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Text on one page: Few Medium Many
Mais Francis
achevait de relever et de nouer les cheveux de Nana. Il salua,
en disant:

-- J'aurai l'oeil sur les journaux du soir... Comme d'habitude,
n'est-ce pas? à cinq heures et demie?

-- Apportez-moi un pot de pommade et une livre de pralines, de
chez Boissier! lui cria Nana à travers le salon, au moment où il
refermait la porte.

Alors, les deux femmes, restées seules, se souvinrent qu'elles ne
s'étaient pas embrassées; et elles se posèrent de gros baisers
sur les joues. L'article les échauffait. Nana, jusque-là
endormie, fut reprise de la fièvre de son triomphe. Ah bien!
c'était Rose Mignon qui devait passer une jolie matinée! Sa
tante n'ayant pas voulu venir au théâtre, parce que, disait-elle,
les émotions lui cassaient l'estomac, elle se mit à lui raconter
la soirée, en se grisant de son propre récit, comme si Paris
entier eût croulé sous les applaudissements. Puis,
s'interrompant tout d'un coup, elle demanda avec un rire si l'on
aurait dit ça, quand elle traînait son derrière de gamine, rue de
la Goutte-d'Or. Madame Lerat branlait la tête. Non, non, jamais
on n'aurait pu prévoir. A son tour, elle parla, prenant un air
grave et l'appelant sa fille. Est-ce qu'elle n'était pas sa
seconde mère, puisque la vraie avait rejoint le papa et la
grand-maman. Nana, très attendrie, fut sur le point de pleurer.
Mais madame Lerat répétait que le passé était le passé, oh! un
sale passé, des choses à ne pas remuer tous les jours. Longtemps
elle avait cessé de voir sa nièce; car, dans la famille, on
l'accusait de se perdre avec la petite. Comme si c'était Dieu
possible! Elle ne lui demandait pas de confidences, elle croyait
qu'elle avait toujours vécu proprement. A présent, ça lui
suffisait de la retrouver dans une belle position et de lui voir
de bons sentiments pour son fils. Il n'y avait encore en ce
monde que l'honnêteté et le travail.

-- De qui est-il, ce bébé? dit-elle en s'interrompant, les yeux
allumés d'une curiosité aiguë.

Nana, surprise, hésita une seconde.

-- D'un monsieur, répondit-elle.

-- Tiens! reprit la tante, on prétendait que tu l'avais eu d'un
maçon qui te battait... Enfin, tu me raconteras ça un jour; tu
sais si je suis discrète!... Va, je le soignerai, comme s'il
était le fils d'un prince.

Elle avait cessé le métier de fleuriste et vivait de ses
économies, six cents francs de rentes amassés sou à sou. Nana
promit de lui louer un joli petit logement; en outre, elle lui
donnerait cent francs par mois. A ce chiffre, la tante s'oublia,
cria à la nièce de leur serrer le gaviot, puisqu'elle les tenait;
elle parlait des hommes. Toutes deux s'embrassèrent encore.
Mais Nana, au milieu de sa joie, comme elle remettait la
conversation sur Louiset, parut s'assombrir à un brusque
souvenir.

-- Est-ce embêtant, il faut que je sorte à trois heures!
murmura-t-elle. En voilà une corvée!

Justement, Zoé venait dire que madame était servie. On passa
dans la salle à manger, où une dame âgée se trouvait déjà assise,
devant la table. Elle n'avait pas retiré son chapeau, vêtue
d'une robe sombre de couleur indécise, entre le puce et le caca
d'oie. Nana ne parut pas étonnée de la voir là. Elle lui
demanda simplement pourquoi elle n'était pas entrée dans la
chambre.

-- J'ai entendu des voix, répondit la vieille. J'ai pensé que
vous étiez en compagnie.

Madame Maloir, l'air respectable, ayant des manières, servait de
vieille amie à Nana; elle lui tenait société et l'accompagnait.
La présence de madame Lerat sembla d'abord l'inquiéter. Puis,
quand elle sut que c'était une tante, elle la regarda d'un air
doux, avec un pâle sourire. Cependant, Nana, qui disait avoir
l'estomac dans les talons, se jetait sur des radis, qu'elle
croquait sans pain. Madame Lerat, devenue cérémonieuse, ne
voulut pas de radis; ça donnait la pituite. Puis, lorsque Zoé
eut apporté des côtelettes, Nana chipota la viande, se contenta
de sucer l'os. Par moments, elle examinait du coin de l'oeil le
chapeau de sa vieille amie.

-- C'est le chapeau neuf que je vous ai donné? finit-elle par
dire.

-- Oui, je l'ai arrangé, murmura madame Maloir, la bouche pleine.

Le chapeau était extravagant, évasé sur le front, empanaché d'une
haute plume. Madame Maloir avait la manie de refaire tous ses
chapeaux; elle seule savait ce qui lui allait, et en un tour de
main elle faisait une casquette de la plus élégante coiffure.
Nana, qui justement lui avait acheté ce chapeau pour ne plus
rougir d'elle, lorsqu'elle l'emmenait, faillit se fâcher. Elle
cria:

-- Enlevez-le, au moins!

-- Non, merci, répondit la vieille dignement, il ne me gêne pas,
je mange très bien avec.

Après les côtelettes, il y eut des choux-fleurs et un reste de
poulet froid. Mais Nana avait à chaque plat une petite moue,
hésitant, flairant, laissant tout sur son assiette. Elle acheva
de déjeuner avec de la confiture.

