûr, ce
n'est pas moi qui t'aurais ouvert les yeux. Tu te rappelles,
l'année dernière, tu avais eu des doutes. Puis, grâce à ma
prudence, les choses s'étaient arrangées. Enfin, tu manquais de
preuves... Dame! aujourd'hui, si tu en as une, c'est dur, je le
comprends. Pourtant, il faut se faire une raison. On n'est pas
déshonoré pour ça.

Il ne pleurait plus. Une honte le tenait, bien qu'il eût glissé
depuis longtemps aux confidences les plus intimes sur son ménage.
Elle dut l'encourager. Voyons, elle était femme, elle pouvait
tout entendre. Comme il laissait échapper d'une voix sourde:

-- Tu es malade. A quoi bon te fatiguer!... C'est stupide d'être
venu. Je m'en vais.

-- Mais non, dit-elle vivement. Reste. Je te donnerai peut-être
un bon conseil. Seulement, ne me fais pas trop parler, le
médecin l'a défendu.

Il s'était enfin levé, il marchait dans la chambre. Alors, elle
le questionna.

-- Maintenant, que vas-tu faire?

-- Je vais souffleter cet homme, parbleu!

Elle eut une moue de désapprobation.

-- Ça, ce n'est pas fort... Et ta femme?

-- Je plaiderai, j'ai une preuve.

-- Pas fort du tout, mon cher. C'est même bête... Tu sais,
jamais je ne te laisserai faire ça.

Et, posément, de sa voix faible, elle démontra le scandale
inutile d'un duel et d'un procès. Pendant huit jours, il serait
la fable des journaux; c'était son existence entière qu'il
jouerait, sa tranquillité, sa haute situation à la cour,
l'honneur de son nom; et pourquoi? pour mettre les rieurs contre
lui.

-- Qu'importe! cria-t-il, je me serai vengé.

-- Mon chat, dit-elle, quand on ne se venge pas tout de suite dans
ces machines-là, on ne se venge jamais.

Il s'arrêta, balbutiant. Certes, il n'était pas lâche; mais il
sentait qu'elle avait raison; un malaise grandissait en lui,
quelque chose d'appauvri et de honteux qui venait de l'amollir,
dans l'élan de sa colère. D'ailleurs, elle lui porta un nouveau
coup, avec une franchise décidée à tout dire.

-- Et veux-tu savoir ce qui t'embête, chéri?... C'est que
toi-même tu trompes ta femme. Hein? tu ne découches pas pour
enfiler des perles. Ta femme doit s'en douter. Alors, quel
reproche peux-tu lui faire? Elle te répondra que tu lui as donné
l'exemple, ce qui te fermera le bec... Voilà, chéri, pourquoi tu
es ici à piétiner, au lieu d'être là-bas à les massacrer tous les
deux.

Muffat était retombé sur la chaise, accablé sous cette brutalité
de paroles. Elle se tut, reprenant haleine; puis, à demi-voix:

-- Oh! je suis brisée... Aide-moi donc à me relever un peu. Je
glisse toujours, j'ai la tête trop basse.

Quand il l'eut aidée, elle soupira, se trouvant mieux. Et elle
revint sur le beau spectacle d'un procès en séparation.
Voyait-il l'avocat de la comtesse amuser Paris, en parlant de
Nana? Tout y aurait passé, son four aux Variétés, son hôtel, sa
vie. Ah! non, par exemple, elle ne tenait pas à tant de
réclame! De sales femmes l'auraient peut-être poussé, pour
battre la grosse caisse sur son dos; mais elle, avant tout,
voulait son bonheur. Elle l'avait attiré, elle le tenait
maintenant, la tête au bord de l'oreiller, près de la sienne, un
bras passé à son cou; et elle lui souffla doucement:

-- Écoute, mon chat, tu vas te remettre avec ta femme.

Il se révolta. Jamais! Son coeur éclatait, c'était trop de
honte. Elle, pourtant, insistait avec tendresse.

-- Tu vas te remettre avec ta femme... Voyons, tu ne veux pas
entendre dire partout que je t'ai détourné de ton ménage? Ça me
ferait une trop vilaine réputation, que penserait-on de moi?...
Seulement, jure que tu m'aimeras toujours, parce que, du moment
où tu iras avec une autre...

Les larmes la suffoquaient. Il l'interrompit par des baisers, en
répétant:

-- Tu es folle, c'est impossible!

-- Si, si, reprit-elle, il le faut... Je me ferai une raison.
Après tout, elle est ta femme. Ce n'est pas comme si tu me
trompais avec la première venue.

Et elle continua ainsi, lui donnant les meilleurs conseils. Même
elle parla de Dieu. Il croyait entendre M. Venot, quand le
vieillard le sermonnait, pour l'arracher au péché. Elle,
cependant, ne parlait pas de rompre; elle prêchait des
complaisances, un partage de bonhomme entre sa femme et sa
maîtresse, une vie de tranquillité, sans embêtement pour
personne, quelque chose comme un heureux sommeil dans les saletés
inévitables de l'existence. Ça ne changerait rien à leur vie, il
resterait son petit chat préféré, seulement il viendrait un peu
moins souvent et donnerait à la comtesse les nuits qu'il ne
passerait pas avec elle. Elle était à bout de forces, elle
acheva, dans un petit souffle:

-- Enfin, j'aurai la conscience d'avoir fait une bonne action...
Tu m'aimeras davantage.

