A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 10 000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
Le domestique, fin matois, véritable
Frontin de comédie, s'amusa de la curiosité des citadins de
Saint-Front, et leur fit à chacun un conte différent. Mille versions
circulèrent et se croisèrent dans la ville. Les esprits furent
très-agités, le maire craignit une émeute; le procureur du roi intima
à la gendarmerie l'ordre de se tenir sur pied, et les chevaux de
l'ordre public eurent la selle sur le dos tout le jour.

-- Que faire? disait le maire qui était un homme de moeurs douces et
un coeur sensible envers le beau sexe. Je ne puis envoyer un gendarme
pour examiner brutalement les papiers d'une dame! -- À votre place, je
ne m'en gênerais pas! disait le substitut, jeune magistrat farouche
qui aspirait à être procureur du roi, et qui travaillait à diminuer
son embonpoint pour ressembler tout à fait à Junius Brutus. -- Vous
voulez que je fasse de l'arbitraire! reprenait le magistrat pacifique.
La mairesse tint conseil avec les femmes des autres autorités, et il
fut décidé que M. le maire irait en personne, avec toute la politesse
possible, et s'excusant sur la nécessité d'obéir à des ordres
supérieurs, demander à l'inconnue son passeport.

Le maire obéit, et se garda bien de dire que ces ordres supérieurs
étaient ceux de sa femme. La mère D... fut un peu effrayée de cette
démarche; Pauline, qui la comprit fort bien, en fut inquiète et
blessée; Laurence ne fit qu'en rire, et, s'adressant au maire, elle
l'appela par son nom, lui demanda des nouvelles de toutes les
personnes de sa famille et de son intimité, lui nommant avec une
merveilleuse mémoire jusqu'au plus petit de ses enfants, l'intrigua
pendant un quart d'heure, et finit par s'en faire reconnaître. Elle
fut si aimable et si jolie dans ce badinage, que le bon maire en tomba
amoureux comme un fou, voulut lui baiser la main, et ne se retira que
lorsque madame D... et Pauline lui eurent promis de le faire dîner
chez elles ce même jour avec la belle actrice de _la capitale_. Le
dîner fut fort gai. Laurence essaya de se débarrasser des impressions
tristes qu'elle avait reçues, et voulut récompenser l'aveugle du
sacrifice qu'elle lui faisait de ses préjugés en lui donnant quelques
heures d'enjouement. Elle raconta mille historiettes plaisantes sur
ses voyages en province, et même, au dessert, elle consentit à réciter
à M. le maire des tirades de vers classiques qui le jetèrent dans un
délire d'enthousiasme dont madame la mairesse eût été sans doute fort
effrayée. Jamais l'aveugle ne s'était autant amusée; Pauline était
singulièrement agitée; elle s'étonnait de se sentir triste au milieu
de sa joie. Laurence, tout en voulant divertir les autres, avait fini
par se divertir elle-même. Elle se croyait rajeunie de dix ans en se
retrouvant dans ce monde de ses souvenirs, où elle croyait parfois
être encore en rêve.

On était passé de la salle à manger au salon, et on achevait de
prendre le café, lorsqu'un bruit de socques dans l'escalier annonça
l'approche d'une visite. C'était la femme du maire, qui, ne pouvant
résister plus longtemps à sa curiosité, venait _adroitement_ et comme
par hasard voir madame D... Elle se fût bien gardée d'amener ses
filles, elle eût craint de faire tort à leur mariage si elle leur eût
laissé entrevoir la comédienne. Ces demoiselles n'en dormirent pas de
la nuit, et jamais l'autorité maternelle ne leur sembla plus inique.
La plus jeune en pleura de dépit.

Madame la mairesse, quoique assez embarrassée de l'accueil qu'elle
ferait à Laurence (celle-ci avait autrefois donné des leçons à ses
filles), se garda bien d'être impolie. Elle fut même gracieuse en
voyant la dignité calme qui régnait dans ses manières. Mais quelques
minutes après, une seconde visite étant arrivée, _par hasard_ aussi,
la mairesse recula sa chaise et parla un peu moins à l'actrice. Elle
était observée par une de ses amies intimes, qui n'eût pas manqué de
critiquer beaucoup son _intimité_ avec une comédienne. Cette seconde
visiteuse s'était promis de satisfaire aussi sa curiosité en faisant
causer Laurence. Mais, outre que Laurence devint de plus en plus grave
et réservée, la présence de la mairesse contraignit et gêna les
curiosités subséquentes. La troisième visite gêna beaucoup les deux
premières, et fut à son tour encore plus gênée par l'arrivée de la
quatrième. Enfin, en moins d'une heure, le vieux salon de Pauline fut
rempli comme si elle eût invité toute la ville à une grande soirée.
Personne n'y pouvait résister; on voulait, au risque de faire une
chose étrange, impolie même, voir cette petite sous-maîtresse dont
personne n'avait soupçonné l'intelligence, et qui maintenant était
connue et applaudie dans toute la France. Pour légitimer la curiosité
présente, et pour excuser le peu de discernement qu'on avait eu dans
le passé, on affectait de douter encore du talent de Laurence, et on
se disait à l'oreille: -- Est-il bien vrai qu'elle soit l'amie et la
protégée de mademoiselle Mars? -- On dit qu'elle a un si grand succès
à Paris -- Croyez-vous bien que ce soit possible? -- Il paraît que les
plus célèbres auteurs font des pièces pour elle. -- Peut-être
exagère-t-on beaucoup tout cela! -- Lui avez-vous parlé? -- Lui
parlez-vous? etc.