Le dessert traîna. Zoé n'enleva pas le couvert pour servir le
café. Ces dames avaient simplement repoussé leurs assiettes. On
parlait toujours de la belle soirée de la veille. Nana roulait
des cigarettes, qu'elle fumait en se dandinant, renversée sur sa
chaise. Et, comme Zoé était restée là, adossée contre le buffet,
les mains ballantes, on en vint à écouter son histoire. Elle se
disait fille d'une sage-femme de Bercy, qui avait fait de
mauvaises affaires. D'abord, elle était entrée chez un dentiste,
puis chez un courtier d'assurances; mais ça ne lui allait pas; et
elle énumérait ensuite, avec une pointe d'orgueil, les dames où
elle avait servi comme femme de chambre. Zoé parlait de ces
dames en personne qui avait tenu leur fortune dans sa main. Bien
sûr que plus d'une, sans elle, aurait eu de drôles d'histoires.
Ainsi, un jour que madame Blanche était avec monsieur Octave,
voilà le vieux qui arrive; que fait Zoé? elle feint de tomber en
traversant le salon, le vieux se précipite, court lui chercher un
verre d'eau à la cuisine, et monsieur Octave s'échappe.

-- Ah! elle est bonne, par exemple! dit Nana, qui l'écoutait
avec un intérêt tendre, une sorte d'admiration soumise.

-- Moi, j'ai eu bien des malheurs..., commença madame Lerat.

Et, se rapprochant de madame Maloir, elle lui fit des
confidences. Toutes deux prenaient des canards. Mais madame
Maloir recevait les secrets des autres, sans jamais rien lâcher
sur elle. On disait qu'elle vivait d'une pension mystérieuse
dans une chambre où personne ne pénétrait.

Tout à coup, Nana s'emporta.

-- Ma tante, ne joue donc pas avec les couteaux... Tu sais que ça
me retourne.

Sans y prendre garde, madame Lerat venait de mettre deux couteaux
en croix sur la table. D'ailleurs, la jeune femme se défendait
d'être superstitieuse. Ainsi, le sel renversé ne signifiait
rien, le vendredi non plus; mais les couteaux, c'était plus fort
qu'elle, jamais ça n'avait menti. Certainement, il lui
arriverait une chose désagréable. Elle bâilla, puis, d'un air de
profond ennui:

-- Déjà deux heures... Il faut que je sorte. Quel embêtement!

Les deux vieilles se regardèrent. Toutes trois hochèrent la tête
sans parler. Bien sûr, ce n'était pas toujours amusant. Nana
s'était renversée de nouveau, allumant encore une cigarette,
pendant que les autres pinçaient les lèvres par discrétion,
pleines de philosophie.

-- En vous attendant, nous allons faire un bézigue, dit madame
Maloir au bout d'un silence. Madame joue le bézigue?

Certes, madame Lerat le jouait, et à la perfection. Il était
inutile de déranger Zoé, qui avait disparu; un coin de la table
suffirait; et l'on retroussa la nappe, par-dessus les assiettes
sales. Mais, comme madame Maloir allait prendre elle-même les
cartes dans un tiroir du buffet, Nana dit qu'avant de se mettre
au jeu, elle serait bien gentille de lui faire une lettre. Ça
l'ennuyait d'écrire, puis elle n'était pas sûre de son
orthographe, tandis que sa vieille amie tournait des lettres
pleines de coeur. Elle courut chercher du beau papier dans sa
chambre. Un encrier, une bouteille d'encre de trois sous,
traînait sur un meuble, avec une plume empâtée de rouille. La
lettre était pour Daguenet. Madame Maloir, d'elle-même, mit de
sa belle anglaise: «Mon petit homme chéri»; et elle l'avertissait
ensuite de ne pas venir le lendemain, parce que «ça ne se pouvait
pas»; mais, «de loin comme de près, à tous les moments, elle
était avec lui en pensée».

-- Et je termine par «mille baisers», murmura-t-elle.

Madame Lerat avait approuvé chaque phrase d'un mouvement de tête.
Ses regards flambaient, elle adorait se trouver dans les
histoires de coeur. Aussi voulut-elle mettre du sien, prenant un
air tendre, roucoulant:

-- «Mille baisers sur tes beaux yeux.»

-- C'est ça: «Mille baisers sur tes beaux yeux!» répéta Nana,
pendant qu'une expression béate passait sur les visages des deux
vieilles.

On sonna Zoé pour qu'elle descendît la lettre à un
commissionnaire. Justement, elle causait avec le garçon du
théâtre, qui apportait à madame un bulletin de service, oublié le
matin. Nana fit entrer cet homme, qu'elle chargea de porter la
lettre chez Daguenet, en s'en retournant. Puis, elle lui posa
des questions. Oh! M. Bordenave était bien content; il y avait
déjà de la location pour huit jours; madame ne s'imaginait pas le
nombre de personnes qui demandaient son adresse depuis le matin.
Quand le garçon fut parti, Nana dit qu'elle resterait au plus une
demi-heure dehors. Si des visites venaient, Zoé ferait attendre.
Comme elle parlait, la sonnerie électrique tinta. C'était un
créancier, le loueur de voitures; il s'était installé sur la
banquette de l'antichambre. Celui-là pouvait tourner ses pouces
jusqu'au soir; rien ne pressait.

-- Allons, du courage! dit Nana, engourdie de paresse, bâillant
et s'étirant de nouveau. Je devrais être là-bas.

Pourtant, elle ne bougeait point. Elle suivait le jeu de sa
tante, qui venait d'annoncer cent d'as. Le menton dans la main,
elle s'absorbait. Mais elle eut un sursaut, en entendant sonner
trois heures.

-- Nom de Dieu! lâcha-t-elle brutalement.

Alors, madame Maloir, qui comptait les brisques, l'encouragea de
sa voix molle.

-- Ma petite, il vaudrait mieux vous débarrasser de votre course
tout de suite.

-- Fais vite, dit madame Lerat en battant les cartes.



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