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ÉDOUARD LABOULAYE

DE L'INSTITUT


NOUVEAUX CONTES BLEUS


BRIAN LE FOU--PETIT HOMME GRIS--DEUX EXORCISTES--ZERBIN--PACHA
BERGER--PERLINO--SAGESSE DES NATIONS--CHATEAU DE LA VIE


DESSINS PAR YAN' DARGENT


A MON PETIT-FILS

ÉDOUARD DE LABOULAYE

_Mort à Cannes, le 23 Avril 1867_

A L'AGE DE QUATRE ANS

* * * * *

Quand je fouillais mes vieux grimoires,
Pour te réciter ces histoires
Que tu suivais d'un air vainqueur,
O mon fils! ma chère espérance!
Tu me rendais ma douce enfance,
Je sentais renaître mon coeur.

Maintenant l'âtre est solitaire,
Autour de moi tout est mystère,
On n'entend plus de cris joyeux.
Malgré les larmes de ta mère,
Dieu t'a rappelé de la terre,
Mon pauvre ange échappé des cieux!

La mort a dissipé mon rêve,
Et c'est en pleurant que j'achève
Ce recueil fait pour t'amuser;
Je ne vois plus ton doux sourire;
Le soir, tu ne viens plus me dire:
«Grand-père,--une histoire,--un baiser.»

Que m'importe à présent la vie,
Et ces pages que je dédie
A ton souvenir adoré?
Je n'ai plus de fils qui m'écoute
Et je reste seul sur la route,
Comme un vieux chêne foudroyé!

A vous ce livre, heureuses mères!
De ces innocentes chimères
Égayez vos fils triomphants!
Dieu vous épargne la souffrance,
Et vous laisse au moins l'espérance
De mourir avant vos enfants!

_Glatigny, 25 mai 1867._




CONTES ISLANDAIS[1]


[Note 1: _Icelandic Legends_, collected by John Arnason, translated by
P.J. Povell and Eirikir Magnusson. Londres, 1866, in-8º.]

Je connais des gens d'esprit, de graves et discrètes personnes, pour qui
les contes de fées ne sont qu'une littérature de nourrices et de bonnes
d'enfants. N'en déplaise à leur sagesse, ce dédain ne prouve que leur
ignorance. Depuis que la critique moderne a retrouvé les origines de la
civilisation et restitué les titres du genre humain, les contes de fées
ont pris dans l'estime des savants une place considérable. De Dublin
à Bombay, de l'Islande au Sénégal, une légion de curieux recherche
pieusement ces médailles un peu frustes, mais qui n'ont perdu ni toute
leur beauté ni tout leur prix. Qui ne connaît le nom des frères Grimm de
Simrock, de Wuk Stephanovitch, d'Asbjoernsen, de Moe, d'Arnason, de
Hahn et de tant d'autres? Perrault, s'il revenait au monde, serait
bien étonné d'apprendre qu'il n'a jamais été plus érudit que lorsqu'il
oubliait l'Académie pour publier les faits et gestes du _Chat botté_.

Aujourd'hui que chaque pays reconstitue son trésor de contes et de
légendes, il est visible que ces récits qu'on trouve partout, et qui
partout sont les mêmes, remontent à la plus haute antiquité. La pièce la
plus curieuse que nous aient livrée les papyrus égyptiens, grâce à mon
savant confrère, M. de Rougé, c'est un conte qui rappelle l'aventure
de Joseph. Qu'est-ce que _l'Odyssée_, sinon le recueil des fables qui
charmaient la Grèce au berceau? Pourquoi Hérodote est-il à la fois le
plus exact des voyageurs et le moins sûr des historiens, sinon parce
qu'à l'exposé sincère de tout ce qu'il a vu, il mêle sans cesse les
merveilles qu'on lui a contées? La louve de Romulus, la fontaine
d'Égérie, l'enfance de Servius Tullius, les pavots de Tarquin, la folie
de Brutus, autant de légendes qui ont séduit la crédulité des Romains.
Le monde a eu son enfance, que nous appelons faussement l'antiquité;
c'est alors que l'esprit humain a créé ces récits qui édifiaient les
plus sages et qui, aujourd'hui que l'humanité est vieille, n'amusent
plus que les enfants.

