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Text on one page: Few Medium Many
Il exigea seulement le renvoi de
Georges. Mais toute illusion était morte, il ne croyait plus à
la fidélité jurée. Le lendemain, Nana le tromperait de nouveau;
et il ne restait dans le tourment de sa possession que par un
besoin lâche, par une épouvante de la vie, à l'idée de vivre sans
elle.

Ce fut l'époque de son existence où Nana éclaira Paris d'un
redoublement de splendeur. Elle grandit encore à l'horizon du
vice, elle domina la ville de l'insolence affichée de son luxe,
de son mépris de l'argent, qui lui faisait fondre publiquement
les fortunes. Dans son hôtel, il y avait comme un éclat de
forge. Ses continuels désirs y flambaient, un petit souffle de
ses lèvres changeait l'or en une cendre fine que le vent balayait
à chaque heure. Jamais on n'avait vu une pareille rage de
dépense. L'hôtel semblait bâti sur un gouffre, les hommes avec
leurs biens, leurs corps, jusqu'à leurs noms, s'y
engloutissaient, sans laisser la trace d'un peu de poussière.
Cette fille, aux goûts de perruche, croquant des radis et des
pralines, chipotant la viande, avait chaque mois pour sa table
des comptes de cinq mille francs. C'était, à l'office, un
gaspillage effréné, un coulage féroce, qui éventrait les
barriques de vin, qui roulait des notes enflées par trois ou
quatre mains successives. Victorine et François régnaient en
maîtres dans la cuisine, où ils invitaient du monde, en dehors
d'un petit peuple de cousins nourris à domicile de viandes
froides et de bouillon gras; Julien exigeait des remises chez les
fournisseurs, les vitriers ne remettaient pas un carreau de
trente sous, sans qu'il en fît ajouter vingt pour lui; Charles
mangeait l'avoine des chevaux, doublant les fournitures,
revendant par une porte de derrière ce qui entrait par la grande
porte; tandis que, au milieu de ce pillage général, de ce sac de
ville emportée d'assaut, Zoé, à force d'art, parvenait à sauver
les apparences, couvrait les vols de tous pour mieux y confondre
et sauver les siens. Mais ce qu'on perdait était pis encore, la
nourriture de la veille jetée à la borne, un encombrement de
provisions dont les domestiques se dégoûtaient, le sucre
empoissant les verres, le gaz brûlant à pleins becs, jusqu'à
faire sauter les murs; et des négligences, et des méchancetés, et
des accidents, tout ce qui peut hâter la ruine, dans une maison
dévorée par tant de bouches. Puis, en haut, chez madame, la
débâcle soufflait plus fort: des robes de dix mille francs, mises
deux fois, vendues par Zoé; des bijoux qui disparaissaient, comme
émiettés au fond des tiroirs; des achats bêtes, les nouveautés du
jour, oubliées le lendemain dans les coins, balayées à la rue.
Elle ne pouvait voir quelque chose de très cher sans en avoir
envie, elle faisait ainsi autour d'elle un continuel désastre de
fleurs, de bibelots précieux, d'autant plus heureuse que son
caprice d'une heure coûtait davantage. Rien ne lui restait aux
mains; elle cassait tout, ça se fanait, ça se salissait entre ses
petits doigts blancs; une jonchée de débris sans nom, de lambeaux
tordus, de loques boueuses, la suivait et marquait son passage.
Ensuite éclataient les gros règlements, au milieu de ce gâchis de
l'argent de poche: vingt mille francs chez la modiste, trente
mille chez la lingère, douze mille chez le bottier; son écurie
lui en mangeait cinquante mille; en six mois, elle eut chez son
couturier une note de cent vingt mille francs. Sans qu'elle eût
augmenté son train, estimé par Labordette à quatre cent mille
francs en moyenne, elle atteignit cette année-là le million,
stupéfaite elle-même de ce chiffre, incapable de dire où avait pu
passer une pareille somme. Les hommes entassés les uns
par-dessus les autres, l'or vidé à pleine brouette, ne
parvenaient pas à combler le trou qui toujours se creusait sous
le pavé de son hôtel, dans les craquements de son luxe.

Cependant, Nana nourrissait un dernier caprice. Travaillée une
fois encore par l'idée de refaire sa chambre, elle croyait avoir
trouvé: une chambre de velours rose thé, à petits capitons
d'argent, tendue jusqu'au plafond en forme de tente, garnie de
cordelières et d'une dentelle d'or. Cela lui semblait devoir
être riche et tendre, un fond superbe à sa peau vermeille de
rousse. Mais la chambre, d'ailleurs, était simplement faite pour
servir de cadre au lit, un prodige, un éblouissement. Nana
rêvait un lit comme il n'en existait pas, un trône, un autel, où
Paris viendrait adorer sa nudité souveraine. Il serait tout en
or et en argent repoussés, pareil à un grand bijou, des roses
d'or jetées sur un treillis d'argent; au chevet, une bande
d'Amours, parmi les fleurs, se pencheraient avec des rires,
guettant les voluptés dans l'ombre des rideaux. Elle s'était
adressée à Labordette qui lui avait amené deux orfèvres. On
s'occupait déjà des dessins. Le lit coûterait cinquante mille
francs, et Muffat devait le lui donner pour ses étrennes.

