A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 10 000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
Elle se rendait chez la
Tricon, avec l'aisance de l'habitude, comme les pauvres gens vont
au mont-de-piété.

Mais, en quittant sa chambre, elle se heurta dans Georges, debout
au milieu du salon. Elle ne vit pas sa pâleur de cire, le feu
sombre de ses yeux grandis. Elle eut un soupir de soulagement.

-- Ah! tu viens de la part de ton frère!

-- Non, dit le petit en blêmissant davantage.

Alors, elle fit un geste désespéré. Que voulait-il? Pourquoi
lui barrait-il le chemin? Voyons, elle était pressée. Puis,
revenant:

-- Tu n'as pas d'argent, toi?

-- Non.

-- C'est vrai, que je suis bête! Jamais un radis, pas même les
six sous de leur omnibus... Maman ne veut pas... En voilà des
hommes!

Et elle s'échappait. Mais il la retint, il voulait lui parler.
Elle, lancée, répétait qu'elle n'avait pas le temps, lorsque d'un
mot il l'arrêta.

-- Ecoute, je sais que tu vas épouser mon frère.

Ça, par exemple, c'était comique. Elle se laissa tomber sur une
chaise pour rire à l'aise.

-- Oui, continua le petit. Et je ne veux pas... C'est moi que tu
vas épouser... Je viens pour ça.

-- Hein? comment? toi aussi! cria-t-elle, c'est donc un mal de
famille?... Mais, jamais! en voilà un goût! est-ce que je vous
ai demandé une saleté pareille?... Ni l'un ni l'autre, jamais!

La figure de Georges s'éclaira. S'il s'était trompé par hasard?
Il reprit:

-- Alors, jure-moi que tu ne couches pas avec mon frère.

-- Ah! tu m'embêtes, à la fin! dit Nana, qui s'était levée,
reprise d'impatience. C'est drôle une minute, mais quand je te
répète que je suis pressée!... Je couche avec ton frère, si ça
me fait plaisir. Est-ce que tu m'entretiens, est-ce que tu paies
ici, pour exiger des comptes?... Oui, j'y couche, avec ton
frère...

Il lui avait saisi le bras, il le serrait à le casser, en
bégayant:

-- Ne dis pas ça... ne dis pas ça...

D'une tape, elle se dégagea de son étreinte.

-- Il me bat maintenant! Voyez-vous ce gamin!... Mon petit, tu
vas filer, et tout de suite... Moi, je te gardais par
gentillesse. Parfaitement! Quand tu feras tes grands yeux!...
Tu n'espérais pas, peut-être, m'avoir pour maman jusqu'à la mort.
J'ai mieux à faire que d'élever des mioches.

Il l'écoutait dans une angoisse qui le raidissait, sans une
révolte. Chaque parole le frappait au coeur, d'un grand coup,
dont il se sentait mourir. Elle, ne voyant même pas sa
souffrance, continuait, heureuse de se soulager sur lui de ses
embêtements de la matinée.

-- C'est comme ton frère, encore un joli coco, celui-là!... Il
m'avait promis deux cents francs. Ah! ouiche! je peux
l'attendre... Ce n'est pas que j'y tienne, à son argent! Pas de
quoi payer ma pommade... Mais il me lâche dans un embarras!...
Tiens! veux-tu savoir? Eh bien! à cause de ton frère, je sors
pour aller gagner vingt-cinq louis avec un autre homme.

Alors, la tête perdue, il lui barra la porte; et il pleurait, et
il la suppliait, joignant les mains, balbutiant:

-- Oh! non, oh! non!

-- Je veux bien, moi, dit-elle. As-tu l'argent?

Non, il n'avait pas l'argent. Il aurait donné sa vie pour avoir
l'argent. Jamais il ne s'était senti si misérable, si inutile,
si petit garçon. Tout son pauvre être, secoué de larmes,
exprimait une douleur si grande, qu'elle finit par la voir et par
s'attendrir. Elle l'écarta doucement.