Mais, chose singulière et qu'on ne pouvait prévoir, ces contes ont une
filiation, et, quand on la suit, on est toujours ramené en Orient. Si
quelque curieux veut s'assurer de ce fait, qui aujourd'hui n'est plus
contestable, je le renvoie au savant commentaire du _Pancha-Tantra_, qui
fait tant d'honneur à l'érudition et à la sagacité de M. Benfey. Contes
de fées, légendes, fables, fabliaux, nouvelles, tout vient de l'Inde;
c'est elle qui fournit la trame de ces récits gracieux que chaque peuple
brode à son goût. C'est toujours l'Orient qui donne le thème primitif;
l'Occident ne tire de son fonds que les variations.

Il y a là un fait considérable pour l'histoire de l'esprit humain.
Il semble que chaque peuple ait reçu de Dieu un rôle dont il ne peut
sortir. La Grèce a eu en partage le sentiment et le culte de la beauté;
les Romains, cette race brutale, née pour le malheur du monde, ont
créé l'ordre mécanique, l'obéissance extérieure et le règne de
l'administration; l'Inde a eu pour son lot l'imagination: c'est pourquoi
son peuple est toujours resté enfant. C'est là sa faiblesse; mais, en
revanche, elle seule a créé ces poèmes du premier âge qui ont séché tant
de larmes et fait battre pour la première fois tant de coeurs.

Par quel chemin les contes ont-ils pénétré en Occident? Se sont-ils
d'abord transformés chez les Persans? Les devons-nous aux Arabes, aux
Juifs, ou simplement aux marins de tous pays qui les ont partout portés
avec eux, comme le Simbad des _Mille et une Nuits_? C'est là une étude
qui commence, et qui donnera quelque jour des résultats inattendus. En
rapprochant du _Pentamerone_ napolitain les contes grecs que M. de Hahn
a publiés il y a deux ans, il est déjà visible que la Méditerranée a eu
son cycle de contes, où figurent Cendrillon, le Chat botté et Psyché.
Cette dernière fable a joui d'une popularité sans bornes. Depuis le
récit d'Apulée jusqu'au conte de _la Belle et la Bête_, l'histoire de
Psyché prend toutes les formes. Le héros s'y cache le plus souvent sous
la peau d'un serpent, quelquefois même sous celle d'un porc (_Il Re
Porco_ de Straparole, anobli et transfiguré par Mme d'Aulnoy en _Prince
Marcassin_), mais le fonds est toujours reconnaissable. Rien n'y manque,
ni les méchantes soeurs que ronge l'envie, ni les agitations de la jeune
femme partagée entre la tendresse et la curiosité, ni les rudes épreuves
qui attendent la pauvre enfant. Est-ce là un conte oriental? Le nom de
Psyché, qui, en grec, veut dire l'_âme_, ferait croire à une allégorie
hellénique; mais, ici comme toujours, si à force de grâce et de
poésie la Grèce renouvelle tout ce qu'elle touche, l'invention ne lui
appartient pas. La légende se trouve en Orient, d'où elle a passé dans
les contes de tous les peuples[1]; souvent même elle est retournée;
c'est la femme qui se cache sous une peau de singe ou d'oiseau, c'est
l'homme dont la curiosité est punie. Qu'est-ce que _Peau d'âne_, sinon
une variation de cette éternelle histoire avec laquelle depuis tant de
siècles on berce les grands et les petits enfants?

[Note 1: Benfey, _Einleitung_, § 92.]