Ce qui étonnait la jeune femme, c'était, dans ce fleuve d'or,
dont le flot lui coulait entre les membres, d'être sans cesse à
court d'argent. Certains jours, elle se trouvait aux abois pour
des sommes ridicules de quelques louis. Il lui fallait emprunter
à Zoé, ou bien elle battait monnaie elle-même, comme elle
pouvait. Mais, avant de se résigner aux moyens extrêmes, elle
tâtait ses amis, tirant des hommes ce qu'ils avaient sur eux,
jusqu'à des sous, d'un air de plaisanterie. Depuis trois mois,
elle vidait surtout ainsi les poches de Philippe. Il ne venait
plus, dans les moments de crise, sans laisser son porte-monnaie.
Bientôt, enhardie, elle lui avait demandé des emprunts, deux
cents francs, trois cents francs, jamais davantage, pour des
billets, des dettes criardes; et Philippe, nommé en juillet
capitaine trésorier, apportait l'argent le lendemain, en
s'excusant de n'être pas riche, car la bonne maman Hugon traitait
maintenant ses fils avec une sévérité singulière. Au bout de
trois mois, ces petits prêts, souvent renouvelés, montaient à une
dizaine de mille francs. Le capitaine avait toujours son beau
rire sonore. Pourtant, il maigrissait, distrait parfois, une
ombre de souffrance sur la face. Mais un regard de Nana le
transfigurait, dans une sorte d'extase sensuelle. Elle était
très chatte avec lui, le grisait de baisers derrière les portes,
le possédait par des abandons brusques, qui le clouaient derrière
ses jupes, dès qu'il pouvait s'échapper de son service.

Un soir, Nana ayant dit qu'elle s'appelait aussi Thérèse, et que
sa fête tombait le 15 octobre, ces messieurs lui envoyèrent tous
des cadeaux. Le capitaine Philippe apporta le sien, un ancien
drageoir en porcelaine de Saxe, monté sur or. Il la trouva
seule, dans son cabinet de toilette, au sortir du bain, vêtue
seulement d'un grand peignoir de flanelle blanche et rouge, et
très occupée à examiner les cadeaux, étalés sur une table. Elle
avait déjà cassé un flacon de cristal de roche, en voulant le
déboucher.

-- Oh! tu es trop gentil! dit-elle. Qu'est-ce que c'est?
montre un peu... Es-tu enfant, de mettre tes sous à des petites
machines comme ça!

Elle le grondait, puisqu'il n'était pas riche, très contente au
fond de le voir dépenser tout pour elle, la seule preuve d'amour
qui la touchât. Cependant, elle travaillait le drageoir, elle
voulait voir comment c'était fait, l'ouvrant, le refermant.

-- Prends garde, murmura-t-il, c'est fragile.

Mais elle haussa les épaules. Il lui croyait donc des mains de
portefaix! Et, tout à coup, la charnière lui resta aux doigts,
le couvercle tomba et se brisa. Elle demeurait stupéfaite, les
yeux sur les morceaux, disant:

-- Oh! il est cassé!

Puis, elle se mit à rire. Les morceaux, par terre, lui
semblaient drôles. C'était une gaieté nerveuse, elle avait le
rire bête et méchant d'un enfant que la destruction amuse.
Philippe fut pris d'une courte révolte; la malheureuse ignorait
quelles angoisses lui coûtait ce bibelot. Quand elle le vit
bouleversé, elle tâcha de se retenir.

-- Par exemple, ce n'est pas ma faute... Il était fêlé. Ça ne
tient plus, ces vieilleries... Aussi, c'est ce couvercle! as-tu
vu la cabriole?

Et elle repartit d'un fou rire. Mais, comme les yeux du jeune
homme se mouillaient, malgré son effort, elle se jeta tendrement
à son cou.

-- Es-tu bête! je t'aime tout de même. Si l'on ne cassait rien,
les marchands ne vendraient plus. Tout ça est fait pour être
cassé... Tiens! cet éventail, est-ce que c'est collé seulement!

Elle avait saisi un éventail, tirant sur les branches; et la soie
se déchira en deux. Cela parut l'exciter. Pour faire voir
qu'elle se moquait des autres cadeaux, du moment où elle venait
d'abîmer le sien, elle se donna le régal d'un massacre, tapant
les objets, prouvant qu'il n'y en avait pas un de solide, en les
détruisant tous. Une lueur s'allumait dans ses yeux vides, un
petit retroussement des lèvres montrait ses dents blanches.
Puis, lorsque tous furent en morceaux, très rouge, reprise de son
rire, elle frappa la table de ses mains élargies, elle zézaya
d'une voix de gamine:

-- Fini! n'a plus! n'a plus!

Alors, Philippe, gagné par cette ivresse, s'égaya et lui baisa la
gorge, en la renversant en arrière. Elle s'abandonnait, elle se
pendait à ses épaules, si heureuse, qu'elle ne se rappelait pas
s'être tant amusée depuis longtemps. Et, sans le lâcher, d'un
ton de caresse:

-- Dis donc, chéri, tu devrais bien m'apporter dix louis demain...
Un embêtement, une note de mon boulanger qui me tourmente.

Il était devenu pâle; puis, en lui mettant un dernier baiser sur
le front, il dit simplement:

-- Je tâcherai.

Un silence régna. Elle s'habillait. Lui, appuyait le front à
une vitre. Au bout d'une minute, il revint, il reprit avec
lenteur:

-- Nana, tu devrais m'épouser.

Du coup, cette idée égaya tellement la jeune femme, qu'elle ne
pouvait achever de nouer ses jupons.

-- Mais, mon pauvre chien, tu es malade!... Est-ce parce que je
te demande dix louis que tu m'offres ta main?... Jamais. Je
t'aime trop. En voilà une bêtise, par exemple!

Et, comme Zoé entrait pour la chausser, ils ne parlèrent plus de
ça.



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