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Text on one page: Few Medium Many
Comme elle faisait atteler pour voir encore une fois cette
petite ordure, Zoé venait tranquillement de lui donner ses huit
jours. Du coup, elle fut désespérée; il lui semblait qu'elle
perdait une personne de sa famille. Mon Dieu! qu'allait-elle
devenir, toute seule? Et elle suppliait Zoé, qui, très flattée
du désespoir de madame, finit par l'embrasser, pour montrer
qu'elle ne partait pas fâchée contre elle; il le fallait, le
coeur se taisait devant les affaires. Mais ce jour-là était le
jour aux embêtements. Nana, prise de dégoût, ne songeant plus à
sortir, se traînait dans son petit salon, lorsque Labordette,
monté pour lui parler d'une occasion, des dentelles magnifiques,
lâcha entre deux phrases, à propos de rien, que Georges était
mort. Elle resta glacée.

-- Zizi! mort! cria-t-elle.

Et son regard, d'un mouvement involontaire, chercha sur le tapis
la tache rose; mais elle s'en était allée enfin, les pieds
l'avaient usée. Cependant, Labordette donnait des détails: on ne
savait pas au juste, les uns parlaient d'une blessure rouverte,
les autres racontaient un suicide, un plongeon du petit dans un
bassin des Fondettes. Nana répétait:

-- Mort! mort!

Puis, la gorge serrée depuis le matin, elle éclata en sanglots,
elle se soulagea. C'était une tristesse infinie, quelque chose
de profond et d'immense dont elle se sentait accablée.
Labordette ayant voulu la consoler au sujet de Georges, elle le
fit taire de la main, en bégayant:

-- Ce n'est pas lui seulement, c'est tout, c'est tout... Je suis
bien malheureuse... Oh! je comprends, va! ils vont encore dire
que je suis une coquine... Cette mère qui se fait du chagrin
là-bas, et ce pauvre homme qui geignait ce matin, devant ma
porte, et les autres ruinés à cette heure, après avoir mangé
leurs sous avec moi... C'est ça, tapez sur Nana, tapez sur la
bête! Oh! j'ai bon dos, je les entends comme si j'y étais:
Cette sale fille qui couche avec tout le monde, qui nettoie les
uns, qui fait crever les autres, qui cause de la peine à un tas
de personnes...

Elle dut s'interrompre, suffoquée par les larmes, tombée de
douleur en travers d'un divan, la tête enfoncée dans un coussin.
Les malheurs qu'elle sentait autour d'elle, ces misères qu'elle
avait faites, la noyaient d'un flot tiède et continu
d'attendrissement; et sa voix se perdait en une plainte sourde de
petite fille.

-- Oh! j'ai mal, oh! j'ai mal... Je ne peux pas, ça
m'étouffe... C'est trop dur de ne pas être comprise, de voir les
gens se mettre contre vous, parce qu'ils sont les plus forts...
Cependant, quand on n'a rien à se reprocher, quand on a sa
conscience pour soi... Eh bien! non, eh bien! non...

Une révolte montait dans sa colère. Elle se releva, elle essuya
ses larmes, marcha avec agitation.

-- Eh bien! non, ils diront ce qu'ils voudront, ce n'est pas ma
faute! Est-ce que je suis méchante, moi? Je donne tout ce que
j'ai, je n'écraserais pas une mouche... Ce sont eux, oui, ce
sont eux!... Jamais je n'ai voulu leur être désagréable. Et ils
étaient pendus après mes jupes, et aujourd'hui les voilà qui
claquent, qui mendient, qui posent tous pour le désespoir...

Puis, s'arrêtant devant Labordette, lui donnant des tapes sur les
épaules:

-- Voyons, tu étais là, dis la vérité... Est-ce moi qui les
poussais? n'étaient-ils pas toujours une douzaine à se battre
pour inventer la plus grosse saleté? Ils me dégoûtaient, moi!
Je me cramponnais pour ne pas les suivre, j'avais peur... Tiens!
un seul exemple, ils voulaient tous m'épouser. Hein? une idée
propre! Oui, mon cher, j'aurais été vingt fois comtesse ou
baronne, si j'avais consenti. Eh bien! j'ai refusé, parce que
j'étais raisonnable... Ah! je leur en ai évité, des ordures et
des crimes!... Ils auraient volé, assassiné, tué père et mère.
Je n'avais qu'un mot à dire, et je ne l'ai pas dit...
Aujourd'hui, tu vois ma récompense... C'est comme Daguenet que
j'ai marié, celui-là; un meurt-de-faim dont j'ai fait la
position, après l'avoir gardé gratis, pendant des semaines.
Hier, je le rencontre, il tourne la tête. Eh! va donc, cochon!
Je suis moins sale que toi!

Elle s'était remise à marcher, elle appliqua un violent coup de
poing sur un guéridon.

-- Nom de Dieu! ce n'est pas juste! La société est mal faite.
On tombe sur les femmes, quand ce sont les hommes qui exigent des
choses... Tiens! je puis te dire ça, maintenant: lorsque
j'allais avec eux, n'est-ce pas? eh bien! ça ne me faisait pas
plaisir, mais pas plaisir du tout. Ça m'embêtait, parole
d'honneur!... Alors, je te demande un peu si je suis pour
quelque chose là-dedans!... Ah! oui, ils m'ont assommée! Sans
eux, mon cher, sans ce qu'ils ont fait de moi, je serais dans un
couvent à prier le bon Dieu, car j'ai toujours eu de la
religion... Et zut! après tout, s'ils y ont laissé leur monnaie
et leur peau. C'est leur faute! Moi, je n'y suis pour rien!

-- Sans doute, dit Labordette convaincu.

