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Text on one page: Few Medium Many
Pour cela, il me faut une certitude; je le laisserai
s'avancer, et je le dévoilerai quand il se sera pris au piége.
Puisqu'il veut engager avec moi une intrigue de théâtre si vulgaire et
si connue, je le combattrai par les mêmes moyens, et nous verrons
lequel de nous deux sait le mieux jouer la comédie. Je n'aurais jamais
cru qu'il voulût se mettre en concurrence avec moi, lui dont ce n'est
pas la profession.

-- Prends garde, dit madame S..., tu t'en feras un ennemi mortel, et
un ennemi littéraire, qui plus est.

-- Puisqu'il faut toujours avoir des ennemis dans le journalisme,
reprit Laurence, que m'importe un de plus? Mon devoir est de préserver
Pauline, et, pour qu'elle ne souffre pas de l'idée d'une trahison de
ma part, je vais, avant tout, l'avertir de mes desseins.

-- Ce sera le moyen de les faire avorter, répondit madame S... Pauline
est plus engagée avec lui que tu ne penses. Elle souffre, elle aime,
elle est folle. Elle ne veut pas que tu la détrompes. Elle te haïra
quand tu l'auras fait.

-- Eh bien! qu'elle me haïsse s'il le faut, dit Laurence en laissant
échapper quelques larmes; j'aime mieux supporter cette douleur que de
la voir devenir victime d'une infamie.

-- En ce cas, attends-toi à tout; mais, si tu veux réussir, ne
l'avertis pas. Elle préviendrait Montgenays, et tu te compromettrais
avec lui en pure perte.

Laurence écouta les conseils de sa mère. Lorsqu'elle rentra au salon,
Pauline et Montgenays avaient échangé aussi quelques mots qui avaient
rassuré la malheureuse dupe. Pauline était rayonnante; elle embrassa
son amie d'un air où perçaient la haine et l'ironie du triomphe.
Laurence renferma le chagrin mortel qu'elle en ressentit, et comprit
tout à fait le jeu que jouait Montgenays.

Ne voulant pas s'abaisser à donner une espérance positive à ce
misérable, elle imita son air et ses manières, et l'enferma dans un
système de bizarreries mystérieuses. Elle joua tantôt la mélancolie
inquiète d'un amour méconnu, tantôt la gaieté forcée d'une résolution
courageuse. Puis elle semblait retomber dans de profonds
découragements. Incapable d'échanger avec Montgenays un regard
provocant, elle prenait le temps où elle était observée par lui, et où
Pauline avait le dos tourné, pour la suivre des yeux avec l'impatience
d'une feinte jalousie. Enfin, elle fit si bien le personnage d'une
femme au désespoir, mais fière jusqu'à préférer la mort à
l'humiliation d'un refus, que Montgenays transporté oublia son rôle,
et ne songea plus qu'à deviner celui qu'elle avait pris. Sa vanité
l'interprétait suivant ses désirs; mais il n'osait encore se risquer,
car Laurence ne pouvait se décider à provoquer clairement une
déclaration de sa part. Excellente artiste qu'elle était, il lui était
impossible de représenter parfaitement un personnage sans
vraisemblance, et elle disait un jour à Lavallée, que, malgré elle, sa
mère avait mis dans la confidence (il avait d'ailleurs tout deviné de
lui-même): -- J'ai beau faire, je suis mauvaise dans ce rôle. C'est
comme quand je joue une mauvaise pièce, je ne puis me mettre dans la
situation. Il te souvient que, quand nous étions en scène avec ce
pauvre Mélidor, qui disait si tranquillement les choses du monde les
plus passionnées, nous évitions de nous regarder pour ne pas rire. Eh
bien, avec ce Montgenays, c'est absolument de même; quand tu es là et
que mes yeux rencontrent les tiens, je suis au moment d'éclater;
alors, pour me conserver un air triste, il faut que je pense au
malheur de Pauline, et ceci me remet en scène naturellement; mais à
mes dépens, car mon coeur saigne. Ah! je ne savais pas que la comédie
fût plus fatigante à jouer dans le monde que sur les planches!

-- Il faudra que je t'aide, répondit Lavallée; car je vois bien que
seule tu ne viendras jamais à bout de faire tomber son masque.
Repose-toi sur moi du soin de le forcer dans ses derniers
retranchements sans te compromettre sérieusement.

Un soir, Laurence joua Hermione dans la tragédie _d'Andromaque_. Il y
avait longtemps que le public attendait sa rentrée dans cette pièce.
Soit qu'elle l'eût bien étudiée récemment, soit que la vue d'un
auditoire nombreux et brillant l'électrisât plus qu'à l'ordinaire,
soit enfin qu'elle eût besoin de jeter dans ce bel ouvrage toute la
verve et tout l'art qu'elle employait si désagréablement depuis quinze
jours avec Montgenays, elle y fut magnifique, et y eut un succès tel
qu'elle n'en avait point encore obtenu au théâtre. Ce n'était pas tant
le génie que la réputation de Laurence qui la rendait si désirable à
Montgenays. Les jours où elle était fatiguée et où le public se
montrait un peu froid pour elle, il s'endormait plus tranquillement,
dans la pensée qu'il pouvait échouer dans son entreprise; mais,
lorsqu'on la rappelait sur la scène et qu'on lui jetait des couronnes,
il ne dormait point, et passait la nuit à machiner ses plans de
séduction. Ce soir-là, il assistait à la représentation, dans une
petite loge sur le théâtre, avec Pauline, madame S... et Lavallée. Il
était si agité des applaudissements frénétiques que recueillait la
belle tragédienne, qu'il ne songeait pas seulement à la présence de
Pauline. Deux ou trois fois il la froissa avec ses coudes (on sait que
ces loges sont fort étroites) en battant des mains avec emportement.
Il désirait que Laurence le vît, l'entendît par-dessus tout le bruit
de la salle; et Pauline s'étant plainte avec aigreur de ce que son
empressement à applaudir l'empêchait d'entendre les derniers mots de
chaque réplique, il lui dit brutalement: -- Qu'avez-vous besoin
d'entendre? Est ce que vous comprenez cela, vous?