-- Voyons, mon chat, laisse-moi passer, il le faut... Sois
raisonnable. Tu es un bébé, et ç'a été gentil une semaine; mais,
aujourd'hui, je dois songer à mes affaires. Réfléchis un peu...
Ton frère encore est un homme. Je ne dis pas avec lui... Ah!
fais-moi un plaisir, inutile de lui raconter tout ça. Il n'a pas
besoin de savoir où je vais. J'en lâche toujours trop long,
quand je suis en colère.

Elle riait. Puis, le prenant, le baisant au front:

-- Adieu, bébé, c'est fini, bien fini, entends-tu... Je me sauve.

Et elle le quitta. Il était debout au milieu du salon. Les
derniers mots sonnaient comme un tocsin à ses oreilles: c'est
fini, bien fini; et il croyait que la terre s'ouvrait sous ses
pieds. Dans le vide de son cerveau, l'homme qui attendait Nana
avait disparu; seul, Philippe demeurait, aux bras nus de la jeune
femme, continuellement. Elle ne niait pas, elle l'aimait,
puisqu'elle voulait lui éviter le chagrin d'une infidélité.
C'était fini, bien fini. Il respira fortement, il regarda autour
de la pièce, étouffé par un poids qui l'écrasait. Des souvenirs
lui revenaient un à un, les nuits rieuses de la Mignotte, des
heures de caresse où il se croyait son enfant, puis des voluptés
volées dans cette pièce même. Et jamais, jamais plus! Il était
trop petit, il n'avait pas grandi assez vite; Philippe le
remplaçait, parce qu'il avait de la barbe. Alors, c'était la
fin, il ne pouvait plus vivre. Son vice s'était trempé d'une
tendresse infinie, d'une adoration sensuelle, où tout son être se
donnait. Puis, comment oublier, lorsque son frère resterait là?
son frère, un peu de son sang, un autre moi dont le plaisir
l'enrageait de jalousie. C'était la fin, il voulait mourir.

Toutes les portes demeuraient ouvertes, dans la débandade
bruyante des domestiques, qui avaient vu madame sortir à pied.
En bas, sur la banquette du vestibule, le boulanger riait avec
Charles et François. Comme Zoé traversait le salon en courant,
elle parut surprise de voir Georges et lui demanda s'il attendait
madame. Oui, il l'attendait, il avait oublié de lui rendre une
réponse. Et, quand il fut seul, il se mit à chercher. Ne
trouvant rien autre, il prit dans le cabinet de toilette une
paire de ciseaux très pointus, dont Nana avait la continuelle
manie de se servir pour éplucher sa personne, se rognant des
peaux, se coupant des poils. Alors, pendant une heure, il
patienta, les doigts collés nerveusement aux ciseaux, la main
dans la poche.

-- Voilà madame, dit en revenant Zoé, qui avait dû la guetter par
la fenêtre de la chambre.

Il y eut des courses dans l'hôtel; des rires s'éteignirent, des
portes se fermèrent. Georges entendit Nana qui payait le
boulanger, d'une voix brève. Puis, elle monta.

-- Comment! tu es encore ici! dit-elle en l'apercevant. Ah!
nous allons nous fâcher, mon bonhomme!

Il la suivait, pendant qu'elle se dirigeait vers la chambre.

-- Nana, veux-tu m'épouser?

Mais elle haussa les épaules. C'était trop bête, elle ne
répondait plus. Son idée était de lui jeter la porte sur la
figure.

-- Nana, veux-tu m'épouser?

Elle lança la porte. D'une main, il la rouvrit, tandis qu'il
sortait l'autre main de la poche, avec les ciseaux. Et,
simplement, d'un grand coup, il se les enfonça dans la poitrine.

Cependant, Nana avait eu conscience d'un malheur; elle s'était
tournée. Quand elle le vit se frapper, elle fut prise d'une
indignation.

-- Mais est-il bête! mais est-il bête! Et avec mes ciseaux
encore!... Veux-tu bien finir, méchant gamin!... Ah! mon Dieu!
ah! mon Dieu!

Elle s'effarait. Le petit, tombé sur les genoux, venait de se
porter un second coup, qui l'avait jeté tout de son long sur le
tapis. Il barrait le seuil de la chambre. Alors, elle perdit
complètement la tête, criant de toutes ses forces, n'osant
enjamber ce corps, qui l'enfermait et l'empêchait de courir
chercher du secours.