Zoé introduisait Mignon, Nana le reçut en souriant; elle avait
bien pleuré, c'était fini. Il la complimenta sur son
installation, encore chaud d'enthousiasme; mais elle laissa voir
qu'elle avait assez de son hôtel; maintenant, elle rêvait autre
chose, elle bazarderait tout, un de ces jours. Puis, comme il
donnait un prétexte à sa visite, en parlant d'une représentation
au bénéfice du vieux Bosc, cloué dans un fauteuil par une
paralysie, elle s'apitoya beaucoup, elle lui prit deux loges.
Cependant, Zoé ayant dit que la voiture attendait madame, elle
demanda son chapeau; et, tout en nouant les brides, elle conta
l'aventure de cette pauvre Satin, puis ajouta:

-- Je vais à l'hôpital... Personne ne m'a aimée comme elle. Ah!
on a bien raison d'accuser les hommes de manquer de coeur!...
Qui sait? je ne la trouverai peut-être plus. N'importe, je
demanderai à la voir. Je veux l'embrasser.

Labordette et Mignon eurent un sourire. Elle n'était plus
triste, elle sourit également, car ils ne comptaient pas, ces
deux-là, ils pouvaient comprendre. Et tous deux l'admiraient,
dans un silence recueilli, tandis qu'elle achevait de boutonner
ses gants. Elle demeurait seule debout, au milieu des richesses
entassées de son hôtel, avec un peuple d'hommes abattus à ses
pieds. Comme ces monstres antiques dont le domaine redouté était
couvert d'ossements, elle posait les pieds sur des crânes; et des
catastrophes l'entouraient, la flambée furieuse de Vandeuvres, la
mélancolie de Foucarmont perdu dans les mers de la Chine, le
désastre de Steiner réduit à vivre en honnête homme, l'imbécillité
satisfaite de la Faloise, et le tragique effondrement des Muffat,
et le blanc cadavre de Georges, veillé par Philippe, sorti la
veille de prison. Son oeuvre de ruine et de mort était faite, la
mouche envolée de l'ordure des faubourgs, apportant le ferment
des pourritures sociales, avait empoisonné ces hommes, rien qu'à
se poser sur eux. C'était bien, c'était juste, elle avait vengé
son monde, les gueux et les abandonnés. Et tandis que, dans une
gloire, son sexe montait et rayonnait sur ses victimes étendues,
pareil à un soleil levant qui éclaire un champ de carnage, elle
gardait son inconscience de bête superbe, ignorante de sa
besogne, bonne fille toujours. Elle restait grosse, elle restait
grasse, d'une belle santé, d'une belle gaieté. Tout ça ne
comptait plus, son hôtel lui semblait idiot, trop petit, plein de
meubles qui la gênaient. Une misère, simplement histoire de
commencer. Aussi rêvait-elle quelque chose de mieux; et elle
partit en grande toilette pour embrasser Satin une dernière fois,
propre, solide, l'air tout neuf, comme si elle n'avait pas servi.





XIV




Nana, brusquement, disparut; un nouveau plongeon, une fugue, une
envolée dans des pays baroques. Avant son départ, elle s'était
donné l'émotion d'une vente, balayant tout, l'hôtel, les meubles,
les bijoux, jusqu'aux toilettes et au linge. On citait des
chiffres, les cinq vacations produisirent plus de six cent mille
francs. Une dernière fois, Paris l'avait vue dans une féerie:
Mélusine, au théâtre de la Gaîté, que Bordenave, sans un sou,
venait de prendre par un coup d'audace; elle se retrouvait là
avec Prullière et Fontan, son rôle était une simple figuration,
mais un vrai «clou», trois poses plastiques d'une fée puissante
et muette. Puis, au milieu de ce grand succès, quand Bordenave,
enragé de réclames, allumait Paris par des affiches colossales,
on apprit un beau matin qu'elle devait être partie la veille pour
Le Caire; une simple discussion avec son directeur, un mot qui ne
lui avait pas convenu, le caprice d'une femme trop riche pour se
laisser embêter. D'ailleurs, c'était sa toquade: depuis
longtemps elle rêvait d'aller chez les Turcs.

Des mois se passèrent. On l'oubliait. Lorsque son nom revenait,
parmi ces messieurs et ces dames, les plus étranges histoires
circulaient, chacun donnait des renseignements opposés et
prodigieux. Elle avait fait la conquête du vice-roi, elle
régnait au fond d'un palais, sur deux cents esclaves dont elle
coupait les têtes, pour rire un peu. Pas du tout, elle s'était
ruinée avec un grand nègre, une sale passion qui la laissait sans
une chemise, dans la débauche crapuleuse du Caire. Quinze jours
plus tard, ce fut un étonnement, quelqu'un jurait l'avoir
rencontrée en Russie. Une légende se formait, elle était la
maîtresse d'un prince, on parlait de ses diamants. Toutes les
femmes bientôt les connurent, sur les descriptions qui couraient,
sans que personne pût citer une source exacte: des bagues, des
boucles d'oreilles, des bracelets, une rivière large de deux
doigts, un diadème de reine surmonté d'un brillant central gros
comme le pouce. Dans le recul de ces contrées lointaines, elle
prenait le rayonnement mystérieux d'une idole chargée de
pierreries. Maintenant, on la nommait sérieusement, avec le
respect rêveur de cette fortune faite chez les barbares.

Un soir de juillet, vers huit heures, Lucy, qui descendait en
voiture la rue du Faubourg-Saint-Honoré, aperçut Caroline Héquet,
sortie à pied pour une commande chez un fournisseur du voisinage.
Elle l'appela, et tout de suite:

-- Tu as dîné, tu es libre?...



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