Il y avait des moments où, malgré ses habitudes de diplomatie,
Montgenays ne pouvait réprimer un dédain grossier pour cette
malheureuse fille. Il ne l'aimait point, quelles que fussent sa beauté
et les qualités réelles de son caractère; et il s'indignait en
lui-même de l'aplomb crédule de cette petite bourgeoise, qui croyait
effacer à ses yeux l'éclat de la grande actrice; et lui aussi était
fatigué, dégoûté de son rôle. Quelque méchant qu'on soit, on ne
réussit guère à faire le mal avec plaisir. Si ce n'est le remords,
c'est la honte qui paralyse souvent les ressources de la perversité.

Pauline se sentit défaillir. Elle garda le silence; puis, au bout d'un
instant, elle se plaignit de ne pouvoir supporter la chaleur; elle se
leva et sortit. La bonne madame S..., qui la plaignait sincèrement, la
suivit et la conduisit dans la loge de Laurence, où Pauline tomba sur
le sofa et perdit connaissance. Tandis que madame S... et la femme de
chambre de Laurence la délaçaient et tâchaient de la ranimer,
Montgenays, incapable de songer au mal qu'il lui avait fait,
continuait à admirer et à applaudir la tragédienne. Lorsque l'acte fut
fini, Lavallée s'empara de lui, et, se composant le visage le plus
sincère que jamais l'artifice du comédien ait porté sur la scène:
-- Savez-vous, lui dit-il, que jamais notre Laurence n'a été plus
étonnante qu'aujourd'hui? Son regard, sa voix, ont pris un éclat que
je ne leur connaissais pas. Cela m'inquiète!

-- Comment donc? reprit Montgenays. Craindriez-vous que ce ne fût
l'effet de la fièvre?

-- Sans aucun doute; ceci est une vigueur fébrile, reprit Lavallée. Je
m'y connais; je sais qu'une femme délicate et souffrante comme elle
l'est n'arrive point à de tels effets sans une excitation funeste. Je
gagerais que Laurence est en défaillance durant tout l'entr'acte.
C'est ainsi que cela se passe chez ces femmes dont la passion fait
toute la force.

-- Allons la voir! dit Montgenays en se levant.

-- Non pas, répondit Lavallée en le faisant rasseoir avec une
solennité dont il riait en lui-même. Ceci ne serait guère propre à
calmer ses esprits.

-- Que voulez-vous dire? s'écria Montgenays.

-- Je ne veux rien dire, répondit le comédien de l'air d'un homme qui
craint de s'être trahi.

Ce jeu dura pendant tout l'entr'acte. Montgenays ne manquait pas de
méfiance, mais il manquait de pénétration. Il avait trop de fatuité
pour voir qu'on le raillait. D'ailleurs, il avait affaire à trop forte
partie, et Lavallée se disait en lui-même: -- Oui-da! tu veux te
frotter à un comédien qui pendant cinquante ans a fait rire et pleurer
le public sans seulement sortir ses mains de ses poches! tu verras!

À la fin de la soirée, Montgenays avait la tête perdue. Lavallée, sans
lui dire une seule fois qu'il était aimé, lui avait fait entendre de
mille manières qu'il l'était passionnément. Aussitôt que Montgenays
s'y laissait prendre ouvertement, il feignait de vouloir le détromper,
mais avec une gaucherie si adroite que le mystifié s'enferrait de plus
en plus. Enfin, durant le cinquième acte, Lavallée alla trouver madame
S... -- Emmenez coucher Pauline, lui dit-il; faites-vous accompagner
de la femme de chambre, et ne la renvoyez à votre fille qu'un quart
d'heure après la fin du spectacle. Il faut que Montgenays ait un
tête-à-tête avec Laurence dans sa loge. Le moment est venu; il est à
nous: je serai là, caché derrière la psyché; je ne quitterai pas votre
fille d'un instant. Allez, et fiez-vous à moi.

Les choses se passèrent comme il l'avait prévu, et le hasard les
seconda encore. Laurence, rentrant dans sa loge, appuyée sur le bras
de Montgenays, et n'y trouvant personne (Lavallée était déjà caché
derrière le rideau qui couvrait les costumes accrochés à la muraille,
et la glace le masquait en outre), demanda où était sa mère et son
amie. Un garçon de théâtre qui passait dans le couloir, et à qui elle
adressa cette question, lui répondit (et cela était malheureusement
vrai) qu'on avait été forcé d'emporter mademoiselle D... qui avait des
convulsions. Laurence ne savait pas la scène que lui ménageait
Lavallée; d'ailleurs elle l'eût oubliée en apprenant cette triste
nouvelle. Son coeur se serra, et, l'idée des souffrances de son amie
se joignant à la fatigue et aux émotions de la soirée, elle tomba sur
son siège et fondit en larmes. C'est alors que l'impertinent
Montgenays, se croyant le maître et le tourment de ces deux femmes,
perdit toute prudence, et risqua la déclaration la plus désordonnée et
la plus froidement délirante qu'il eût faite de sa vie.



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