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Text on one page: Few Medium Many
Oh! alors, ma chère, viens avec
moi... Nana est de retour.

Du coup, l'autre monta. Lucy continuait:

-- Et, tu sais, ma chère, elle est peut-être morte, pendant que
nous bavardons.

-- Morte! en voilà une idée! cria Caroline stupéfaite. Et où
donc? et de quoi?

-- Au Grand Hôtel..., de la petite vérole..., oh! une histoire!

Lucy avait dit à son cocher d'aller bon train. Alors, au trot
rapide des chevaux, le long de la rue Royale et des boulevards,
elle conta l'aventure de Nana, en paroles coupées, sans reprendre
haleine.

-- Tu ne peux pas t'imaginer... Nana débarque de Russie, je ne
sais plus pourquoi, un attrapage avec son prince... Elle laisse
ses bagages à la gare, elle descend chez sa tante, tu te
rappelles, cette vieille... Bon elle tombe sur son bébé qui
avait la petite vérole; le bébé meurt le lendemain, et elle
s'empoigne avec la tante, à propos de l'argent qu'elle devait
envoyer, et dont l'autre n'a jamais vu un sou... Paraît que
l'enfant est mort de ça; enfin un enfant lâché et pas soigné...
Très bien! Nana file, va dans un hôtel, puis rencontre Mignon,
juste comme elle songeait à ses bagages... Elle devient toute
chose, elle a des frissons, des envies de vomir, et Mignon la
reconduit chez elle, en lui promettant de veiller sur ses
affaires... Hein? est-ce drôle, est-ce machiné! Mais voici le
plus beau: Rose apprend la maladie de Nana, s'indigne de la
savoir seule dans une chambre meublée, accourt la soigner en
pleurant... Tu te souviens comme elles se détestaient; deux
vraies furies! Eh bien! ma chère, Rose a fait transporter Nana
au Grand-Hôtel, pour qu'elle mourût au moins dans un endroit
chic, et elle a déjà passé trois nuits, quitte à en crever
ensuite... C'est Labordette qui m'a raconté ça. Alors, j'ai
voulu voir...

-- Oui, oui, interrompit Caroline très excitée. Nous allons
monter.

Elles étaient arrivées. Sur le boulevard, le cocher avait dû
retenir ses chevaux, au milieu d'un embarras de voitures et de
piétons. Dans la journée, le Corps législatif venait de voter la
guerre; une foule descendait de toutes les rues, coulait le long
des trottoirs, envahissait la chaussée. Du côté de la Madeleine,
le soleil s'était couché derrière un nuage sanglant, dont le
reflet d'incendie faisait flamber les fenêtres hautes. Un
crépuscule tombait, une heure lourde et mélancolique, avec
l'enfoncement déjà obscur des avenues, que les feux des becs de
gaz ne piquaient pas encore de leurs étincelles vives. Et, parmi
ce peuple en marche, des voix lointaines grandissaient, des
regards luisaient dans des faces pâles, tandis qu'un grand
souffle d'angoisse et de stupeur épandu emportait toutes les
têtes.

-- Voilà Mignon, dit Lucy. Il va nous donner des nouvelles.

Mignon était debout sous le vaste porche du Grand-Hôtel, l'air
nerveux, regardant la foule. Aux premières questions de Lucy, il
s'emporta, criant:

-- Est-ce que je sais! Voilà deux jours que je ne peux arracher
Rose de là-haut... C'est stupide à la fin, de risquer sa peau
ainsi! Elle sera gentille, si elle y passe, avec des trous dans
la figure! Ça nous arrangera bien.

Cette idée que Rose pouvait perdre sa beauté l'exaspérait. Il
lâchait Nana carrément, ne comprenant rien aux dévouements bêtes
des femmes. Mais Fauchery traversait le boulevard, et, lorsqu'il
fut là, inquiet lui aussi, demandant des nouvelles, tous deux se
poussèrent. Maintenant, ils se tutoyaient.

-- Toujours la même chose, mon petit, déclara Mignon. Tu devrais
monter, tu la forcerais à te suivre.

-- Tiens! tu es bon, toi! dit le journaliste. Pourquoi n'y
montes-tu pas toi-même?

Alors, comme Lucy demandait le numéro, ils la supplièrent de
faire descendre Rose; autrement, ils finiraient par se fâcher.
Pourtant, Lucy et Caroline ne montèrent pas tout de suite. Elles
avaient aperçu Fontan, les mains dans les poches, flânant, très
amusé des bonnes têtes de la foule. Quand il sut que Nana était
en haut, malade, il dit en jouant le sentiment:

-- La pauvre fille!... Je vais lui serrer la main... Qu'a-t-elle
donc?

-- La petite vérole, répondit Mignon.

L'acteur avait déjà fait un pas vers la cour; mais il revint, il
murmura simplement, avec un frisson:

-- Ah! bigre!

Ce n'était pas drôle, la petite vérole. Fontan avait failli
l'avoir à l'âge de cinq ans. Mignon racontait l'histoire d'une
de ses nièces qui en était morte. Quant à Fauchery, il pouvait
en parler, il en portait encore les marques, trois grains à la
naissance du nez, qu'il montrait; et comme Mignon le poussait de
nouveau, sous le prétexte qu'on ne l'avait jamais deux fois, il
combattit cette théorie violemment, il cita des cas en traitant
les médecins de brutes. Mais Lucy et Caroline les
interrompirent, surprises de la cohue croissante.

-- Voyez donc! voyez donc! en voilà du monde.