Personne néanmoins ne pouvait diminuer par ses doutes la grâce et la
beauté de Laurence. Un instant avant le dîner, elle avait fait venir
sa femme de chambre, et, d'un tout petit carton qui ressemblait à ces
noix enchantées où les fées font tenir d'un coup de baguette tout le
trousseau d'une princesse, était sortie une parure très-simple, mais
d'un goût exquis et d'une fraîcheur merveilleuse. Pauline ne pouvait
comprendre qu'on pût avec si peu de temps et de soin se métamorphoser
ainsi en voyage, et l'élégance de son amie la frappait d'une sorte de
vertige. Les dames de la ville s'étaient flattées d'avoir à critiquer
cette toilette et cette tournure qu'on avait annoncées si étranges;
elles étaient forcées d'admirer et de dévorer du regard ces étoffes
moelleuses négligées dans leur richesse, ces coupes élégantes
d'ajustements sans roideur et sans étalage, nuance à laquelle
n'arrivera jamais l'élégante de petite ville, même lorsqu'elle copie
exactement l'élégante des grandes villes; enfin toutes ces recherches
de la chaussure, de la manchette et de la coiffure, que les femmes
sans goût exagèrent jusqu'à l'absurde, ou suppriment jusqu'à la
malpropreté. Ce qui frappait et intimidait plus que tout le reste,
c'était l'aisance parfaite de Laurence, ce ton de la meilleure
compagnie qu'on ne s'attend guère, en province, à trouver chez une
comédienne, et que, certes, on ne trouvait chez aucune femme à
Saint-Front. Laurence était imposante et prévenante à son gré. Elle
souriait en elle-même du trouble où elle jetait tous ces petits
esprits qui étaient venus à l'insu les uns des autres, chacun croyant
être le seul assez hardi pour s'amuser des inconvenances d'une
bohémienne, et qui se trouvaient là honteux et embarrassés chacun de
la présence des autres, et plus encore du désappointement d'avoir à
envier ce qu'il était venu persifler, humilier peut-être! Toutes ces
femmes se tenaient d'un côté du salon comme un régiment en déroute, et
de l'autre côté, entourée de Pauline, de sa mère et de quelques hommes
de bon sens qui ne craignaient pas de causer respectueusement avec
elle, Laurence siégeait comme une reine affable qui sourit à son
peuple et le tient à distance. Les rôles étaient bien changés, et le
malaise croissait d'un côté, tandis que la véritable dignité
triomphait de l'autre. On n'osait plus chuchoter, on n'osait même plus
regarder, si ce n'est à la dérobée. Enfin, quand le départ des plus
désappointées eut éclairci les rangs, on osa s'approcher, mendier une
parole, un regard, toucher la robe, demander l'adresse de la lingère,
le prix des bijoux, le nom des pièces de théâtre les plus à la mode à
Paris, et des billets de spectacle pour le premier voyage qu'on ferait
à la capitale.

À l'arrivée des premières visites, l'aveugle avait été confuse, puis
contrariée, puis blessée. Quand elle entendit tout ce monde remplir
son salon froid et abandonné depuis si longtemps, elle prit son parti,
et, cessant de rougir de l'amitié qu'elle avait témoignée à Laurence,
elle en affecta plus encore, et accueillit par des paroles aigres et
moqueuses tous ceux qui vinrent la saluer. -- Oui-da, Mesdames,
répondait-elle, je me porte mieux que je ne pensais, puisque mes
infirmités ne font plus peur à personne. Il y a deux ans que l'on
n'est venu me tenir compagnie le soir, et c'est un merveilleux hasard
qui m'amène toute la ville à la fois. Est-ce qu'on aurait dérangé le
calendrier, et ma fête, que je croyais passée il y a six mois,
tomberait-elle aujourd'hui? Puis, s'adressant à d'autres qui n'étaient
presque jamais venues chez elle, elle poussait la malice jusqu'à leur
dire en face et tout haut: -- Ah! vous faites comme moi, vous faites
taire vos scrupules de conscience, et vous venez, malgré vous, rendre
hommage au talent? C'est toujours ainsi, voyez-vous; l'esprit triomphe
toujours, et de tout. Vous avez bien blâmé mademoiselle S... de s'être
mise au théâtre; vous avez fait comme moi, vous dis-je, vous avez
trouvé cela révoltant, affreux! Eh bien, vous voilà toutes à ses
pieds! Vous ne direz pas le contraire, car enfin je ne crois pas être
devenue tout à coup assez aimable et assez jolie pour que l'on vienne
en foule jouir de ma société.

Quant à Pauline, elle fut du commencement à la fin admirable pour
son amie. Elle ne rougit point d'elle un seul instant, et bravant,
avec un courage héroïque en province, le blâme qu'on s'apprêtait à
déverser sur elle, elle prit franchement le parti d'être en public à
l'égard de Laurence ce qu'elle était en particulier. Elle l'accabla
de soins, de prévenances, de respects même; elle plaça elle-même un
tabouret sous ses pieds, elle lui présenta elle-même le plateau de
rafraîchissements; puis elle répondit par un baiser plein d'effusion
à son baiser de remerciement; et quand elle se rassit auprès d'elle,
elle tint sa main enlacée à la sienne toute la soirée sur le bras du
fauteuil.

Ce rôle était beau sans doute, et la présence de Laurence opérait des
miracles, car un tel courage eût épouvanté Pauline si on lui en eût
annoncé la nécessité la veille; et maintenant il lui coûtait si peu
qu'elle s'en étonnait elle-même.



Pages: | Prev | | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | Next |

N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.