Un silence régna. Elle avait fermé les yeux, pâlissant encore
sur l'oreiller. Maintenant, il l'écoutait, sous le prétexte
qu'il ne voulait pas la fatiguer. Au bout d'une grande minute,
elle rouvrit les yeux, elle murmura:

-- Et l'argent, d'ailleurs? Où prendras-tu l'argent, si tu te
fâches?... Labordette est venu hier pour le billet... Moi, je
manque de tout, je n'ai plus rien à me mettre sur le corps.

Puis, refermant les paupières, elle parut morte. Une ombre
d'angoisse profonde avait passé sur le visage de Muffat. Dans le
coup qui le frappait, il oubliait depuis la veille des embarras
d'argent, dont il ne savait comment sortir. Malgré des promesses
formelles, le billet de cent mille francs, renouvelé une première
fois, venait d'être mis en circulation; et Labordette, affectant
le désespoir, rejetait tout sur Francis, disait qu'il ne lui
arriverait plus de se compromettre dans une affaire, avec un
homme de peu d'éducation. Il fallait payer, jamais le comte
n'aurait laissé protester sa signature. Puis, outre les
nouvelles exigences de Nana, c'était chez lui un gâchis de
dépenses extraordinaires. Au retour des Fondettes, la comtesse
avait brusquement montré un goût de luxe, un appétit de
jouissances mondaines, qui dévoraient leur fortune. On
commençait à parler de ses caprices ruineux, tout un nouveau
train de maison, cinq cent mille francs gaspillés à transformer
le vieil hôtel de la rue Miromesnil, et des toilettes excessives,
et des sommes considérables disparues, fondues, données
peut-être, sans qu'elle se souciât d'en rendre compte. Deux
fois, Muffat s'était permis des observations, voulant savoir;
mais elle l'avait regardé d'un air si singulier, en souriant,
qu'il n'osait plus l'interroger, de peur d'une réponse trop
nette. S'il acceptait Daguenet comme gendre de la main de Nana,
c'était surtout avec l'idée de pouvoir réduire la dot d'Estelle à
deux cent mille francs, quitte à prendre pour le reste des
arrangements avec le jeune homme, heureux encore de ce mariage
inespéré.

Cependant, depuis huit jours, dans cette nécessité immédiate de
trouver les cent mille francs de Labordette, Muffat avait imaginé
un seul expédient, devant lequel il reculait. C'était de vendre
les Bordes, une magnifique propriété, estimée à un demi-million,
qu'un oncle venait de léguer à la comtesse. Seulement, il
fallait la signature de celle-ci, qui elle-même, par son contrat,
ne pouvait aliéner la propriété, sans l'autorisation du comte.
La veille enfin, il avait résolu de causer de cette signature
avec sa femme. Et tout croulait, jamais à cette heure il
n'accepterait un pareil compromis. Cette pensée enfonçait
davantage le coup affreux de l'adultère. Il comprenait bien ce
que Nana demandait; car, dans l'abandon croissant qui le poussait
à la mettre de moitié en tout, il s'était plaint de sa situation,
il lui avait confié son ennui au sujet de cette signature de la
comtesse.

Pourtant, Nana ne parut pas insister. Elle ne rouvrait plus les
yeux. En la voyant si pâle, il eut peur, il lui fit prendre un
peu d'éther. Et elle soupira, elle le questionna, sans nommer
Daguenet.

-- A quand le mariage?

-- On signe le contrat mardi, dans cinq jours, répondit-il.

Alors, les paupières toujours closes, comme si elle parlait dans
la nuit de ses pensées:

-- Enfin, mon chat, vois ce que tu as à faire... Moi, je veux que
tout le monde soit content.

Il la calma, en lui prenant une main. Oui, l'on verrait,
l'important était qu'elle se reposât. Et il ne se révoltait
plus, cette chambre de malade, si tiède et si endormie, trempée
d'éther, avait achevé de l'assoupir dans un besoin de paix
heureuse. Toute sa virilité, enragée par l'injure, s'en était
allée à la chaleur de ce lit, près de cette femme souffrante,
qu'il soignait, avec l'excitation de sa fièvre et le ressouvenir
de leurs voluptés. Il se penchait vers elle, il la serrait dans
une étreinte; tandis que, la figure immobile, elle avait aux
lèvres un fin sourire de victoire. Mais le docteur Boutarel
parut.

-- Eh bien! et cette chère enfant? dit-il familièrement à
Muffat, qu'il traitait en mari. Diable! nous l'avons fait
causer!

Le docteur était un bel homme, jeune encore, qui avait une
clientèle superbe dans le monde galant. Très gai, riant en
camarade avec ces dames, mais ne couchant jamais, il se faisait
payer fort cher et avec la plus grande exactitude. D'ailleurs,
il se dérangeait au moindre appel, Nana l'envoyait chercher deux
ou trois fois par semaine, toujours tremblante à l'idée de la
mort, lui confiant avec anxiété des bobos d'enfant, qu'il
guérissait en l'amusant de commérages et d'histoires folles.
Toutes ces dames l'adoraient.



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