A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 10 000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
avait été en ceci la confidente et l'écho du
dépit de sa fille. Il crut toucher à son but, et, comme un joueur qui
double son enjeu, il redoubla d'attentions et d'assiduités auprès de
Pauline. Déjà il avait osé lui faire ce lâche mensonge d'un amour
qu'il n'éprouvait pas. Elle avait feint de n'y pas croire; mais elle
n'y croyait que trop, l'infortunée! Quoiqu'elle se fût défendue avec
courage, Montgenays n'en était pas moins sûr d'avoir bouleversé
profondément tout son être moral. Il dédaignait le reste de sa
victoire, et attendait, pour la remporter ou l'abandonner, que
Laurence se prononçât pour ou contre.

Absorbée par ses études et forcée de passer presque toutes ses
journées au théâtre, le matin pour les répétitions, le soir pour les
représentations, Laurence ne pouvait suivre les progrès que Montgenays
faisait dans l'estime de Pauline. Elle fut frappée, un soir, de
l'émotion avec laquelle la jeune fille entendit Lavallée, le vieux
comédien, homme d'esprit, qui avait servi de patron et pour ainsi dire
de répondant à Laurence lors de ses débuts, juger sévèrement le
caractère et l'esprit de Montgenays. Il le déclara vulgaire entre tous
les hommes vulgaires; et, comme Laurence défendait au moins les
qualités de son coeur, Lavallée s'écria: -- Quant à moi, je sais bien
que je serai contredit ici par tout le monde, car tout le monde lui
veut du bien. Et savez-vous pourquoi tout le monde l'aime? c'est qu'il
n'est pas méchant. -- Il me semble que c'est quelque chose, dit
Pauline avec intention et en lançant un regard plein d'amertume au
vieil artiste, qui était pourtant le meilleur des hommes et qui ne
prit rien pour lui de l'allusion. -- C'est moins que rien,
répondit-il; car il n'est pas bon, et voilà pourquoi je ne l'aime pas,
si vous voulez le savoir. On n'a jamais rien à espérer et l'on a tout
à craindre d'un homme qui n'est ni bon ni méchant.

Plusieurs voix s'élevèrent pour défendre Montgenays, et celle de
Laurence par-dessus toutes les autres; seulement elle ne put l'excuser
lorsque Lavallée lui démontra par des preuves que Montgenays n'avait
point d'ami véritable, et qu'on ne lui avait jamais vu aucun de ces
mouvements de vertueuse colère qui trahissent un coeur généreux et
grand. Alors Pauline, ne pouvant se contenir davantage, dit à Laurence
qu'elle méritait plus que personne le reproche de Lavallée, en
laissant accabler un de ses amis les plus sûrs et les plus dévoués
sans indignation et sans douleur. Pauline, en faisant cette sortie
étrange, tremblait et cassait son aiguille de tapisserie; son
agitation fut si marquée qu'il se fit un instant de silence, et tous
les yeux se tournèrent vers elle avec surprise. Elle vit alors son
imprudence, et essaya de la réparer en blâmant d'une manière générale
le train du monde en ces sortes d'affaires. -- C'est une chose bien
triste à étudier dans ce pays, dit-elle, que l'indifférence avec
laquelle on entend déchirer des gens auxquels on ne rougit pourtant
pas, un instant après, de faire bon accueil et de serrer la main. Je
suis une ignorante, moi, une provinciale sans usage; mais je ne peux
m'habituer à cela... Voyons, monsieur Lavallée, c'est à vous de me
donner raison; car me voici précisément dans un de ces mouvements de
vertu brutale dont vous reprochez l'absence à M. Montgenays. -- En
prononçant ces derniers mots, Pauline s'efforçait de sourire à
Laurence pour atténuer l'effet de ce qu'elle avait dit, et elle y
avait réussi pour tout le monde, excepté pour son amie, dont le
regard, plein de sollicitude et de pénétration, surprit une larme au
bord de sa paupière. Lavallée donna raison à Pauline, et ce lui fut
une occasion de débiter avec un remarquable talent une tirade du
_Misanthrope_ sur l'ami du genre humain. Il avait la tradition de
Fleury pour jouer ce rôle, et il l'aimait tellement que, malgré lui,
il s'était identifié avec le caractère d'Alceste plus que sa nature ne
l'exigeait de lui. Ceci arrive souvent aux artistes: leur instinct les
porte à moitié vers un type qu'ils reproduisent avec amour, le succès
qu'ils obtiennent dans cette création fait l'autre moitié de
l'assimilation; et c'est ainsi que l'art, qui est l'expression de la
vie en nous, devient souvent en nous la vie elle-même.

Lorsque Laurence fut seule le soir avec son amie, elle l'interrogea
avec la confiance que donne une véritable affection. Elle fut surprise
de la réserve et de l'espèce de crainte qui régnait dans ses réponses,
et elle finit par s'en inquiéter. -- Écoute, ma chérie, lui dit-elle
en la quittant, toute la peine que tu prends pour me prouver que tu ne
l'aimes pas me fait craindre que tu ne l'aimes réellement. Je ne te
dirai pas que cela m'afflige, car je crois Montgenays digne de ton
estime; mais je ne sais pas s'il t'aime, et je voudrais en être sûre.
Si cela était, il me semble qu'il aurait dû me le dire avant de te le
faire entendre. Je suis ta mère, moi! La connaissance que j'ai du
monde et de ses abîmes me donne le droit et m'impose le devoir de te
guider et de t'éclairer au besoin. Je t'en supplie, n'écoute les
belles paroles d'aucun homme avant de m'avoir consultée; c'est à moi
de lire la première dans le coeur qui s'offrira à toi; car je suis
calme, et je ne crois pas que lorsqu'il s'agira de Pauline, de la
personne que j'aime le plus au monde après ma mère et mes soeurs, on
puisse être habile à me tromper.