La nuit grandissait, des becs de gaz dans le lointain
s'allumaient un à un. Cependant, aux fenêtres, on distinguait
des curieux, tandis que, sous les arbres, le flot humain
s'enflait de minute en minute, dans une coulée énorme, de la
Madeleine à la Bastille. Les voitures roulaient avec lenteur.
Un ronflement se dégageait de cette masse compacte, muette
encore, venue par un besoin de se mettre en tas et piétinant,
s'échauffant d'une même fièvre. Mais un grand mouvement fit
refluer la foule. Au milieu des bourrades, parmi les groupes qui
s'écartaient, une bande d'hommes en casquette et en blouse
blanche avait paru, jetant ce cri, sur une cadence de marteaux
battant l'enclume:

-- A Berlin! à Berlin! à Berlin!

Et la foule regardait, dans une morne défiance, déjà gagnée
pourtant et remuée d'images héroïques, comme au passage d'une
musique militaire.

-- Oui, oui, allez vous faire casser la gueule! murmura Mignon,
pris d'un accès de philosophie.

Mais Fontan trouvait ça très beau. Il parlait de s'engager.
Quand l'ennemi était aux frontières, tous les citoyens devaient
se lever pour défendre la patrie; et il prenait une pose de
Bonaparte à Austerlitz.

-- Voyons, montez-vous avec nous? lui demanda Lucy.

-- Ah! non! dit-il, pour attraper du mal!

Devant le Grand-Hôtel, sur un banc, un homme cachait son visage
dans un mouchoir. Fauchery, en arrivant, l'avait montré d'un
clignement d'oeil à Mignon. Alors, il était toujours là; oui, il
était toujours là. Et le journaliste retint encore les deux
femmes pour le leur montrer. Comme il levait la tête, elles le
reconnurent et laissèrent échapper une exclamation. C'était le
comte Muffat, qui jetait un regard en l'air, sur une des
fenêtres.

-- Vous savez qu'il pose depuis ce matin, raconta Mignon. Je l'ai
vu à six heures, il n'a pas bougé... Dès les premiers mots de
Labordette, il est venu là, avec son mouchoir sur la figure...
Toutes les demi-heures, il se traîne jusqu'ici pour demander si
la personne d'en haut va mieux, et il retourne s'asseoir...
Dame! ce n'est pas sain, cette chambre; on a beau aimer les
gens, on n'a pas envie de crever.

Le comte, les yeux levés, ne semblait pas avoir conscience de ce
qui se passait autour de lui. Il ignorait sans doute la
déclaration de guerre, il ne sentait pas, il n'entendait pas la
foule.

-- Tiens! dit Fauchery, le voilà, vous allez voir.

En effet, le comte avait quitté le banc et entrait sous la haute
porte. Mais le concierge, qui finissait par le connaître, ne lui
laissa pas le temps de poser sa question. Il dit d'un ton
brusque:

-- Monsieur, elle est morte, à l'instant même.

Nana morte! Ce fut un coup pour tout le monde. Muffat, sans une
parole, était retourné sur le banc, la face dans son mouchoir.
Les autres se récriaient. Mais ils eurent la parole coupée, une
nouvelle bande passait, hurlant:

A Berlin! à Berlin! à Berlin!

Nana morte! Par exemple, une si belle fille! Mignon soupira
d'un air soulagé; enfin Rose allait descendre. Il y eut un
froid. Fontan, qui rêvait un rôle tragique, avait pris une
expression de douleur, les coins de la bouche tirés, les yeux
renversés au bord des paupières; pendant que Fauchery, réellement
touché dans sa blague de petit journaliste, mâchait nerveusement
son cigare. Pourtant les deux femmes continuaient à s'exclamer.
La dernière fois que Lucy l'avait vue, c'était à la Gaîté;
Blanche également, dans Mélusine. Oh! épatante, ma chère,
lorsqu'elle paraissait au fond de la grotte de cristal! Ces
messieurs se la rappelaient très bien. Fontan jouait le prince
Cocorico. Et, leurs souvenirs éveillés, ce furent des détails
interminables. Hein? dans la grotte de cristal, quel chic avec
sa riche nature! Elle ne disait pas un mot, même les auteurs lui
avaient coupé une réplique, parce que ça gênait; non, rien du
tout, c'était plus grand, et elle vous retournait son public,
rien qu'à se montrer. Un corps comme on n'en retrouverait plus,
des épaules, des jambes et une taille! Était-ce drôle qu'elle
fût morte! Vous savez qu'elle avait simplement, par-dessus son
maillot, une ceinture d'or qui lui cachait à peine le derrière et
le devant. Autour d'elle, la grotte, toute en glace, faisait une
clarté; des cascades de diamants se déroulaient, des colliers de
perles blanches ruisselaient parmi les stalactites de la voûte;
et, dans cette transparence, dans cette eau de source, traversée
d'un large rayon électrique, elle semblait un soleil, avec sa
peau et ses cheveux de flamme. Paris la verrait toujours comme
ça, allumée au milieu du cristal, en l'air, ainsi qu'un bon Dieu.
Non, c'était trop bête de se laisser mourir, dans une pareille
position! Maintenant, elle devait être jolie, là-haut!

-- Et que de plaisir fichu! dit Mignon d'une voix mélancolique,
en homme qui n'aimait pas à voir se perdre les choses utiles et
bonnes.

Il tâta Lucy et Caroline pour savoir si elles montaient tout de
même. Bien sûr, elles montaient; leur curiosité avait grandi.
Justement, Blanche arrivait, essoufflée, exaspérée contre la
foule qui barrait les trottoirs; et quand elle sut la nouvelle,
les exclamations recommencèrent, ces dames se dirigèrent vers
l'escalier, avec un grand bruit de jupes.



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