En ai-je dit assez pour faire sentir aux hommes sérieux qu'on peut aimer
les contes de fées sans déchoir? Si, pour le botaniste, il n'est pas
d'herbe si vulgaire, de mousse si petite qui n'offre de l'intérêt parce
qu'elle explique quelque loi de la nature, pourquoi dédaignerait-on
ces légendes familières qui ajoutent une page des plus curieuses à
l'histoire de l'esprit humain?

La philosophie y trouve aussi son compte. Nulle part il n'est aussi aisé
d'étudier sur le vif le jeu de la plus puissante de nos facultés, celle
qui, en nous affranchissant de l'espace et du temps, nous tire de
notre fange et nous ouvre l'infini. C'est dans les contes de fées que
l'imagination règne sans partage, c'est là qu'elle établit son idéal de
justice, et c'est par là que les contes, quoi qu'on en dise, sont une
lecture morale.--Ils ne sont pas vrais, dit-on.--Sans doute, c'est pour
cela qu'ils sont moraux. Mères qui aimez vos fils, ne les mettez pas
trop tôt à l'étude de l'histoire; laissez-les rêver quand ils sont
jeunes. Ne fermez pas leur âme à ce premier souffle de poésie. Rien ne
fait peur comme un enfant raisonnable et qui ne croit qu'à ce qu'il
touche. Ces sages de dix ans sont à vingt des sots, ou, ce qui est pis
encore, des égoïstes. Laissez-les s'indigner contre Barbe-Bleue, pour
qu'un jour il leur reste un peu de haine contre l'injustice et la
violence, alors même qu'elle ne les atteint pas.

Parmi ces recueils de contes, il en est peu qui, pour l'abondance et la
naïveté, rivalisent avec ceux de Norwège et d'Islande. On dirait que,
reléguées dans un coin du monde, ces vieilles traditions s'y sont
conservées plus pures et plus complètes. Il ne faut pas leur demander
la grâce et la mignardise des contes italiens; elles sont rudes et
sauvages, mais par cela même elles ont mieux gardé la saveur de
l'antiquité.

Dans les _Contes islandais_ comme dans l'_Odyssée_, ce qu'on admire
par-dessus tout, c'est la force et la ruse, mais la force au service de
la justice, et la ruse employée à tromper les méchants. Ulysse aveuglant
Polyphème et raillant l'impuissance et la fureur du monstre est le
modèle de tous ces bannis dont les exploits charment les longues
veillées de la Norwège et de l'Islande. Il n'y a pas moins de faveur
pour ces voleurs adroits qui entrent partout, voient tout, prennent tout
et sont au fond les meilleurs fils du monde. Tout cela est visiblement
d'une époque où la force brutale règne sur la terre, où l'esprit
représente le droit et la liberté.

J'ai choisi deux de ces histoires: la première, qui rappelle de loin
la folie de Brutus, nous reporte à la vengeance du sang, vengeance qui
n'est point particulière aux races germaniques, mais qui, chez elles, a
gardé sa forme la plus rude. La légende de Briam, c'est la loi salique
en action; il est évident que, pour nos aïeux, au temps de Clovis, le
fils le plus vertueux et le guerrier le plus admirable, c'est celui qui,
par force ou par ruse, venge son père assassiné. Que Briam ait ou non
vécu, il n'importe guère; son histoire est vraie, puisqu'elle répond
au sentiment le plus vivace du coeur humain. Le christianisme nous a
enseigné le pardon, la sécurité des lois modernes nous a habitués à
remettre notre vengeance à l'État; mais l'homme naturel n'a point
changé: il semble qu'une corde jusque-là muette vibre dans son coeur
quand la magie d'un conte ressuscite ces passions mortes et réveille un
temps évanoui.

* * * * *


I

L'HISTOIRE DE BRIAM LE FOU


I


Au bon pays d'Islande, il y avait une fois un roi et une reine qui
gouvernaient un peuple fidèle et obéissant.



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