Ces tendres paroles blessèrent Pauline jusqu'au fond de l'âme. Il lui
sembla que Laurence voulait s'élever au-dessus d'elle en s'arrogeant
le droit de la diriger. Pauline ne pouvait pas oublier le temps où
Laurence lui semblait perdue et dégradée, et où ses prières
orgueilleuses montaient vers Dieu comme celle du Pharisien, demandant
un peu de pitié pour l'excommuniée rejetée à la porte du temple.
Laurence aussi l'avait gâtée comme on gâte un enfant, par trop de
tendresse et d'engouement naïf. Elle lui avait trop souvent répété
dans ses lettres qu'elle était devant ses yeux comme un ange de
lumière et de pureté dont la céleste image la préserverait de toute
mauvaise pensée. Pauline s'était habituée à poser devant Laurence
comme une madone, et recevoir d'elle désormais un avertissement
maternel lui paraissait un outrage. Elle en fut humiliée et même
courroucée à ne pouvoir dormir. Cependant le lendemain elle vainquit
en elle-même ce mouvement injuste, et la remercia cordialement de sa
tendre inquiétude; mais elle ne put se résoudre à lui avouer ses
sentiments pour Montgenays.

Une fois éveillée, la sollicitude de Laurence ne s'endormit plus. Elle
eut un entretien avec sa mère, lui reprocha un peu de ne pas lui avoir
dit plus tôt ce qu'elle avait cru deviner, et, respectant la méfiance
de Pauline, qu'elle attribuait à un excès de pudeur, elle observa
toutes les démarches de Montgenays. Il ne lui fallut pas beaucoup de
temps pour s'assurer que madame S... avait deviné juste, et, trois
jours après son premier soupçon, elle acquit la certitude qu'elle
cherchait. Elle surprit Pauline et Montgenays au milieu d'un
tête-à-tête fort animé, feignit de ne pas voir le trouble de Pauline,
et, dès le soir même, elle fit venir Montgenays dans son cabinet
d'étude, où elle dit: -- Je vous croyais mon ami, et j'ai pourtant un
manque d'amitié bien grave à vous reprocher, Montgenays. Vous aimez
Pauline, et vous ne me l'avez pas confié. Vous lui faites la cour, et
vous ne m'avez pas demandé de vous y autoriser.

Elle dit ces paroles avec un peu d'émotion, car elle blâmait
sérieusement Montgenays dans son coeur, et la marche mystérieuse qu'il
avait suivie lui causait quelque effroi pour Pauline. Montgenays
désirait pouvoir attribuer ce ton de reproche à un sentiment
personnel. Il se composa un maintien impénétrable, et résolut d'être
sur la défensive jusqu'à ce que Laurence fît éclater le dépit qu'il
lui supposait. Il nia son amour pour Pauline, mais avec une gaucherie
volontaire et avec l'intention d'inquiéter de plus en plus Laurence.

Cette absence de franchise l'inquiéta en effet, mais toujours à cause
de son amie, et sans qu'elle eût seulement la pensée de mêler sa
personnalité à cette intrigue.

Montgenays, tout homme du monde qu'il était, eut la sottise de s'y
tromper; et, au moment où il crut avoir enfin éveillé la colère et la
jalousie de Laurence, il risqua le coup de théâtre qu'il avait
longtemps médité, lui avoua que son amour pour Pauline n'était qu'une
feinte vis-à-vis de lui-même, un effort désespéré, inutile peut-être
pour s'étourdir sur un chagrin profond, pour se guérir d'une passion
malheureuse... Un regard accablant de Laurence l'arrêta au moment où
il allait se perdre et sauver Pauline. Il pensa que le moment n'était
pas venu encore, et réserva son grand effet pour une crise plus
favorable. Pressé par les sévères questions de Laurence, il se
retourna de mille manières, inventa un roman tout en réticences,
protesta qu'il ne se croyait pas aimé de Pauline, et se retira sans
promettre de l'aimer sérieusement, sans consentir à la détromper, sans
rassurer l'amitié de Laurence, et sans pourtant lui donner le droit de
le condamner.

Si Montgenays était assez maladroit pour faire une chose hasardée, il
était assez habile pour la réparer. Il était de ces esprits tortueux
et puérils qui, de combinaison en combinaison, marchent péniblement et
savamment vers un _fiasco_ misérable. Il sut durant plusieurs semaines
tenir Laurence dans une complète incertitude. Elle ne l'avait jamais
soupçonné fat et ne pouvait se résoudre à le croire lâche. Elle voyait
l'amour et la souffrance de Pauline, et désirait tellement son
bonheur, qu'elle n'osait pas la préserver du danger en éloignant
Montgenays. -- Non, il ne m'adressait pas une impudente insinuation,
disait-elle à sa mère, lorsqu'il m'a dit qu'un amour malheureux le
tenait dans l'incertitude. J'ai cru un instant qu'il avait cette
pensée, mais cela serait trop odieux. Je le crois homme d'honneur. Il
m'a toujours témoigné une estime pleine de respect et de délicatesse.
Il ne lui serait pas venu à l'esprit tout d'un coup de se jouer de moi
et d'outrager mon amie en même temps. Il ne me croirait pas si simple
que d'être sa dupe.

-- Je le crois capable de tout, répondait madame S...



Pages: | Prev | | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | Next |

N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.