-- Zoé! Zoé! arrive donc... Fais-le finir... C'est stupide à
la fin, un enfant comme ça!... Le voilà qui se tue maintenant!
et chez moi! A-t-on jamais vu!

Il lui faisait peur. Il était tout blanc, les yeux fermés. Ça
ne saignait presque pas, à peine un peu de sang, dont la tache
mince se perdait sous le gilet. Elle se décidait à passer sur le
corps, lorsqu'une apparition la fit reculer. En face d'elle, par
la porte du salon restée grande ouverte, une vieille dame
s'avançait. Et elle reconnaissait madame Hugon, terrifiée, ne
s'expliquant pas cette présence. Elle reculait toujours, elle
avait encore ses gants et son chapeau. Sa terreur devint telle,
qu'elle se défendit, la voix bégayante.

-- Madame, ce n'est pas moi, je vous jure... Il voulait
m'épouser, j'ai dit non, et il s'est tué.

Lentement, madame Hugon s'approchait, vêtue de noir, la figure
pâle, avec ses cheveux blancs. Dans la voiture, l'idée de
Georges s'en était allée, la faute de Philippe l'avait reprise
tout entière. Peut-être cette femme pourrait-elle donner aux
juges des explications qui les toucheraient; et le projet lui
venait de la supplier, pour qu'elle déposât en faveur de son
fils. En bas, les portes de l'hôtel étaient ouvertes, elle
hésitait dans l'escalier, avec ses mauvaises jambes, lorsque,
tout d'un coup, des appels d'épouvante l'avaient dirigée. Puis,
en haut, un homme se trouvait par terre, la chemise tachée de
rouge. C'était Georges, c'était son autre enfant.

Nana répétait, d'un ton imbécile:

-- Il voulait m'épouser, j'ai dit non, et il s'est tué.

Sans un cri, madame Hugon se baissa. Oui, c'était l'autre,
c'était Georges. L'un déshonoré, l'autre assassiné. Cela ne la
surprenait pas, dans l'écroulement de toute sa vie. Agenouillée
sur le tapis, ignorante du lieu où elle était, n'apercevant
personne, elle regardait fixement le visage de Georges, elle
écoutait, une main sur son coeur. Puis, elle poussa un faible
soupir. Elle avait senti le coeur battre. Alors, elle leva la
tête, examina cette chambre et cette femme, parut se rappeler.
Une flamme s'allumait dans ses yeux vides, elle était si grande
et si terrible de silence, que Nana tremblait, en continuant de
se défendre, par-dessus ce corps qui les séparait.

-- Je vous jure, madame... Si son frère était là, il pourrait
vous expliquer...

-- Son frère a volé, il est en prison, dit la mère durement.

Nana resta étranglée. Mais pourquoi tout ça? l'autre avait
volé, à présent! ils étaient donc fous, dans cette famille!
Elle ne se débattait plus, n'ayant pas l'air chez elle, laissant
madame Hugon donner des ordres. Des domestiques avaient fini par
accourir, la vieille dame voulut absolument qu'ils descendissent
Georges évanoui dans sa voiture. Elle aimait mieux le tuer et
l'emporter de cette maison.



Pages: | Prev | | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | | 19 | | 20 | | 21 | | 22 | | 23 | | 24 | | 25 | | 26 | | 27 | | 28 | | 29 | | 30 | | 31 | | 32 | | 33 | | 34 | | 35 | | 36 | | 37 | | 38 | | 39 | | 40 | | 41 | | 42 | | 43 | | 44 | | 45 | | 46 | | 47 | | 48 | | 49 | | 50 | | 51 | | 52 | | 53 | | 54 | | 55 | | 56 | | 57 | | 58 | | 59 | | 60 | | 61 | | 62 | | 63 | | 64 | | 65 | | 66 | | 67 | | 68 | | 69 | | 70 | | 71 | | 72 | | 73 | | 74 | | 75 | | 76 | | 77 | | 78 | | 79 | | 80 | | 81 | | 82 | | 83 | | 84 | | 85 | | 86 | | 87 | | 88 | | Next |

N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.